‹ Bernadin de Saint-PierreChapitre 5 sur 19 · Voyage à l'Ile de France · texte numérisé non relu

Voyage à l'Ile de France

d*entrevoir enfin sa route. Au lieu de continuer à bourrer ses notes de voyage de détails techniques, bons tout au plus à orner ses mémoires aux ministres, il s'était mis à noter ce qu'il observait de sa fenêtre ou pendant ses promenades. Il notait les lignes et les formes du paysage, son dessin général, les accidents du terrain, la structure des roches, la silhouette des arbres et des plantes. Il notait les couleurs, leurs nuances les plus subtiles, leurs variations selon l'heure ou le temps, leurs menus détails, tels que la cassure rouge d'une pierre grise, ou l'envers blanc d'une feuille verte. Il notait les bruits de la solitude, la voix particulière du vent, un certain jour et dans un certain lieu, le murmure propre à chaque espèce d'arbre, le rythme d'un vol d'oiseau, le froissement imperceptible d'une feuille remuée par un insecte. Il notait les mouvements de la nature inanimée, les ondulations des herbes, les portions de cercle décrites sous le vent par les cimes des arbres, les balancements d'un roseau sur lequel un oiseau s'est posé, la fuite des ruisseaux, les agitations de la mer, l'allure des nuages *.

Quelquefois il dessinait, et ses croquis n'étaient qu'une autre forme de notes. Pendant la traversée, fertile en chagrins cuisants, il avait dessiné indéfiniment les nuages. Il étudiait leurs formes, leurs

1. Les papiers de Bernardin de Saint-Pierre sont en lé possession de la famille Aimé Martin. M. Aimé Martin avait sous les yeux, lorsqu'il a écrit la biographie de Bernardin, les nombreuses notes prises par celui-ci d'après nature.

couleurs, leurs plans et arrière-plans, leurs combinaisons entre eux ou avec la mer, leurs jeux de lumière, avec l'attention et la conscience d'un peintre, et d'un peintre d'aujourd'hui, difficile sur la vérité.

Cette fureur de notes paraît maintenant chose toute simple; on ne procède plus autrement de nos jours. Elle était unique et inouïe en 1769. Jamais personne ne s'était avisé, en France du moins, de ces descriptions pour lesquelles il faut des matériaux. Personne, au surplus, n'était alors en état de noter les détails d'un paysage, par la raison que personne n'était en état de les voir, pas même Rousseau. Non pas que celui-ci ne sentît la nature aussi vivement que Ber- •jiardin de Saint-Pierre, mais il en était frappé d'une manière un peu différente, ainsi qu'on le verra plus tard. D'ailleurs les Confessions et les Rêveries n'ont paru qu'après sa mort; elles n'ont pu exercer aucune influence sur la naissance à l'Ile de France, en 1769, de la littérature pittoresque.

Naissance encore obscure et comme incertaine. Ce jeune ingénieur qui esquissait des couchers de soleil au lieu de lever des plans ne savait pas très bien ce qu'il ferait de ses « observations ». Il sentait qu'elles ne seraient pas perdues, et que cela ne ressemblerait pas à tous les récits de voyages, mais l'initiation définitive à sa propre destinée lui manquait encore.

Peu nous importe ce que Bernardin de Saint- Pierre fit à l'Ile de France, en dehors de ses flâne-

ries, et s'il eut tort ou raison dans ses querelles, ses brouilles et ses gémissements. Il nous suffît qu'il soit rentré à Paris, au mois de juin 1771, son portefeuille plein de petits papiers, ses malles pleines de coquillages, de i lantes, d'insectes et d'oiseaux, et, ce qui valait encore mieux, la tête pleine d'images. Il était aussi pauvre qu'au départ et plus insociable encore, mais il était mûr pour sa tâche : « Il avait vu, il avait senti, il avait souffert; il avait amassé des émotions et des couleurs ; il s'était fait autre que les autres hommes ; il avait été pour le vulgaire un aventurier; mais il avait passé par l'école qui développe les peintres, les poètes, les hommes de talent. Voilà ce qu'il avait gagné à ses longs voyages *. » C'est un grand avantage, quand on est soi-même un être à part, d'avoir eu une jeunesse qui ne soit pas celle de tout le monde. Un homme ordinaire aurait eu de grandes chances de sortir rabaissé et dévoyé des dangereuses années d'apprentissage qui menèrent l'auteur de Paul et Virginie à être lui-même. Bernardin de Saint-Pierre s'en tira sans trop d'encombrés. Ses voyages le laissèrent seulement un peu plus original et plus misanthrope qu'au début.

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