‹ Bernadin de Saint-PierreChapitre 2 sur 19 · Harmonies de la Nature, liv. Y · texte numérisé non relu

Harmonies de la Nature, liv. Y

de n'avoir su rester nulle part, et elles ont insinue que sa conduite avait été détestable.

Il entra tout d'abord au scr\'ice de l'Etat avec une extraordinaire facilité. A la vérité, ce fut grâce à un malentendu. On était en pleine guerre de Sept Ans. Un haut personnage que le jeune Saint- Pierre venait solliciter le prit pour un autre et le nomma, sans plus ample informé, dtans le génie. Il fit la campagne de 1760, se brouilla avec ses chefs et fut destitué. Ayant été voir son père à son retour en France, sa belle-mère lui fit sentir qu'il la a fatiguait », et il rentra à Paris aussi dépourvu et aussi abandonné qu'il est possible de l'être. La jeunesse trouve ces choses-là dures, et il est rare qu'elle n'en garde pas rancune au monde et à la vie.

L'année suivante, il réussit à se faire envovor à Malte, se brouilla avec ses chefs, avec ses camarades, et fut mis de coté. De son retour de Malte date le premier des innombrables mémoires sur des questions administratives, politiques, commc^rcialcs, militaires, morales, scientifiques, pédagogicpics, philanthropiques et utopiques dont il ne cessa |)his d'accabler les ministres et leurs bureaux, ses amis, ses protecteurs, l'univers entier, et qui lui valurent de passer pour un fléau près de beaucoup de gens. On n'a pas impunément la vocation d'être un réformateur et de faire le bonheur du genre humain, lîernardin s'acharnait à signaler aux hommes en place les erreurs et les fautes de leur administration, à

leur siiggôivr des innovations dans l'inlércl du bien public, et il s'élonnail naïvement de leur ingratitude. Il réclamait des récompenses pour ses bons avis : on ne lui répondait pas. 11 insistait, se fâchait et finissait par pousser à bout les mieux disposés, jusqu'à son vieil ami Hennin, premier commis aux Affaires étrangères, qui fut réduit un jour à lui écrire : « Vous vous faites illusion, monsieur : le Roi ne vous doit rien,... parce que vous n'avez point agi par son ordre.... Vos mémoires, quelque utiles qu'ils puissent être, ne sont point un litre pour demander des grâces du Roi comme une chose due. » Ces leçons trop méritées irritaient l'ingénu solliciteur, qui avait rayé le pardon des injures des devoirs de de la philanthropie. « Il m'a toujours fallu du courage, disait-il, pour pardonner une injure. J'ai beau faire, la cicatrice reste, à moins que l'occasion de rendre le bien pour le mal ne vienne s'offrir à moi, car un obligé m'est aussi sacré qu'un bienfaiteur. » Tout en s'affligeant, il recommençait, et ses affaires allaient de mal en pis.

Cependant il fallait manger. On ne lui donnait au ministère aucun espoir d'être replacé. Il avait écrit à tous ses parents pour en obtenir quelques secours, et n'avait essuyé que des refus. Il avait donné des leçons de mathématiques, et il avait i)erdu ses élèves. Le boulanger refusait de lui faire crédit plus longtemps. La maîtresse d'hotol le menaçait de le jeter à la porte. Il ne lui rcîslait i)liis d'autre ressource que de fonder son royaume, qu'il avait con-

verti, à la réflexion, en république. C'est à quoi il s'employa sans tarder davantage.

