SA MORT
mépris des systèmes y avait engendré des succès scientifiques et industriels presque incroyables; on y circulait dans des ballons dirigeables, en forme de poissons, et l'on y apercevait en même temps « des chameaux chargés de vivres, conduits par des noirs », et «des traîneaux tirés par des rennes ». Tous les Amazoniens étaient bons, vertueux et heureux.
C'était une manie douce et inoffensive. Sur la fin, je crois vraiment que Bernardin de Saint-Pierre n'était plus hargneux et belliqueux qu'à l'Institut. Là, il l'était bien ; mais il l'a payé cher : de quoi ne lui a-t-on pas fait un crime ? On lui a reproché d'avoir mis son fils au collège et sa fille à Ecouen, après avoir écrit contre l'éducation publique en France. C'est ce que font tous les jours les adversaires de notre système universitaire : on blâme, et l'on subit, parce qu'on ne peut pas faire autrement. On lui a reproché d'avoir été plat vis-à-vis de Napoléon, qu'il a comparé dans une harangue académique à un aigle « s'avançant dans l'axe même de la tempête ». Il aurait assurément mieux fait de ne point flatter le maître, mais il était en si bonne compagnie ! Nous passons sur d'autres griefs tout à fait ridicules. Ses ennemis lui rendaient les coups avec usure et, comme il était vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix.
Au mois de novembre 1813, se trouvant à Paris, il sentit que la vie l'abandonnait. Plusieurs attaques d'apoplexie l'avaient laissé sans force. Il se hâta de rentrer dans sa maison d'Eragny, afin de revoir son
jardin, la forêt de Saint-Germain, les bords de TOise, et s'éteignit lentement en remplissant ses yeux de la splendeur du monde. Il attendit la mort avec sérénité, ainsi qu'il convient au sage d'attendre l'accomplissement d'une loi de la nature, et en causant paisiblement avec son entourage des terreurs qu'elle inspire d'ordinaire. Il disait que notre crainte de la mort vient « de ce que sa pensée n'entre pas assez familièrement dans notre éducation. On nous en parle toujours comme d'une chose étrangère, comme d'un malheur arrivé à autrui ; on s'en étonne même, en sorte qu'il semble qu'il n'y ait rien de naturel dans un acte qui s'accomplit sans cesse. Ecoutez, ajoutait-il, l'histoire d'une maladie : je ne crois pas en avoir ouï une seule où la mort ne soit venue par la faute du malade ou du médecin ; jamais rien dans l'ordre de Dieu. »
Il n'avait de défaillances qu'en voyant pleurer sa chère Désirée : « Je la vois sans cesse occupée, disail-il, à retenir mon âme prête à s'échapper ». Une dernière fois, il se fit porter dans son jardin. Un rosier du Bengale était encore couvert de fleurs, mais ses feuilles étaient jaunies par l'hiver. « Demain, dit le mourant à sa femme, les feuilles jaunes n'y seront plus. » Le 21 janvier 1814, la terre était blanche de neige, l'air assombri de brouillard; un vent froid secouait les arbres dépouillés. A midi, le soleil perça la brume et tomba sur le visage de Bernardin de Saint-Pierre, qui mourut en soupirant le nom de Dieu. Il avait soixante-dix-sept ans. Sa mort passa
inaperçue au milieu des grands événemenls qui agitaient alors la France.
Il avait recommandé sa gloire et ses ouvrages à sa femme; il ne pouvait les laisser en meilleures mains. La charmante Désirée a été le gardien fidèle et tendre de sa mémoire, gardien parfois aveugle ; mais qui songerait à le lui reprocher? Elle se remaria plus tard à un ardent admirateur de son premier époux, à Aimé Martin, l'auteur de la grande biographie de Bernardin de Saint-Pierre et l'éditeur infatigable de ses œuvres. A eux deux, ils lui dressèrent un autel. On est obligé de se défier de la biographie romanesque et enthousiaste d'Aimé Martin, mais on ne saurait lire sans être touché les pages où les amours de jeunesse du héros sont poétisés et magnifiés au delà de toute mesure, car ces détails-là n'ont pu être fournis que par sa veuve. Désirée l'idéalisait pour la postérité jusque dans les aventures les plus vulgaires.
L'homme fut vite oublié, et alors se forma la légende dont nous avons parlé au début de ce livre. Le public répugne extrêmement à admettre qu'il puisse y avoir désaccord entre un écrivain et son œuvre. Il se fît un Bernardin de Saint-Pierre à l'image de ses écrits, très doux et d'une bienveillance universelle, sans autre défaut que d'être trop sensible. L'opiniâtre batailleur de l'Institut se transforma dans l'imagination de la foule en un bonhomme débonnaire et larmoyant, jusqu'au moment où sa silhouette s'effaça de la mémoire des hommes. Il n'en reste aujourd'hui qu'une ombre incertaine, un je ne sais
quoi de flottant, et ce je ne sais quoi trouve encore le moyen d'avoir une expression douceâtre. Il est bon de rendre au modèle ses sourcils irrités et son regard aigu.
