‹ Bernadin de Saint-PierreChapitre 4 sur 19 · Dans l'Appendice du tome VI des Causeries du lundi · texte numérisé non relu

Dans l'Appendice du tome VI des Causeries du lundi

2. 3 volumes in-8, édités par Aimé Martin; Paris, 1826, Ladvocat.

Le 20 août, nouvelle lettre k M. Ilennin, dans laquelle il se montre de plus en [)lus impatient de quitter la Pologne : « Si rien ne me relient ici, je partirai dans le commencement du mois de sci)lembre pour... Vienne, car je m'ennuie de tant d'oisivclé, dont le moindre mal est de m'accoutumer à une vie molle ». Ce n'est certes point le langage d'un homme éperdument amoureux, et à qui l'on percerait le cœur en l'arrachant aux lieux où respire sa divinité. A en croire la légende, c'était pourtant le moment où Bernardin de Saint-Pierre surpassait les ardeurs de Saint-Preux et vivait la Nouvelle Héloïse, parce qu'il était dans sa destinée de réaliser tout ce que Rousseau s'était contenté d'écrire, aussi bien pour les romans que pour les plans de réforme sociale. Voici, en abrégé, ce que raconte la légende.

Parmi les personnes qui lui avaient ouvert leur porte, à Varsovie, se trouvait une jeune princesse nommée Marie Miesnik et remarquable par « son amour pour la vertu ». On voit que c'est tout à fait le point de départ de la Nouvelle lléloïse : un plébéien s'éprenant d'une patricienne. « Dès le premier jour, dit Aimé Martin, M. de Saint-Pierre éprouva le double ascendant de son génie et de sa beauté; elle devint aussitôt l'unique pensée de sa vie. » De son côté, la Julie polonaise ne fut point insensible. Nous passons sur les émotions qui remplirent et déchirèrent leurs âmes, jusqu'au jour béni et fatal où, surpris par l'orage dans une forêt solitaire, ils répétèrent la scène des bosquets de Glarens, en y

ajoutant des souvenirs de la grotte de Didon. « Elle s'abandonna comme Julie , et il fut dans le délire comme Saint-Preux », poursuit Aimé Martin, dont la phrase prouve à quel point la ressemblance avec la Nouvelle Héloîse était dans la tradition. De longues « ivresses » succédèrent à ces premiers transports, a Plus d'un an s'écoula dans V oubli du monde entier », mais la famille de la princesse Marie s'irritait, comme la famille dé Julie, de l'insolence de ce roturier qui osait aimer une Miesnik, et le dénouement fut un ordre de départ donné par l'amante à son amant, toujours comme dans Rousseau, et obéi avec les mêmes plaintes passionnées.

Voilà ce qu'était devenue, avec le temps et un peu de bonne volonté, l'aventure de Varsovie. Place maintenant à l'histoire.

On a vu tout à l'heure que rien n'attachait encore Bernardin de Saint- Pierre à Varsovie le 20 août 1764. Quinze jours après, le 5 septembre, il écrit à M. Duval, à Saint-Pétersbourg : « Je vous dirai, mon cher ami, car je ne vous cache rien, que j'ai fait ici une inclination qui pourrait mériter le nom de passion. Elle a produit de bons effets en ce qu'elle m'a guéri de mes vapeurs. C'est donc un bon remède à vous enseigner que l'amour, et surtout l'amour satisfait. J'en ai fait une si douce expérience, que je vous en fais part comme d'un secret infaillible qui vous sera aussi utile qu'à moi. Mon hypocondrie est presque guérie.

