‹ Bernadin de Saint-PierreChapitre 1 sur 19 · LIBRAIRIE HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE ET C

79, BOULEVARD SAIM-GKKUAI.N, 7!t

DroitH de pruprièté ni?prvc».

BERNARDIN

Quand on parcourt la collection des portraits de Bernardin de Saint-Pierre, on assiste à une singulière métamorphose. Celui de Lafilte, grave en 1805, du vivant du modèle par conséquent, nous montre un beau vieillard au visage long et aux traits accentués, dont les cheveux blancs tombent en mèches sur ses épaules. Le regard a plus d'acuité que do douceur, et plusieurs rides verticales, placées entre les sourcils, décèlent une humeur incommode. Cet hommc-là n'est certes pas le premier venu; mais on n'est point surpris qu'il ait eu beaucoup d'ennemis.

En 1818, quatre ans après la mort de Bernardin

(le Saint-Pierre, une oeuvre moins réaliste commence à idéaliser sa physionomie pour la postérité. Une gravure de Frédéric Lignon, d'après un dessin de Girodet, le représente plus jeune, dans. une attitude inspirée. Quelque chose de céleste est répantdu sur sa figure innocente, qu'entoure une abondante chevelure, bouclée avec art et couvrant les épaules. Tout, dans ce second portrait, est arrondi, amolli, et ce n'est encore qu'une sorte d'entrée en matière. Le type créé par Girodet devient plus angélique et insignifiant à chaque nouvelle reproduction. Les yeux s'agrandissent, les traits s'effacent, c'est un héros de romance, c'est un adolescent rêveur et sentimental, c'est le Bernardin de Saint-Pierre apocryphe qu'une vignette du temps de la Restauration nous fait voir assis devant une chaumière, les yeux au ciel et le mouchoir à la main, tandis que son chien lève sur lui un regard attendri et qu'une négresse le contemple avec ravissement. La légende l'a décidément emporté sur l'histoire. A une figure originale et énergique s'est substituée une silhouette fadasse et légèrement ridicule.

C'est rendre service aujourd'hui à l'auteur de Paul et Virginie que de le traiter sans ménagements. Il est temps de le ressusciter tel qu'il apparut aux contemporains, avec son front plissé et son expression inquiète, de peur que le Bernardin de Saint-Pierre douceâtre inventé par les âmes sensibles ne fasse oublier tout à fait le vrai, celui qui osait .quereller les philosophes et tenir tête à l'In-

stitut. On goûte mieux son œuvre, sachant qu'elle ne jaillissait pas d'une âme purement élégiaque, mais d'un esprit réfléchi et tenace, qui savait ce qu'il voulait et qui n'a point joué au hasard son rôle d'écrivain précurseur.

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre, en 1737, d'une famille où il y avait peu de bon sens et de grandes prétentions. Le père se croyait de souche noble et ne cessait d'entretenir ses enfants de leurs illustres aïeux. Il avait trois fils et une fille. L'un des fils prit au sérieux la gloire de sa maison, ne put supporter les déboires qui l'attendaient dans le monde, et devint fou. La fille refusa tous les partis avec dédain, s'en repentit trop tard et finit ses jours dans l'obscurilc et la tristesse. La mère était bonne et sans vanité, mais elle avait beaucoup d'imagination. Bernardin aimait à raconter une conversation qu'ils avaient eue ensemble, lorsqu'il était petit, sur le blé. Mme de Saint-Pierre lui avait expliqué que, si chaque homme prenait sa gerbe de blé, sur la terre, il n'y en aurait pas assez pour tout le monde, et tous les deux en avaient conclu « que Dieu multipliait le bled dans les greniers ». C'est déjà le système des Études de la Nature^ et il n'est pas besoin de se demander de qui Bernardin tenait sa manière de raisonner.

Malgré le grain de sottise qui gâtait une partie de la famille, c'était un intérieur à souhait pour le bonheur des enfants. La vie y était modeste et l'on n'y méprisait point les amis humbles. Une servante à

rancîennc mode, la vieille Marie, y tenait sa place, donnait son avis et gâtait les enfants. Un capucin, le frère Paul, apportait des dragées et mettait la maison en joie par ses histoires, qui ne témoignaient pas d'une religion morose. Les études étaient un peu décousues, les récréations délicieusement bourgeoises. On jardinait, on jouait dans les greniers, on barbotait au bord de la mer, on se battait avec les polissons de la rue, ni plus ni moins que si Ton ii'avait pas eu foi aux nobles ancêtres. De temps en temps, on se faisait mettre par la vieille Marie une multitude de papillotes à l'amidon, qui empesaient les cheveux et remplissaient la bonne femme d'admiration; on prenait ses habits du dimanche et l'on allait voir la marraine de Bernardin, Mme de Bayard. C'étaient de beaux jours.

