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I. L'œuvre personnelle. — IL L'homme et le roi

Durant les dernières années de sa vie, Charles-Jean se plaisait, par-dessus toutes choses, à mettre en parallèle la Suède du moment et la Suède qu'il avait été appelé à gouverner, un quart de siècle auparavant, de manière à faire ressortir tous les progrès réalisés. Le thème qu'il développait ainsi dans la majeure partie de ses discours fut repris, à son instigation sans doute, dans un ouvrage d'un auteur très officieux, Wallmark, — celui-là même qui s'était vu charger autrefois d'enseigner le suédois au prince royal, et qui avait conservé avec la cour des attaches assez étroites*. La

1 . HistoHsk'StatisHk àterblick pà Sveriges y tire och inre fôrhàllanden vnder de sist fôrflutna tretii àren (Coup d'œil historique et statistique sur la situation intérieure et extérieure de la Suède pendant les trente dernières années).

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doctrine ainsi développée par Wallmark et par le roi lui-même, n'était pas, tant s'en faut, sans soulever des protestations. L'opposition y ripostait par des railleries ou des négations. Il se peut du reste que l'optimisme officiel fût parfois exagéré, mais quiconque considère les faits de manière impartiale finit par conclure que la manie de comparaison du vieux roi se justifiait somme toute assez aisément, car les résultats de son règne ne laissaient pas que d'être grands.

Les États de Charles-Jean, vers 1844, ne ressemblent plus du tout à cet « agonisant » dont Bomansow parlait, en 1810, en souhaitant de le voir mourir en paix. Et d'abord la Suède n'est plus seule, puisque l'union avec la Norvège, rêvée par tant de rois, a fini par s'accomplir. Grâce à cette union, les deux royaumes ont leurs frontières bien établies; ils ont renoncé l'un et l'autre aux ambitions territoriales, mais leurs voisins, par contre, ne revendiquent rien de ce qui leur appartient et c'est là, pour eux, un double gage de paix, le meilleur de tous. Leurs relations, toujours assez intimes avec la Russie, sont bonnes avec tous les gouvernements ; leur place dans le monde est assurée, bien que modeste, et s'ils ne comptent point parmi les puissances directrices de l'Europe, ils ne sont pas, tant s'en faut, une quantité négligeable.

Nous avons vu les défiances de la Norvège à l'égard de la Suède et les résistances de celle-ci au sujet de certaines revendications norvégiennes. Cette mésintel-

CH. SCHEFER.

ligence qui s'était manifestée dès le début du règne n'a fait que s'accroître; souvent des incidents, d'ailleurs sans importance, viennent montrer qu'entre les deux royaumes, l'union n'est pas parfaite. Et les petits conflits périodiques qui surgissent ainsi ne tiennent pas seulement à la diversité des intérêts économiques, aux différences des traditions ou des caractères. Il y a, nous l'avons vu déjà, une sorte de malentendu à la base même du système. Le grand œuvre de Charles-Jean n'est donc point sans défauts. L'auteur s'esl-il montré, en cette affaire, imprévoyant ou coupable; aurait-il pu, avec moins de précipitation, arranger les choses de façon plus heureuse? La réponse est difficile. Une chose en tout cas demeure certaine : ces tiraillements entre les « peuples frères » qui finiront par créer à ses successeurs dos embarras redoutables et dont il a déjà un peu souffert lui-même, ne nuisent aucunement à la situation extérieure des deux royaumes et n'ont pas entravé non plus le développement intérieur de chacun d'eux.

La Norvège, qui se plaint parfois d'être opprimée, a vu sa situation matérielle changer du tout au tout, et celle de la Suède s'est transformée également. Charles- Jean n'a jamais oublié qu'il était soldat de métier; il s'est donc préoccupé de réorganiser les forces militaires de ses royaumes. Il a fortifié les ports et construit des vaisseaux, approvisionné des arsenaux, édifié des casernes, créé des écoles militaires, reconstitué les cadres, amélioré le matériel et transformé sur certains

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points l'administration militaire. Mais ces améliorations et ces réformes n'ont point été trop ambitieuses; elles n'imposent pas aux pays des charges excessives et n'ont pas fait négliger les autres branches du gouvernement. Les finances suédoises étaient dans le plus grand désarroi en 1810, celles de la Norvège dans une situation très précaire en 1814 : les unes et les autres se sont à peu près rétablies. La dette de la Suède, considérable et lourde, a très sensiblement diminué. Des établissements de crédit ont été créés en Norvège et après des débuts pénibles ont fini par arriver à la prospérité. Les impôts ne sont pas écrasants et rentrent d'une manière régulière. Et cette situation incontestablement prospère a pour origine le développement incessant du commerce, de l'agriculture et de l'industrie. Tous trois ont naturellement traversé des crises; leurs progrès sont néanmoins indéniables, et les statistiques douanières de la fin du règne, comparées à celles du début, témoignent hautement de l'accroissement des transactions. L'initiative privée fit beaucoup pour ces changements heureux, mais se vit aider puissamment. De nombreux traités facilitent le commerce avec l'étranger. A l'intérieur les communications deviennent plus aisées, notamment depuis l'achèvement de la ligne de canaux reliant Gothembourg à la Baltique. L'enseignement technique a été développé aussi; une école des arts et métiers instituée à Christiania; une école des mines fondée en Suède, en même temps que de nombreuses écoles d'agri-

culture. L'instruction publique étant, du reste, une des préoccupations constantes du roi, les écoles primaires se sont multipliées et une ordonnance suédoise de 1842 a prescrit qu'il devait en exister une dans chaque commune. L'administration proprement dite enfin, la législation pénale et la législation civile ont subi aussi de nombreuses retouches. Les lois constitutionnelles ellesmêmes se sont modifiées assez sensiblement, au moins en Suède. En dehors même de la réforme du Conseil en 1841, bien d'autres changements moins notables, mais aussi significatifs, s'étaient accomplis les uns après les autres; le droit de contrôle de la Diète, par exemple, s'était étendu et précisé et les universités avaient acquis le droit de représentation. Ainsi, peu à peu, en même temps que se réalisaient les progrès matériels et par petites mesures successives, la constitution se faisait plus libérale, et les institutions politiques suivaient, de très loin sans doute mais sûrement et sans secousses, révolution de l'esprit public.