« Il y aurait de quoi flatter mon amour-propre si je

VOUS nommais Tobjet de mes feux. Mais vous savez que j'ai plus de délicatesse que de vanité. Aussi ai-je trouvé tout ce qui pouvait m'attacher, des grâces sans nombre, de l'esprit assez, tendresse réciproque.

a ... Une autre fois vous en saurez davantage. Mais soyez persuadé que l'amour chez moi ne fait point de tort à l'amitié. »

Nous sommes loin du génie, loin de la beauté enivrante et des délices inouïes. Un jeune homme pressé de soucis se distrait et se délasse auprès d'une aimable personne qui a « de l'esprit assez » et qui ne lui est point cruelle. Il en est amoureux, 1res véritablement, mais d'une manière fort raisonnable, car il écrit le même jour à Hennin, alors à Vienne, que l'approche de la mauvaise saison rol)lige à prendre un parti et qu'il ne tardera guère à quitter Varsovie. En effet, le 26 septembre, il annonce son départ à Duval dans une lettre dont voici les passages essentiels :

« Mon très digne ami,... les offres que vous me faites, l'intérêt que vous ])roncz h moi, les soins de votre tendre amitié, sont pour mon cœur des objtîts éterno-ls d'attachement. Je ne sais ce que le ciel me destine; mais jamais il n'a versé tant de joie dans mon âme. C'était peu de m'avoir donné un ami, Tamour ne m'a rien laissé à désirer; c'est dans votre sein que je répands mon bonheur....

« ... Je ne vous nommerai j)as la personne qui tient après vous le premier rang dans mon cœur

Son rang est fort au-dessus du mien, sa beauté n'est point extraordinaire; mais ses grâces et son esprit méritent des hommages que je n'ai pu leur refuser. J'en ai reçu des services qui m'empêchent actuellement de profiter de vos offres. Ils m'ont été offerts si tendrement, que je n'ai pu m'empêcher de leur donner la préférence. Je vous prie de me le pardonner. J'ai accepté d'elle environ la valeur de la somme dont vous me faisiez offre....

« ... Je passe une partie de la nuit à vous écrire. Je pars demain, et mes malles ne sont pas encore prêtes. »

On est fâché d'apprendre qu'il avait accepté de l'argent de sa princesse. Son excuse, s'il en existait pour ces sortes de choses, serait dans la lettre de la Nouvelle Héloïse où Julie décide son amant, à force d'injures éloquentes, à recevoir de l'argent pour un voyage : « J'offense donc votre honneur pour lequel je donnerais mille fois ma vie? J'offense donc ton honneur, ingrat! qui m'as vue prête à t'abandonner le mien? Oii est-il donc, cet honneur que j'offense? dis-le-moi, cœur rampant, âme sans délicatesse! Ah! que tu es méprisable, si tu n*as qu'un honneur que Julie ne connaisse pas! » etc. Saint-Preux avait cédé à ce torrent. Bernardin de Saint-Pierre imita son modèle en cela encore. Voilà où mènent les am^mrs littéraires.

Il quitta Varsovie le 27 septembre, après un séjour de trois mois et quelques jours. Trois mois pour se rencontrer, s'aimer et se quitter, c'est vrai-

ment le moins qu'on puisse mettre. Il y eut bien un épilogue, mais si fugitif!

Il était allé rejoindre M. Hennin à Vienne. Il y reçut une lettre de la princesse Miesnik, qui avait jugé convenable de lui peindre les douleurs de l'absence. Avec son ingénuité ordinaire, il la prend au mot, monte en voiture, rentre à Varsovie sans s'être annoncé, tombeau milieu d'une fête, est accueilli par des regards foudroyants accompagnés de paroles railleuses, ne veut pas en avoir le démenti et, après le départ des invités, il arrache sa grâce séance tenante. Le lendemain, à son réveil, on lui remet le billet suivant

« Vos passions sont des fureurs que je ne puis plus supporter; revenez à la raison et songez à votre état et à vos devoirs.

« Je pars, je vais rejoindre ma mère dans le Palatînat de X***. Je ne reviendrai ici que lorsque vous n'y serez plus, et vous n'aurez de mes lettres que lorsque je pourrai vous les adresser en France.

« Marie M.... »

' Elle était partie en effet. Bernardin de Saint- Pierre fut outré et ne la revit jamais.

