‹ Bernadotte, roiChapitre 101 sur 111 · Wieselgren, p. 188, note · texte numérisé non relu

Wieselgren, p. 188, note

ressembla à un camp retranché, les troupes marchèrent contre les manifestants, et, pour la première fois du règne, Je sang coula dans les rues de la capitale. L'ordre du reste fut rétabli sans difficulté, maïs la brutalité un peu trop grande de la répression ne fît que surexciter davantage encore les esprits, et les incidents 'des 20 et 21 juin 1838, les « Crusenstolpiades », comme on les appela, aigrirent davantage encore les rapports du roi et du peuple.

En parlant ainsi de Thostilité du peuple suédois à regard de Charles-Jean, il importe toutefois de bien préciser les termes et d'éviter les exagérations.. Au cours de cette même année 1838, le vieux roi, se rendant en Norvège, traversa une grande partie de la Suède et la manière dont il fut accueilli dans les provinces, ne rappelle en rien les incidents qui se produisaient à Stockholm'. Certes, une partie des ovations pouvaient s'adresser moins à lui personnellement qu'à la dignité royale que les populations foncièrement monarchiques vénèrent tout en haïssant au besoin Thomme qui en est revêtu, mais il est évident aussi que nombre de gens, la majorité même, conservaient à leur souverain les sentiments d'affection et d'admiration sincère dont ils ne cessaient de témoigner depuis vingt-cinq ans. Il y avait donc là, pour Charles-Jean, une sorte de réserve de popularité qui constituait un appui sérieux

1. Beràttelser ur friherre C.-O. Palmstjerna lefnad (Récits tirés de la vie du baron G.-O. Palmsjerna), p, 71.

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et pouvait lui permettre, le cas échéant, de retrouver brusquement l'admirable situation morale du début de son règne. Seulement, cette réserve ne servait point à grand'chose pour surmonter les difficultés du moment. Le peuple provincial qui demeurait pour lui ce qu'il était un quart de siècle auparavant, ne s'occupait guère de politique et n'avait en somme à la direction des affaires qu'une part très indirecte. L'opinion publique avec laquelle il lui fallait compter était faite par un nombre relativement petit de personnes, et celles-là, de jour en jour plus hostiles à ses idées, commençaient même à se montrer hostiles à sa personne.

Dans les milieux cultivés, parmi les gens capables de réfléchir, le libéralisme faisait des progrès marqués. En 1838, par exemple, Geijer, dont j'ai déjà prononcé plusieurs fois le nom, et qui s'était montré jusque-là défenseur convaincu des idées conservatrices, s'y rallia ouvertement et sa haute autorité de savant et d'écrivain fit considérer cette évolution comme un événement véritable : elle était tout au moins un symptôme. Mais la surexcitation toujours croissante des classes dirigeantes et des meneurs de l'opinion pouvait surtout finir par provoquer des incidents graves. Personne assurément ne songeait à recourir à la force, à provoquer des émeutes ou une révolution, mais Timpatience et l'agitation se retrouveraient nécessairement parmi les députés à la diète prochaine et risqueraient de les pousser à des mesures ou à des manœuvres qui, tout

CH. SCHEFER.

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en restant parfaitement légales dans la forraç, n'en seraient pas moins grosses, de conséquences sérieuses. En fait les protagonistes de l'opposition parlementaire commencèrent bientôt à s'agiter. Les diètes de 1828 et de 1834, relativement calmes, n*avaient pas été marquées pour eux de succès fort brillants. Ils entendaient bien triompher à la diète de 1840, d'autant plus que lés circonstances leur paraissaient très propices, certains détails médiocrement réguliers découverts dans l'œuvre administrative des dernières années pouvant fournir contre le gouvernement des armes redoutables. Des conciliabules eurent lieu entre les chefs des différentes factions et aboutirent à une coalition demeurée fameuse dans l'histoire parlementaire suédoise. Le but précis que certains de ses membres, tout au moins, entendaient poursuivre fut bientôt révélé au public par une épigramme également célèbre, trois vers de mirliton qui peuvent se traduire à peu près littéralement :

Quelle est donc Tintenlion

De la coalition ?

— Mais c'est Tabdication.

11 ne s'agissait de rien moins, en effet, que de harceler et d'ennuyer tellement le vieux roi qu'il finît, dans un moment de colère, par se démettre du pouvoir et laisser le trône à son fils dont les opinions passaient pour libérales*.

1. 0. Alin, Cari XIV Johan och Rikets stander, i 8 40-184/, pp. l et suiv. ; Palmstjerna, p. V6 et suiv.

Telle était donc la situation de Charles-Jean au début de 1840. Difficultés parfois latentes, mais toujours profondes et réelles avec les Norvégiens ; avec les Suédois, mésintelligence capable d'amener des incidents d'une gravité irréparable. Le temps n'était plus des ovations et des apothéoses du début du règne et il semblait vraiment que l'ancien maréchal de France dût finir sa carrière piteusement, sur un échec complet.