Les progrès mêmes de cet esprit, les transformations qui s'observent dans les tendances ou le caractère des deux peuples ne sont pas parmi les résultats les moins remarquables de cette époque. Les événements de 1814 avaient permis à la Norvège de reprendre conscience d'elle-même, mais le pays n'avait guère alors que des aspirations confuses et ce fut seulement pendant les années suivantes que la conscience nationale se développa vraiment. En même temps, une transformation

radicale s'accompli&sait dans le tempérament intime du peuple suédois. Nous Tavons trouvé, en 1810, nerveux, aigri par toutes ses défaites successives, rêvant sans cesse de revanches chimériques et toujours prêt à perdre son sang-froid. Maintenant, au contraire, il semble en pleine possession de lui-même, assagi en même temps que fortifié. La guerre ne lui paraît plus une chose perpétuellement nécessaire, et Ténergie intelligente qu'il avait durant plusieurs siècles dépensée sans compter sur les champs de bataille, se tourne vers le labeur pacifique du commerce ou des arts.

A tous égards donc la situation de la Suède et de la Norvège s'est complètement modifiée. Telle ou telle transformation peut sembler moins heureuse, tel ou tel point -justifie des réserves, mais, tout compte fait, la Norvège et Ja Suède de 1844 sont en énorme progrès sur la Suède et la Norvège de 1814, et le gouvernement de Charles-Jean demeure par conséquent une grande époque pour l'un et l'autre pays. Cela constaté, une question se pose immédiatement d'elle-même : quelle a été dans Tceuvre ainsi accomplie la part personnelle du roi?

Pour certains points, aucun doute.. Si la politique de 1812 a été en partie suggérée à Charles- Jean, c'est lui seul néanmoins qui Ta conçue de façon définitive et qui est parvenu à la réaliser. Et si la constitution de la Norvège en royaume distinct ne faisait point partie du plan primitif, il a su admettre l'état de choses qui s'était

créé en dehors de lui et en tirer parti, au lieu d'essayer de le détruire : il a ainsi contribué pour une très large part à la fondation de la nouvelle nationalité norvégienne, qu'il a enfin fait reconnaître par l'Europe en même temps que l'union des royaumes. On doit donc porter à son actif personnel tous les résultats acquis de 1810 à 1815. A partir de cette dernière date, des distinctions s'imposent.

Si, après 1815, les Royaumes-unis se sont constamment tenus à l'écart de toutes les affaires européennes, ce ne fut pas simplement par suite des circonstances générales : la direction très sage donnée à leur politique étrangère y contribua pour beaucoup. Charles-Jeaa sut éviter l'ingérence des autres puissances — au moment du congrès d'Aix-la-Chapelle notamment, — et lui-même se donna de garde de se lancer jamais dans les aventures. Peu après son arrivée dans le Nord, il laissa clairement entendre qu'une fois la Suède en possession de la Norvège, rien ne l'inciterait plus à rêver des conquêtes*. Ayant obtenu ce qu'il avait demandé, il tint parole. Et il ne faut point dire qu'il n'aurait pu faire autrement. Sans doute, on ne voit pas bien à quel moment de son règne la Suède et la Norvège seraient rentrées avantageusement dans la politique active, mais l'histoire de la Scandinavie montre plus d'un roi engageant des guerres à l'étourdie et il n'eût pas été difficile, à diverses reprises, de provoquer de nouveau,

i. Recueil de lettres, etc., t. I, p. 9; cf. t. II, p. 352.

dans le pays, un véritable élan belliqueux *. Charles- Jean réfléchit et s'abstint; soldat de métier, n'ayant vécu vingt-cinq ans durant que par et pour la guerre, il devint le plus pacifique des monarques, volontairement et systématiquement.

Et ce fut la paix maintenue qui permit à la Suède et à la Norvège de se développer et de se transformer comme elles le firent. Mais, en ce qui touche la Suède, une longue période de paix ne pouvait avoir toutes ses conséquences heureuses qu'à la condition d'être précédée d'un regain de gloire. Cette gloire, Charles-Jean l'avait fournie, et de deux façons. D'abord par. sa venue même. Il avait figuré aux côtés de Napoléon sur les champs de bataille les plus illustres et paru coopérer à des victoires triomphales. Les Suédois s'imaginèrent dès lors qu'il leur apportait avec lui quelque chose de ces triomphes inouïs; du jour où ils eurent à leur tête un homme qui s'était battu à Wagram par exemple, la bataille de Wagram les toucha directement, et, gouvernés par un maréchal d'empire, ils furent un peu fiers, pour leur propre compte, de toute l'épopée impériale *. A cela Charles-Jean n'avait aucun mérite ': il en eut dans les victoires remportées en 1813. Les lauriers cueillis alors, et dont la splendeur fut naturellement un peu exagérée, satisfirent les ambitions des plus difficiles. Ayant enfin connu la revanche espérée

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