Il reprit ses courses vagabondes, à Dresde, à Berlin, à Paris, au Havre, où il ne trouva plus que sa vieille bonne; son père était mort, sa sœur au couvent, ses frères au loin. « Ah! monsieur, lui dit la bonne femme en renversant son rouet d'émo-

lion, les temps sont bien changés! Ici il n'y a plus que moi pour vous recevoir! » Elle l'invita à dîner dans son logis nu, devant son lit de paille, servit une omelette et une cruche de cidre. « Ensuite elle ouvrit son coffre, et en tira un verre ébréché qu'elle posa doucement auprès de son hôte en lui disant : « C'est celui de votre mère. » Ils pleurèrent ensemble, puis ils devisèrent des nouvelles du pays, du frère Paul, qui était mort, de ceux qui avaient quitté la ville et de ceux qui avaient fait fortune. Ils parlèrent aussi de la Russie, de ce qu'on y buvait et du prix qu'on y payait le pain. Sur toutes choses ils causèrent des temps heureux où la vieille Marie mettait aux enfants des papillotes à l'amidon, admirait leurs sottises et rachetait de son argent les livres de classe perdus par Bernardin, pour lui éviter des réprimandes. Ils repleurèrent, s'embrassèrent, et le jeune aventurier repartit moins mécontent de l'humanité qu'il ne l'était d'ordinaire. Il était aussi moins satisfait de lui-même, à cause de la leçon de résignation que lui avait donnée cette pauvre vieille, qui vivait avec six sous par jour et louait Dieu d'avoir soin d'elle.

Rentré à Paris, il accabla de nouveau les ministres du roi Louis XV de mémoires qu'on ne lui demandait pas, de plaintes et de sollicitations. Il continua à inventer des systèmes à propos de tout et à couvrir des bouts de papier de mille idées éparpillées. M. Hennin, voyant bien de quel côté était sa pente, l'engageait à écrire ses voyages, mais les

temps n'étaient point venus, et les fragments de cette époque qui nous ont été conservés ne contiennent guère que des renseignements politiques, commerciaux et agricoles. Bernardin de Saint-Pierre sentait lui-même qu'il était trop tôt. Annonçant un jour à Hennin qu'il venait d'imaginer un nouveau système sur le mouvement de la Terre, il ajoutait :

a Vous pouvez voir par là que je m'accroche à tout, et que je laisse flotter çà et là des ûls comme l'araignée, jusqu'à ce que je puisse ourdir ma toile....

« Laissez-moi encore lécher mon ours. Le temps qui mûrit ma raison en rendra les fruits plus dignes de vous. » (Lettre du 9 juillet 1767.)

Il avait comme un instinct que tous ces paysages du Nord qu'il venait de parcourir ne faisaient point son affaire. Il tâchait à trouver un emploi dans les pays du soleil, soit aux Indes, soit aux Antilles, «ans savoir lui-même pourquoi là plutôt qu'ailleurs. L'exotisme le cherchait, et l'exotisme vint à lui de la façon la plus inattendue , dans l'automne de Tannée 1767.

Il est à peine besoin de dire que quiconque le connaissait, connaissait son projet de république idéale. A qui n'en avait-il pas parlé? Il n'avait jamais cessé d'y croire, d'être sûr qu'on y viendrait un jour ou l'autre, mais sa mésaventure de Moscou avait pourtant rendu sa foi moins confiante et moins agissante. Il s'était résigné à attendre que l'humanité l'appelât à son secours. Grande fut donc sa joie, lorsqu'un de ses protecteurs lui annonça un beau

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matin, en confidence, que le gouvernement français, converti à ses idées, l'envoyait à Madagascar, sous les ordres d'un personnage de l'Ile de France, pour fonder la colonie de ses rêves, et attirer l'île à notre pays par « la puissance de la sagesse » et « le spectacle du bonheur ». Il se mêla bien quelque surprise à son ravissement, mais pas suffisamment. Il ne fut pas suffisamment étonné, de sorte qu'il ne se demanda point si son protecteur ne cherchait pas à se débarrasser de lui, ni pour quelle cause une expédition reposant uniquement sur lui avait pour chef officiel un colon de l'Ile de France. Il ne pensa qu'à se préparer à sa grande entreprise.