La Diète se réunit à Stockholm le 14 janvier 1840, et le 2S, à la séance solennelle d'ouverture, le prince royal lut le discours du trône *. Il contrastait, en plus d'un passage, avec l'optimisme banal généralement de mise en pareille occasion. Le roi y passait naturellement en revue la situation générale du pays, et, fidèle à l'habitude constante de sa vieillesse, évoquait en regard de son heureuse fortune présente la détresse et l'abaissement où il l'avait trouvé trente ans auparavant. Mais, cette fois-ci, la contemplation de cette œuvre qu'il jugeait immense ne le remplit point de quiétude et de sérénité : çà et là, à travers l'emphase parfois ridicule du style, passe comme un frisson douloureux.

1. Recueil de lettres, proclamations et discours, t. Il, p. 352. — Pour tous les incidents de la Diète de 1840, voir l'ouvrage déjà cité de 0. Alin, Cari XJV Johan och Rikels stànder, 1840-41,

« Dieu qui m'entend, dit-il, Dieu que j'invoque pour la continuation de vos prospérités présentes connaît le désir ardent que j'ai eu de vous rendre heureux... » et cette apostrophe, toute naturelle dans sa bouche, est suivie d'un demi-aveu, beaucoup plus inattendu : « Si je n'ai pu y parvenir complètement... » Vraiment troublé, angoissé même, parles difficultés et les menaces qui s'amoncellent autour de lui, il proclame la nécessité du calme et de l'apaisement et, pour un peu, les implorerait : « Avant de descendre dans la tombe.... je dois vous dire encore une fois : comprenez votre gouvernement... La prospérité intérieure et l'indépendance ne peuvent se consolider que par l'amour de la concorde, de la justice et la soumission aux lois. » Et si Ton se rappelle les circonstances, ces invocations presque désespérées semblent vraiment éloquentes, malgré la bizarrerie ridicule de certaines phrases; elles sont sincères, à coup sûr, et il y a quelque chose de poignant dans la situation de ce souverain bientôt octogénaire qui, à l'ouverture de la dernière session qu'il verrait sans doute, s'efforçait d'atténuer un peu un orage formidable et s'écriait, en se souvenant de jours meilleurs : « Appelé bientôt dans une autre vie par le cours de la nature, j'implorerai encore la bénédiction du Créateur pour deux peuples que tant de vertus honorent quand ils sont laissés à eux-mêmes et qui m'ont donné des témoignages si touchants de leur affection et de leur gratitude. »

Les délibérations à peine commencées, l'opposition attaqua furieusement et les réquisitoires véhéments dont les dièles précédentes avaient retenti se renouvelèrent, peut-être plus accentués encore. Divers projets de réponse au discours du trône surgirent immédiatement, dont quelques-uns si violents qu'ils effrayèrent jusqu'aux amis de leurs auteurs. L'un d'eux finit toutefois par être voté par les paysans; mais, repoussé par les autres ordres, il s'égara dans le dédale des procédures et mit trois mois pour parvenir au Conseil, qui prouva alors, constitution en main, que le roi n'avait point à recevoir de semblables adresses. Mais c'était là une simple fiction juridique : accueillies ou repoussées par le roi, légales ou non, les protestations qui s'élevaient ainsi n'en demeuraient pas moins et leur virulence témoignait suffisamment des dispositions de beaucoup de députés. Ceux-ci ripostaient au tableau officiel de la situation du pays en déclarant les charges écrasantes et la misère toujours en progrès; les excédents budgétaires ne signifiaient rien, disaient-ils, en fait la détresse était partout et des mesures sérieuses s'imposaient. Le gouvernement n'ayant pas été à la hauteur de sa tâche, l'heure était venue maintenant des réformes profondes, réformes de tout genre, financières, administratives, et avant tout politiques. Les questions constitutionnelles depuis longtemps à l'ordre du jour se posaient ainsi avec plus de précision et de force que jamais et, afin d'assurer l'établissement d'un ordre de choses nouveau,

des députés proposèrent de ne voter aucun crédit avant que le gouvernement eût donné satisfaction aux vœux des États.

Aux paroles se joignaient des actes. Quand il fut procédé, selon l'usage, à la nomination des diverses commissions, les listes de l'opposition passèrent dans les quatre ordres. La commission constitutionnelle, chargée de Fexamen des protocoles du Conseil, procéda à ce travail avec une rigueur haineuse qui dépassait toute limite et ses innombrables « observations » conclurent à plusieurs mises en accusation qui n'aboutirent du reste à aucune condamnation. On vit même se produire un fait particulièrement frappant. Une disposition très singulière de la constilulion de 1809 autorisait une commission de chaque diète à examiner si certains membres de la Cour suprême « ayant perdu la confiance des Etats » ne devaient point, de ce chef, être privés de leur emploi *. Jamais d'ailleurs pareille mesure n'avait encore été proposée, mais cette fois-ci, grâce aux eQorts des opposants et pour raisons politiques, Texclusion de trois conseillers à la cour réunit la majorité des suffrages de la commission et ils conservèrent leurs fonctions uniquement parce que la constitution exigeait en pareil cas une majorité des deux tiers. A toutes ces attaques dirigées contre le gouvernement, s'en joignirent d'autres qui mirent en cause le roi, directement et personnellement. Voici comment.

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