VOYAGE A L*1LE DE FRANCE
Comparez maintenant à cette tempête de lettré la description réaliste de Saint-Pierre, heure par heure, minute par minute, d'après les notes prises au vol sur un carnet, avec la permission du roulis.
« Le 23 (juin 1768), à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets fussent fermés par des croix de Saint- André. Le vaisseau fit un mouvement de Tarrière, comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin; il en était entré plus de trente barriques. On appela les charpentiers, on apporta de la lumière, et on se hâta de clouer d'autres sabords aux fenêtres. Nous fuyions alors sous là misaine; le vent et la mer étaient épouvantables....
« Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en bottes et en robe de chambre : mon chien paraissait saisi d'un effroi extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal, je vis un éclair par un faux jour de mon sabord et j'entendis le bruit du tonnerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après, un second coup de tonnerre éclata, et mon chien se mit à tressaillir et à hurler. Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième coup, succéda presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque vaisseau se trouvait en danger; en effet, le bruit fut semblable à un coup de canon tiré près de nous; il
ne roula point. Gomme je sentais une forte odeur de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord ^{ un froid très vif. Il y régnait un grand silence, et la
?l". nuit était si obscure, que je ne pouvais rien distin-
^i*- guer. Cependant, ayant entrevu quelqu'un près de
^ moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On
^ me répondit : « On vient de porter l'officier de quart
« dans sa chambre ; il est évanoui, ainsi que le premier « pilote. Le tonnerre est tombé sur le vaisseau, et « notre grand mât est brisé. » Je distinguai, en effet, la vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hune. Il ne paraissait, au-dessus, ni mât, ni manœuvre. Tout l'équipage était retiré dans la chambre du conseil.
« On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre j':, avait descendu jusque-là le long du mât. Une femme
qui venait d'accoucher avait vu un globe de feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie; tout le monde attendit, avec impatience, la fin de la nuit.
« Au point du jour, je remontai sur le pont. On voyait au ciel quelques nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon paraissait d'un rouge argent, comme si le soleil eût voulu se lever dans cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames monstrueuses semblables à des montagnes pointues formées de plusieurs étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. Elles étaient si élevées, que, du
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gaillard d'arrière, elles nous paraissaient plus hautes que les hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages, qu'il était impossible de s'entendre. Nous fuyions vent arrière sous la misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât, qui était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard ; cinq des cercles de fer dont il était lié étaient fondus.... »
Voici maintenant quelques fragments d'une tempête de Pierre Loti. On pourra ainsi mesurer le chemin parcouru par la littérature descriptive depuis deux siècles : « Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à se grouper; elles s*étaient marbrées d'abord d'une écume blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; — et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. »
a ... La grande panne de nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne : le vent l'étendait, l'allongeait, l'élirait, en faisait sortir indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.
« Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. »
Le bateau la Marie se dispose pour le mauvais temps et se met à fuir sous le vent : a En haut,
c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, — avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes; cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement : grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon ; tentures de ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin
« Elle fuyait devant le temps, la Marie y fuyait, toujours plus vite; — et le temps fuyait aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie ^ les nuages, tout était pris d'un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens.,.. Et toute cette folie de mouvement s'accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.
«... Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix : en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines à force d'être in menses ; cela, c'était le vent, la grande âme de ce cVsordre, la puissance invisible menant tout. 11 faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des braises *....»