Son premier soin fut de relire Platon et Plutarque, et de fixer la législation de sa colonie. Il y restait fidèle à sa vieille conception d'un Etat entièrement libre, sous le pouvoir entièrement absolu, arbitraire et irresponsable de M. de Saint-Pierre. Il fallait bien que quelqu'un forçât le peuple à n'être « sujet que de la vertu ». C'est le système appliqué plus tard par les jacobins.

Il traça ensuite le plan de sa capitale et employa le petit héritage qui lui venait de son père à acheter des instruments de précision et des ouvrages sur la politique, la marine et l'histoire naturelle. L'expédition devait s'embarquer à Lorient. Il courut la rejoindre et fut d'abord désappointé de sa composition. Au lieu d'artisans et de cultivateurs, le commandant en chef avait réuni des secrétaires, des valets de chambre, des cuisiniers et une petite troupe de

comédiens des deux sexes. Son collaborateur reprit toutefois bon espoir en apprenant qu'il avait dans ses bagages les volumes parus de V Encyclopédie. Le commandant était donc, malgré tout, « un vrai philosophe », et « les choses étaient assez bien compensées ». h' Encyclopédie remplaçait les artisans et faisait passer les comédiennes. Notez que Bernardin de Saint-Pierre a toujours reproché à ses contemporains, et spécialement au groupe des encyclopédistes, de n'être que des songe-creux, dépourvus d'esprit pratique. Il se flattait d'être l'homme de bon sens de ce monde d'utopistes, mais, en même temps, il considérait leur œuvre comme une sorte de livre surnaturel. Tel est l'empire de l'opinion.

L'expédition mit à la voile sous les plus riants auspices. Une fois en pleine mer, son chef voulut ramener Bernardin de Saint-Pierre à une vue plus juste de la situation et lui déclara n'avoir jamais eu d'autre dessein que de vendre ses sujets. Je laisse à penser l'effet de ce coup de foudre. On l'emmenait faire la traite des Malgaches I L'horreur d'une telle pensée s'accroissant de la honte d'avoir été joué, voyage, compagnons, projets d'avenir, et le nom même de Madagascar, tout lui fut odieux à l'instant. Son bateau touchait à l'Ile de France. Il s'empressa de débarquer, prit un emploi d'ingénieur et laissa son chef poursuivre seul vers Madagascar, où, soit dit en passant, l'expédition périt de la fièvre. Pour lui, découragé et justement aigri, il loua une maisonnette isolée d'où il ne voyait que la mer, des

plaines stériles et des forêts. Assis devant son unique fenêtre, il passait de longues heures à laisser flotter son regard. Ou bien, promeneur mélancolique, il errait sur les grèves, dans les montagnes, au fond de ces forêts des tropiques que nous nous représentons si belles, et qu'il trouvait si tristes, parce que rien n'y rappelait les doux paysages de la patrie et qu'il contemplait l'Ile de France à travers des dispositions assombries.

« Il n'y a pas une fleur, écrivaît-il, dans les prairies, qui d'ailleurs sont parsemées de pierres et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre. Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous les arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont point l'agrément du chèvrefeuille, ni du lierre. Point de violettes le long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands , troncs blanchâtres et nus avec un petit bouquet de feuilles d'un vert triste.... Jamais ces lieux sauvages ne furent réjouis par le chant des oiseaux ou par les amours de quelque animal paisible : quelquefois l'oreille y est blessée par le croassement du perroquet, ou par le cri aigu du singe malfaisant *. »

La mélancolie dura autant que son séjour et lui fut salutaire : « On jouit des objets agréables, disaitil ensuite, et les tristes font réfléchir ». C'était la leçon que lui avait donnée l'Ile de France. Il s'y était beaucoup replié sur lui-même, et il y avait gagné

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