Il ne trouvait plus essentiel que ce fût dans une île. Un désert quelconque pouvait suffire, à condition d'avoir un sol fertile et un beau climat. Il jeta son dévolu sur les bords du lac d'Aral et fit incontinent ses préparatifs de départ, qui consistèrent a porter ses livres chez le bouquiniste, ses bardes chez le fripier, et à emprunter quelques écus à droite et à gauche. Il réunit ainsi plusieurs louis et prit la diligence de Bruxelles, d'où il comptait gagner la Russie et le lac d'Aral. Pourquoi la Russie? Pourquoi le lac d'Aral? Il l'a expliqué dans un Mémoire où il remonte aux migrations d(îs Scythes, à Odin et à Cornélius Nepos, et qui n'ex[)lique rien, sinon que Bernardin de Saint-Pierre était bien près d'être un illuminé quand sa marotte était en jeu. Voici les raisons qu'il donne de son choix : a S'il y avait quelque endroit sur la terre, situé sous un beau ciel, où l'on trouvât à la fois de l'honneur, des richesses et de la société, suite de la sûreté de la possession, ce lieu-là serait bientôt rempli d'habitants. — Cette heureuse contrée se trouve sur le bord oriental de la mer Caspienne ; mais les Tartares, qui l'habitent, n'en ont fait qu'un désert. » C'est tout. En revanche, une note placée au l)as de la page nous révèle où le futur législateur avait été chercher des modèles, quitte à les corriger : « Les Anglais ont peuplé la Pensylvanie avec celte seule invitation : Celui qui y plantera un arbre en recueillera le fruit.

Cest là tout r esprit de la loi.... » Cette note était une réi)onse à une apostrophe fameuse du Discours sur l'inégalité, de J.-J. Rousseau :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, de misères et d'horreurs n'eût i)oint épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous « d'écouler cet imposteur; vous êtes perdus si vous a oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n^est « à personne ! »

On peut relever d'autres désaccords entre le Dis^ cours sur l'inégalité et le Mémoire sur la colonie du lac d'Aral, mais ils portent tous sur des points de détail. Jean-Jacques et Bernardin s'entendent au fond, quant au but à poursuivre et au chemin à prendre. Le jeune Saint-Pierre est d'ores et déjà le disciple de Rousseau. Il se pénètre de sa philosophie en attendant qu'il lui demande des leçons de sentiment. Le maître et l'élève croient de même que nos maux nous viennent de la société. La nature avait tout disposé pour notre bonheur et l'homme était bon; les hommes sont méchants et malheureux et la faute en est à nous-mêmes, qui avons provoqué le mal en nous écartant des lois de la nature. On voit rheureuse conséquence de ces vues misanthropiques. Puisque nous avons été les artisans de notre malheur et que nous savons où nous nous sommes

trompés, il y a donc du remède. Il dépend de nous de supprimer la plupart de nos souffrances en réfor- A mant la société, en changeant nos lois et nos mœurs. L'humanité n'a besoin que d'un guide clairvoyant et courageux, qui ose lui jeter à la face ses sottises et ses cruautés et qui la remette sur la bonne route. Rousseau était ce guide en paroles et sur le papier. Saint-Pierre voulut l'être en action et dans la réalité. Il se proposa d'exécuter ce que son siècle imaginait; c'est pourquoi il i)arlit une belle nuit pour un pays fabuleux. On ï)eut soutenir qu'il y aurait eu des manières plus utiles d'employer son temps; du moins, celle-là n'était ni plate, ni égoïste.

Il voyagea en apôtre, uniquement occupé de sa mission et s'en remettant à la Providence du soin do le mener, avec cent cinquante francs, aux pieds du tsar Pierre III; car c'était à l'empereur de Russie^ qu'il allait demander aide et protection [)our fonder la république idéale par laquelle serait démontrée la prodigieuse infériorité des monarchies. Il ne doutait pas de lui faire partager son zèle, et |)ourquoi s'inquiéter des moyens d'arriver ? N'avait-il i)as jadis voyagé avec le frère Paul, sans ai'gent et sans souci du lendemain? S'en élail-il mal trouvé? Ce qu'on donnait au moine mendiant pour l'amour de Dieu, on le lui donnerait pour l'amour de l'huma-

V nité. Et ainsi fui fait. Il arriva eu Russie, après avoir \ dépensé son dernier écu à la Haye. Son voyage

■ avait été un miracle perpétuel. L'un lui prêtait,

V l'autre l'hébergeait, un troisième le recommandait

sur sa bonne mine. On lui avait même offert à Amsterdam une place et une femme. Il n'avait pas cru pouvoir accepter à cause de sa republique : il se sentait des devoirs envers son peuple.