Un désastre analogue attendait presque tous ses ouvrages. Bernardin de Saint-Pierre a eu le dangereux honneur d'avoir des disciples beaucoup plus grands que lui. Sa discrète auréole s'est perdue dans le flamboiement de Chateaubriand et le rayonnement de Lamartine. Il avait assisté aux triomphes littéraires du premier, mais, au lieu de se rendre un hommage mutuel, le maître et le disciple se traitèrent froidement. Bernardin de Saint-Pierre ne souffrait pas sans impatience que « le plus dévorant en gloire de ses héritiers » , selon l'expression de Sainte-Beuve , le rejetât dans l'ombre. Chateaubriand, d'abord élogieux, n'avait pas tardé à s'irriter d'entendre les critiques malveillants opposer à sa pompe la simplicité élégante de son devancier. Quelqu'un ayant demandé à Bernardin, vers 1810, s'il connaissait Chateaubriand, le vieillard répliqua : « Non, je ne le connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du Génie du Christianisme : son imagination est trop forte ». Ils firent certainement connaissance après la nomination de Chateaubriand à l'Académie, en 1811. On ne voit point qu'il en soit résulté autre chose que les lignes suivantes des Mémoires d'outre-tombe : « Un homme dont j'admirais et dont j'admire toujours le pinceau. Bernardin de Saint-Pierre, manquait d'esprit, et
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malheureusement son carac,tère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans- les Etudes de la Nature par la borne de l'intelligence et par le défaut d'élévation d'ame de l'écrivain ! »
Lamartine fut au contraire le plus reconnaissant des élèves, toujours empressé à avouer son maître et à le faire valoir. Paul et Virginie avait été le livre favori de son enfance. Le poète paya royalement sa dette au volume préféré en lui donnant une place d'honneur dans deux de ses propres ouvrages.
Jocelyn lit et relit Paul et Virginie. Graziella est perdue pour l'avoir entendu une fois. Son âme jusque-là dormante se révèle à elle dans l'âme de Virginie. Son beau visage immobile prend soudain les teintes orageuses et les plis de la passion. Il a suffi d'une heure pour transformer une enfant innocente et joueuse en une femme qui frissonne et palpite, mûre pour l'amour et ses souffrances, et c'est Bernardin de Saint-Pierre qui a accompli ce miracle.
Ce fut en vain. De si glorieux hommages ne purent protéger l'ensemble de son œuvre contre une indifférence de plus en plus profonde. La réputation de l'auteur des Études de la Nature s'est dissipée de nos jours comme une fumée, si bien qu'en établissant la filiation littéraire de Chateaubriand et de Lamartine, on supprime d'ordinaire leur précurseur direct; on saute par-dessus, jusqu'à J.-J. Rousseau. Tous tant que nous sommes, nous avons oublié ce que nous devons à Bernardin de Saint- Piorre. Maurice de Guérin disait en 1832, après
avoir lu les Études : « Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague et privé de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme ». Il n'a été donné qu'à peu d'écrivains d'éveiller chez les fouies une faculté encore endormie, et l'événement est assez considérable pour qu'on n'en perde pas le souvenir. Mais nous sommes habitués aujourd'hui à observer le sens « qui recueille les beautés physiques » s'agiter au dedans de nous, augmentant sans relâche le trésor de nos sensations de jouissances incomparables; et cela nous paraît si naturel, que nous n'avons plus de reconnaissance pour celui qui a « dégagé et illuminé » cette précieuse faculté dans l'âme de nos grands-pères et de nos grand* mères. Même ingratitude chez les écrivains modernes, qui ne paraissent pas avoir gardé mémoire de ce qu'ils lui doivent. Non content d'avoir aimé la nature d'une tendresse contagieuse, Bernardin a légué à ses successeurs les premiers grands modèles de paysages écrits, et rendu un vocabulaire pittoresque à la langue française, qui en était privée depuis deux cents ans. Ce sont deux immenses services, et par lesquels il a exercé une grande influence sur la littérature du xix*' siècle. Sans les Études de la Nature y non seulement René et Atala, Jocelyn et Graziella^ mais le Génie du Christianisme et les Méditations seraient autres qu'ils ne sont. Chateaubriand et Lamartine auraient suivi une direction un peu différente, et l'école moderne tout entière aurait dévié
à leur suite. C'est un bien grand honneur que d'avoir donné le branle à la littérature descriptive du xix° siècle, et cependant, si Bernardin de Saint- Pierre n'avait pas encore un autre titre de gloire, son nom ne serait plus connu que des lettrés.
Mais il en a un autre, sur lequel un public très fidèle s'est chargé de veiller. Le peuple, qui n'oublie jamais ce qui l'a profondément louché, a gardé la mémoire de Paul et de Virginie. Il aime ces deux enfants, si beaux et si malheureux, et l'on trouve encore dans les maisons de paysans la gravure à deux sous, l'image d'Epinal aux vives enluminures, où sont représentés leurs jeux, leurs chastes amours et leur fin tragique. Dans un jour d'inspiration, Bernardin de Saint-Pierre a conquis la gloire enviable entre toutes et qui est donnée à si peu : il a créé des figures imaginaires et pourtant réelles, des êtres qui n'ont jamais existé et qui restent néanmoins plus vrais et plus vivants que des millions de créatures en chair et en os; plus vivants même, si j'ose le dire, que les héros de ses plus illustres disciples. Jocelyn est déjà oublié de la foule, Atala n'est plus qu'une ombre légère, mais l'imagination ])opulaire reverra longtemps encore la petite Virginie abritant son Paul sous son jupon, et ces deux têtes rieuses fuyant ensemble sous l'averse.