Poésies, Traduit par Villemain
n*avons pas nommé Buffbn; Bernardin ne le comprenait ni ne le goûtait.
Restait Rousseau, qui aima la beauté de l'univers de tout son cœur passionné, mais les belles descriptions de Rousseau sont dans ses œuvres posthumes, dans les Confessions et les Rêveries^ qui ont paru, il est bon d'y insister, neuf ans après le Voyage à Vile de France, Les célèbres paysages de la Nouvelle Héloïse, que Saint-Pierre avait certainement étudiés, ont encore un je ne sais quoi de général qui les rend bien froids. Rapi)elez-vous Saint-Preux dans les montagnes du Valais :
« Tantôt d'immenses rochers pendaient en ruines au-dessus de ma tête ; tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard; tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré : à côté d'une caverne, on trouvait des maisons; on voyait des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces; des vignes dans des terres éboulées, d'excellents fruits sur des rochers et des champs dans des précipices. »
Dans ce morceau, presque tous les adjectifs sont abstraits. Le torrent est éternel^ la prairie agréable,
les fruits excellents. C*est encore du Poussin, et rien n*y fait présager les toiles à la Corot et à la Théodore Rousseau que va bientôt nous donner Bernardin de Saint-Pierre. Disons tout de suite, afin de bien établir le rôle de novateur et de précurseur de l'auteur de Paul et Virginie^ que les œuvres posthumes elles-mêmes ne précisent guère que les impressions de Jean-Jacques devant un tableau qu'il fait deviner plus qu'il ne le montre. L'immortelle nuit d'été des Confessions^ dans le chemin près de Lyon, ou la promenade à Ménilmontant des Rêveriesy après les vendanges et dans une campagne défeuillée, impriment dans la mémoire des souvenirs de sensations plutôt que des images. On se rappelle un air d'une tiédeur voluptueuse, une lumière paisible d'arrièresaison; la figure des lieux nous échappe. Bernardin de Saint-Pierre sera le premier à préciser. Justement parce qu'il est beaucoup moins grand que son glorieux prédécesseur, il faut lui rendre ce qui lui appartient et mettre en relief son originalité.
Réduit ainsi à ses propres forces et ne trouvant, par grand bonheur, personne à imiter, il se décida à prendre la plume et écrivit comme il put, en se raturant beaucoup, son Voyage à Vile de France, Il avait réussi à éclaircir suffisamment ses idées pour savoir très nettement ce qu'il voulait faire. Il se proposait un double but. En premier lieu, il voulait éveiller le goût de la nature chez le public. « A force de nous naturaliser avec les arts, dit-il dans le Voyage^ la nature nous devient étrangère; nous
sommes même si artificiels, que nous appelons les objets naturels des curiosités. » Il était choqué que la foule, qui se passionnait pour les œuvres des hommes, passât sans les voir devant les œuvres de Dieu, et il se vantait de préférer, pour sa part, « un cep de vigne à une colonne,... le vol d'un moucheron à la colonnade du Louvre ». D'ailleurs il ne comprenait pas qu'on pût abstraire l'homme de son milieu, le séparer du climat où il respire, du sol qu'il foule aux pieds, des plantes et des animaux qui l'entourent : « Un paysage, dit-il dans sa préface, est le fond du tableau de la vie humaine ».
Le second objet de son ouvrage était à ses yeux encore plus important que le premier. L'éveil du goût de la nature chez les foules ne devait pas être un simple plaisir d'artiste. Saint-Pierre prétendait s'en servir pour enseigner à ces mêmes foules à chercher les preuves de la Divinité ailleurs que dans les livres. Il voulait rendre à la France des philosophes le sentiment de la présence de Dieu dans l'univers, et le meilleur moyen lui semblait être de tourner l'attention vers les merveilles de la création. Aucun raisonnement ne valut jamais à ses yeux une journée passée dans les champs, à regarder en l'air et à ses pieds : « La nature, écrivait-il, offre des rapports si ingénieux, des intentions si bienveillantes, des scènes muettes si expressives et peu aperçues, que qui pourrait en présenter un faible tableau à l'homme le plus inattentif, le ferait s'écrier : « U y a quelqu'un ici! » Dans un autre endroit, il
« VOYAGE A LILE DE FRANCE. ). i?
s'excuse d'avoir écrit sur les plantes et les animaux sans être naturaliste, et il ajoute : « L'histoire naturelle n'étant point renfermée dans des bibliothèques, il m'a semblé que c'était un livre où tout le monde pouvait lire. J'ai cru y voir les caractères sensibles d'une Providence; et j'en ai parlé, non comme d'un système qui amuse mon esprit, mais comme d'un sentiment dont mon cœur est plein. »
On remarquera dans les deux dernières lignes l'aveu, encore timide et enveloppé, de l'axiome favori de Bernardin de Saint-Pierre, la clef de tous ses systèmes, philosophiques, scientifiques, politiques ou pédagogiques. Il a toujours travaillé, et de plus en plus ouvertement à mesure que venaient la réputation et l'autorité, à persuader au monde que le sentiment est meilleur juge que la raison dans toutes les questions, sans exception, et qu'il nous donne plus de certitude. Lui-même paya d'exemple en l'appliquant à tout, et en particulier aux vérités de la religion. On dirait vraiment qu'il est assez de son temps, assez imbu de l'esprit des encyclopédistes, pour se croire vaincu d'avance s'il faisait appel à la raison en faveur de Dieu. Il estime plus sûr de s'adresser à la sensibilité du lecteur qu'à son intelligence, pour le réconcilier avec un personnage aussi peu en faveur.