Mme de Bayard était une comtesse ruinée et un peu trop emprunteuse, mais qui avait été à la cour de Louis XIV et avait connu la grande Mademoiselle. C'est dire que M. de Saint-Pierre devait à ses rêves aristocratiques de lui faire « nommer » Tun des siens, selon l'expression du temps. L'honneur d'être son filleul échut au futur écrivain, qui ne fut pas long à apprécier sa bonne fortune. Mme de Bayard était une belle vieille, qui avait conservé dans la misère une politesse noble et des airs de reine. Réduite aux expédients et contrainte alors d'oublier sa fierté, elle se redressait dès qu'elle avait quelque argent et se hâtait de donner une fête à ceux qui Pavaient obligée de leur bourse. Sa

grâce et ses grandes manières les subjuguaient. Ils faisaient cercle pour entendre ses récits do M. le Prince le héros, de Louis XIV amoureux et galant, de la grande Mademoiselle vieillie et encore en larmes au souvenir de l'ingrat Lauzun, des merveilles de Versailles et des fêles de nuit romanesques sur le grand canal de Fontainebleau. Elle contait si bien, elle avait tant d'esprit et de bonté souriante, qu'elle leur ôtait à tous la force de lui jamais réclamer leur argent.

Elle déployait les mêmes grâces pour séduire le premier venu, fût-ce un enfant, de sorte qu'elle apparaissait à son filleul comme une créature à part, éblouissante et adorable. Il n'ignorait pas son dénuement; il lui était même arrivé, la voyant en larmes, de lui glisser son unique pièce blanche sous son coussin; mais elle n'en planait pas moins pour lai dans un monde supérieur. Elle lui représentait, sous ses loques, l'élégance suprême, et il avait raison. Elle parlait comme personne au Havre ne savait parler, et il s'envolait en l'écoutant dans le pays du bleu, peuplé de grands princes et de belles princesses qui accueillaient Mme de Bayard avec distinction. Lui-même devenait un grand seigneur et comblait sa chère marraine de richesses. Il aurait fallu avoir l'âme bien basse pour ne i)as préférer de si beaux rêves à des étrennes, et d'ailleurs la vieille comtesse faisait des présents comme elle donnait des fêtes, au moment le plus inattendu. M. de Saint- Pierre la respectait. Elle eut une grande influence,

et toujours bienfaisante, sur la première éducation (lu petit Bernardin.

L'enfant n'était pas très facile à manier. Quelqu'un qui a bien connu Bernardin de Saint-Pierre et qui l'a beaucoup aimé et admiré *, disait qu'il réunissait à lui seul les défauts et les qualités de ses frères et de sa sœur, lesquels n'étaient déjà ni ordinaires ni commodes, sauf peut-être le plus jeune des garçons. C'était une race nerveuse, pleine d'ambition, prompte à l'illusion et ressentant avec amertume le» déceptions et les injustices. « Une seule épine, disait Bernardin, me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. » Il n'exagérait pas. La nature l'avait admirablement façonné pour la souffrance.

Dès ses premières années, il se montra très inégal. Son père n'y comprenait rien. L'enfant était souvent perdu dans les nuages ou absorbé dans la contemplation d'un brin d'herbe, d'une fleur, d'une mouche. Un jour que M. de Saint-Pierrre lui faisait admirer les flèches de la cathédrale de Rouen, il s'écria dans une sorte d'extase : a Bon Dieu! qu'elles volent haut ! » Il n'avait vu que les hirondelles tournoyant dans les airs. Son père le traitait d'imbécile, le trouvait singulier et indiscipliné, et M. de Sainl-Picrre était pourtant bien loin de se douter de ce qui se passait dans la tête de son petit

1. Aime Martin, auteur de la g-rande biographie intitulée Mémoire sur la fie et les œui'res de J,-H, Bernardin de Saint" Vierre (1 vol. in-8, 1820).

garçon. Celui-ci avait déniché dans un cal)inct un énorme in-folio contenant « toutes les visions des ermites du désert », tirées de la Vie des Saints, Il en avait fait sa lecture habituelle et y avait découvert que Dieu vient au secours de tous ceux qui l'invoquent. Il n'avait donc rien à craindre de ses maîtres, ni de ses parents, ni de la vieille Marie, ni de personne. Il pouvait s'abandonner en paix à ses l)eaux songes et s'isoler dans le monde idéal où son imagination ne lui montrait que caresses, fleurs et soleil. En cas de besoin, il appellerait Dieu à son aide, et Dieu le tirerait de là.