Il débarqua à Saint-Pétersbourg avec six francs dans sa poche, et le miracle continua. Il ne dînait pas tous les jours, grâce au ciel; le roman n'aurait plus eu d'intérêt; mais il rencontrait toujours, à la veille de mourir de faim, des hommes généreux qui étaient de l'avis de sa marraine et le trouvaient intéressant. C'est qu'il devait en effet être charmant, ce beau garçon plein de feu et de candeur, qui sortait de son grenier i)our régénérer la société. Tant et si bien que de l'un à l'autre, de présentation en présentation, il arriva à Moscou, où se trouvait alors la cour, dans les bagages d'un général, reçut un brevet de sous-lieutenant du génie et remplaça les hardes vendues au fripier de Paris par un brillant uniforme. Quand ses nouveaux amis le virent avec son habit écarlate à revers noirs, son gilet ventre de biche, ses bas de soie blancs, son beau plumet, sa brillante épée, ils lui prédirent un grand avenir. L'un d'eux l'appela mon cousin et lui offrit de le présenter à l'impératrice Catherine, que la révolution de 1762 venait de mettre sur le trône. Bernardin de Saint- Pierre fut transporté de joie à cette proposition. Il n'y avait que quatre mois qu'il avait quitté la France, et il touchait au but. La Providence protégeait visiblement sa république.

Ce qu'il restait à faire lui semblait jeu d'enfant

auprès de ce qu'il avait accompli. Son Mémoire sur son projet de colonie était tout prêt — c'était celui dont nous avons cité plus haut des fragments — et il n'était pas trop maladroit. L'auteur y parlait peu du bonheur des peuples et beaucoup de l'utilité, pour la Russie, de s'assurer un passage vers les Indes. L'établissement qu'il proposait de fonder au lac d'Aral perdait sous sa i)lumc sa physionomie suspecte d'entreprise philosophique et humanitaire, pour prendre l'aspect innocent d'une colonie militaire, destinée à contenir les Tartares et à servir d'entrepôt aux marchandises de l'Inde. A la vérité, il crut devoir l'appuyer d'un discours qu'il composa son Plutarque à la main, et où il vantait « le bonheur des rois qui font des républiques ». Mais ce discours n'eut point d'inconvénients, ainsi qu'on le verra tout à l'heure.

Au jour fixé pour l'audience, il met son Mémoire en poche, repasse son discours et suit son introducteur au palais. Ils pénètrent ensemble dans une galerie magnifique, pleine de grands seigneurs reluisants d'or et de pierreries, qui inspirent sur-le-champ une vive répugnance au jeune enthousiaste. Les voilà, ces vils esclaves des trônes, dont la bouche menteuse ne connaît d'autre langage que celui de la flatterie ! Quelle va être leur surprise, quelle leur attitude, en entendant un homme libre parler hardiment de liberté à leur souveraine? — Tout à coup la porte s'ouvre avec fracas, l'impératrice paraît, chacun se tait et demeure immobile. Le grand maître

des cérémonies lui nomme M. de Saint-Pierre, qui lui baise la main, oublie son Mémoire^ oublie son discours imité de Plutarque, oublie sa république, oublie l'humanité, et ne se souvient que de répondre galamment à la grande dame qui daigne sourire à sa jeunesse et à ses beaux yeux bleus.

C'est ainsi que fut enseveli à jamais le projet de colonie au lac d'Aral. Son auteur le porta le lendemain au favori du jour, le prince Orloff, et lui en développa les avantages, sans parvenir à lui inspirer le moindre intérêt. Le prince parut môme soulage quand on vint l'avertir que l'impératrice le demandait. « Aussitôt il passa chez elle en pantoufles et en robe de chambre, et laissa M. de Saint-Pierre profondément affligé et tout disposé à faire une satire contre les favoris *. » Il rentra fort déconfit dans sa chambre d'auberge et reprit l'éducation de son brosseur, en attendant une autre occasion de fonder la république idéale. Ce brosseur était un pauvre diable de moujik qu'on venait d'enlever à sa famille pour le faire soldat, et qui chantait en pleurant des airs populaires doux et tristes. Il mettait les souliers de son maître dans un seau d'eau pour les nettoyer, et ne les en retirait qu'au moment de s'en servir. Bernardin de Saint-Pierre lui ayant enseigné à brosser un habit, il fut sur le point de se jeter à ses pieds et de l'adorer comme un être supérieur.

Cependant son maître restait inconsolable d'avoir

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