Ce beau programme a été par malheur fort médiocrement réalisé dans le Voyage à l'Ile de France. Bernardin s'était tout d'abord heurté à une difficulté immense, l'absence d'un vocabulaire pittoresque.
«L'art de rendre la nature est si nouveau, dit-il au cours de son récit, que les termes n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la faire reconnaître : quand vous aurez parlé de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit. Mais que de variété dans ces formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc. I Vous ne trouvez que des périphrases : c'est la même difficulté pour les plaines et les vallons.... Il n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si mal les objets naturels. S'ils vous dépeignent un pays, vous y voyez des villes, des fleuves et des montagnes ; mais leurs descriptions sont arides comme des cartes de géographie : l'Indoustan ressemble à l'Europe; la physionomie n'y est pas. »
Il y a en eff'et des récits de voyages du xviii® siècle où Ton peut confondre un paysage oriental avec un paysage tourangeau. Outre qu'on n'y voyait pas autant de différence que maintenant, on manquait de mots pour donner à chacun son caractère particulier. A Bernardin de Saint-Pierre revient l'honneur d'avoir commencé le travail d'enrichissement de la langue, qui a été Tune des gloires de l'école romantique.
Ayant surmonté en partie ce premier obstacle, Bernardin en rencontra un autre devant lequel il succomba. C'était son inexpérience, sa timidité de débutant qui n'ose pas se laisser aller. Son récit est sec et souvent ennuyeux. Il y a çà et là de belles descriptions, écrites avec ampleur dans une langue
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musicale ; l'ensemble n'offre d'intérêt qu'à titre d'effort vers quelque chose de neuf. Le tableau du port de Lorient est un des mieux venus. Placé tout au début, il faisait espérer mieux.
« Il faisait très grand vent. Nous avons traversé la ville sans y rencontrer personne. J'ai vu, des murs de la citadelle, l'horizon bien noir, l'île de Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée; au loin, de gros vaisseaux à la cape, de pauvres chassemarées à la voile entre deux lames; sur le rivage, des troupes de femmes transies de froid et de crainte; une sentinelle à la pointe d'un bastion, tout étonnée de la hardiesse de ces malheureux qui pèchent, avec les mauves et les goélands, au milieu de la tempête. »
Il y a de la grandeur et de l'accent dans ce pas- )( sage. La physionomie y est, selon l'expression de Bernardin de Saint-Pierre; la mer qu'il nous peint est bien l'Océan, et l'Océan vu de la côte de France, un jour de gros temps. Il n'est pas moins heureux dans le genre familier, témoin sa description du marché aux poissons : « Nous sommes revenus bien boutonnés, bien mouillés, et la main sur nos chapeaux. En traversant Lorient, nous avons vu toute la place couverte de poisson : des raies blanches, violettes, d'autres tout hérissées d'épines; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards; des monceaux d'huîtres, de moules, de pétoncles; des merlues, des soles, des turbots,... enfin une pêche miraculeuse, comme celle des apôtres. »
La tempête sur mer, dans le canal de Mozambique, est peut-être la meilleure page du livre. Pour la goûter pleinement, il faut se reporter d'abord aux tempêtes classiques d'avant Saint-Pierre, encore plus impersonnelles, plus dépourvues de physionomie que les paysages de terre ferme. L'exemple suivant est emprunté à Télémaque : « Pendant qu'ils oubliaient ainsi les dangers de la mer, une soudaine tempête troubla le ciel et la mer. Les vents déchaînés mugissaient avec fureur dans les voiles; les ondes noires battaient les flancs du navire, qui gémissait sous leurs coups. Tantôt nous montions sur le* dos des vagues enflées ; tantôt la mer semblait se dérober sous le navire et nous précipiter dans l'abîme. » Qui en a lu une, les a toutes lues. Les mêmes termes, en petit nombre, servent à façonner indéfiniment les mêmes images de navires gémissants, que des vents mugissants précipitent dans l'abîme, et il n'est même pas nécessaire d'avoir jamais vu la mer pour s'en tirer convenablement : il suffît de posséder ses auteurs. Pas un mot de la description qu'on vient de lire n'appartient en propre à Fénelon. Il l'a prise tout entière dans Virgile et dans Ovide :
... stridens aquilone procella Vélum adversa ferit.
(Virgile, Enéide.)
Sœpc dat ingentem fluctu latus icta fragorem.
(Ovide, Métamorphoses )
Hi summo in fluctu pendent ; his unda dehiscens Terram inter fluctus aperit.
(Virgile, Enéide.)