Il l'appelait, en eflet, et Dieu venait, comme il vient toujours vers celui qui l'invoque avec confiance. Un jour que sa mère l'avait puni injustement, il supplia le ciel de lui ouvrir la porte de son cachot et de faire éclater son innocence. La porte resta fermée, mais un rayon de soleil perça soudain les nuages et illumina la fenêtre. Le |)etit prisonnier tomba à genoux et fondit en larmes dans un transport d'allégresse. Le miracle était accomi)li. C'est avec un rayon de soleil que Dieu a toujours ouvert les cachots de ses enfants.

Mais plus la Providence lui témoignait d'intérrt, plus il était ingouvernable. Cet enfant si doux, si compatissant aux animaux, devenait passionné et violent lorsque les heurts de la réalité \o j(?tai(Mit hors des gonds, on pourrait presque dire hors de lui-même. Le père sévissait, et c'est alors que la marraine intervenait. Elle qui comprenait tout, elle

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trouvait son filleul intéressant, et elle le consolait doucement. En môme temps, elle calmait et rassurait ses parents. Il lui dut d'être rappelé d'exil après une innocente escapade qui avait terrifié la famille. Il lui dut une partie de ses maîtres. Il lui dut le livre qui décida du tour de ses idées et dont la trace se retrouve dans toute son œuvre : Robinson Crusoé,

Mme de Bavard lui en avait fait cadeau dans un moment où Ton jugeait urgent de changer le cours de ses pensées. Il n'avait pas douze ans, et il voulait à toute force se faire capucin, depuis que le frère Paul l'avait emmené dans une tournée à pied en Normandie. Le voyage avait été un enchantement perpétuel et une longue bombance. On logeait dans les couvents, dans les châteaux, chez les gros paysans, et ce n'était partout que festins et caresses. Le frère Paul racontait des histoires tout du long de la route, le temps était beau, les prés en fleur, et le petit Bernardin adorait la nature, que personne alors ne s'avisait de regarder, excepté un autre rêveur qui l'avait trouvée « morte aux yeux des hommes » et qui était justement en train de la ressusciter. Mais le jeune Saint-Pierre ignorait le nom de J.-J. Rousseau. Il savait seulement qu'à la campagne « l'air est pur, la vue riante, le marcher doux, le vivre facile » ; qu'il venait d'être très heureux et qu'il ne voulait plus faire autre chose à l'avenir que d'écouter les bois et de regarder pousser les plantes. Il décida en lui-même de prendre le froc et le bâton»

afin de passer le reste de ses jours à vagabonder dans les sentiers, et, rentré au logis, il annonça sa résolution. Son père se moqua de lui. Sa marraine lui donna Rohinson,

Cette lecture eut une grande influence sur sa carrière. Elle lui suggéra l'idée de sa fameuse île, où Vendredi était remplacé par un peuple que Bernardin de Saint-Pierre ramenait « à l'innocence des premiers jours du monde » par la sagesse de ses lois et l'exemple de sa sensibilité. Plus il y réfléchissait, plus l'entreprise lui semblait praticable et digne d'employer les forces d'un homme, tellement qu'après avoir servi de jouet à son imagination, elle devint le but de son existence. Au bout de quelques mois, n'y tenant plus d'impatience, il obtint de s'embarquer pour la Martinique sur le vaisseau d'un de ses oncles. Il lui semblait impossible qu'on ne rencontrât pas dans tout l'Océan quelque île déserte, dont il se ferait roi. Ce, fut pourtant ce qui arriva. Il rentra au Havre très désappointé, mais non découragé. Eu attendant une autre occasion, il mûrissait ses })lans, où la suppression des collèges tenait une grande place. Les années ne firent que le confirmer dans sou dessein, et nous le verrons consacrer la meilleure partie de sa jeunesse à chercher son île; ses grands voyages n'eurent pas d'autre objet. Ne l'ayant pas trouvée, il voulut du moins montrer aux foules ce qu'elle aurait été, et s'essaya obstinément à la décrire. L'un des fruits de ce bienheureux enloleuient s'appelle Paul et Virginie, On comprend que Bernardin ail

toujours gardé une vive reconnaissance à sa marraine et à Robinson,

Ce fut encore Mme de Bayard qui intervint, au retour de la Martinique, pour qu'il achevât ses humanités. M. de Saint-Pierre ne s'en souciait point, découragé qu'il était par la façon de travailler capricieuse et déraisonnable de ce fils fâcheux. Il céda pourtant et l'envoya chez les jésuites de Caen, qui achevèrent l'œuvre commencée par la Vie des Saints et Robinson Crusoé. Ils faisaient lire à leurs élèves les récits de leurs missionnaires, et ces grands voyages aux pays étranges, ces aventures héroïques, ces souffrances glorieuses, ces martyrs, ces miracles achevèrent d'embraser l'imagination du petit Bernardin. Il ne travaillait plus, ne jouait plus, ne parlait plus, tout entier à son idée fixe d'être missionnaire, lui aussi, afin de faire de beaux voyages et d'être martyr. Le père jésuite auquel il se confia sourit, mais ne le découragea point. M. de Saint- Pierre se hâta de le faire revenir, et la vieille Marie sortit au-devant de lui, en dehors de la ville, pour lui dire les larmes aux yeux : « Vous voulez donc vous faire jésuite ? » Ce fut le premier coup porté à sa vocation. Le chagrin de sa mère et les discours du frère Paul achevèrent de l'ébranler, et il ne fut plus question d'être martyr.

Il avait fait une perte irréparable pendant son séjour à Caen. Mme de Bayard était morte. Il n'y eut i)lus désormais personne pour verser l'apaisemenl dans ce cœur inquiet et ombrageux. Il fut de

plus en plus vrai que a toutes ses sensations devenaient aussitôt des passions », et il chercha plus que jamais un refuge contre la réalité dans des rêveries que son âge rendait périlleuses. Avide de solitude, isolé au milieu de ses camarades, il s'absorbait dans des i)rojets chimériques et dépensait au profit des fantômes de son imagination les vagues attendrissements qui l'oppressaient.

Une autre jierte lui fut également funeste, bien que par des causes très différentes. Sa mère mourut pendant qu'il terminait ses études à Rouen. Avec Mme de Saint-Pierre disparurent les joies paisibles et les douceurs du foyer domestique. Son fils s'étonna d'abord, aux premières vacances, de ne plus avoir envie de retourner à la maison. C'était un senliiiient si nouveau et si pénible. L'année suivante, il vint à Paris avec l'intention de se faire ingénieur. Il y était depuis un an, lorsqu'il apprit que son père était remarié et ne comptait plus aider ses fils. L'un d'eux était marin, un autre militaire. Bernardin se trouva seul sur le pavé de Paris, sans argent et presque sans amis. Sa véritable éducation allait commencer. Il avait vingt-trois ans, une jolie figure, beaucoup de sensibilité, l'imagination tendre et vive, du courage et mauvais caractère.

Presque tous ses biographes ont déploré l'emploi qu'il fît de son temps jusqu'à la trentaine <'t au dchi. Il est de fait qu'aux yeux des personnes sages, amies des carrières régulières avec avanceinont à date fixe, ses débuts dans le monde doivent paraître absurdes,

et même coupables. On ne gâche pas plus sottement son avenir. Son excuse est qu'il n'en avait pas l'intention . Il se donnait au contraire beaucoup de peine pour avoir des places et croyait de tout son cœur être un employé modèle; mais l'instinct, plus fort que la raison, le rejetait sans cesse hors d'une voie qui n'était pas la sienne. Il a exprimé très heureusement, dans un de ses ouvrages S le combat qui se livre en pareil cas dans une âme fortement douée.

Il vient de dire que, chez les bêtes, c'est de l'instinct inné et permanent de chaque espèce ique dépendent le caractère, les mœurs et peut-être la physionomie de l'animal. « Les instincts si variés des animaux, poursuit-il, semblent répartis à chaque homme en particulier en affections secrètes et innées , qui influent sur toute sa vie : notre vie entière n'en est pour chacun de nous que le développement. Ce sont ces affections qui, lorsque notre état leur est contraire, nous inspirent des constances inébranlables et nous livrent, au milieu de la foule, des luttes perpétuelles et malheureuses contre les autres et contre nous-mêmes. » Bernardin de Saint-Pierre connaissait par expérience ces luttes contre l'instinct. Il avait eu, grâce à elles, la bonne chance de ne réussir à rien pendant douze ans et d'être enfin contraint à s'abandonner, de désespoir, aux « affections secrètes et innées » qui le destinaient à prendre la plume. Mais les personnes sages ne lui ont jamais pardonné

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