Au moment des afTaires de Pologne, par exemple
2. Voir, par exemple, les Oraisons funèbres \VAiierhovn et de Geijer.
(Jepuis si longtemps, le peuple sentit s'atténuer son ardeur belliqueuse devenue maintenant inutile, et, tenu soigneusement à l'écart de toutes les querelles, finit par se transformer peu à peu comme je le rappelais à rinstant.
Mais si la politique générale ainsi suivie a rendu les réformes possibles, est-ce à dire cependant que toutes doivent être considérées comme l'œuvre du roi? La réponse ici devient nioins aisée. L'initiative de beaucoup de mesures heureuses a dû appartenir, sans aucun doute, aux conseillers. Mais même alors, le rôle du roi, pour être moindre, n'en demeurerait pas moins réel, car il aurait eu tout au moins le talent — vraiment rare chez les hommes très autoritaires — de comprendre les avantages des propositions à lui soumises, et l'esprit assez souple pour se les assimiler; c'est le cas, en outre, de se souvenir du peu d'indépendance laissée aux ministres et de la part constamment prépondérante qu'il entendait prendre à la direction de toutes les affaires, petites ou grandes. Une autre remarque, fréquemment faite, tend à diminuer bien davantage son mérite. Bon nombre de réformes, et des plus importantes, dit-on, les réformes politiques surtout, ont été imposées; le roi les a effectuées, mais à son corps défendant, la main forcée par les vœux populaires et les votes des parlements. Le fait est indiscutable, mais la conclusion qu'on en voudrait tirer demeure contestable, car il semble que dans ces cas-là surtout, l'action per-
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sonnelle du roi a été non point insignifiante ou fâcheuse, mais au contraire fort bienfaisante. C'est un art véritable, et des ^lus difficiles, que de savoir céder à propos. Une résistance trop obstinée aux vœux populaires a provoqué déjà maintes révolutions sanglantes et la chute de nombreux gouvernements; d'autre part, les formules et les programmes des partis d'opposition ne sont pas toujours légitimes, ni réalisables, surtout sans délai.
La tâche d'un gouvernement digne de ce nom consiste à agir alors comme une sorte de régulateur, en opérant un tri judicieux. Or Charles-Jean parait avair eu, en pareil cas, une vision très claire et un tact très grand. Aucun des changements qu'il a laissés s'accomplir n'a été prématuré et son refus de s'occuper de beaucoup d'autres n'a pas été sans fruits. Telle grande réforme préconisée aux environs de 1830 n'était évidemment pas mûre à cette époque : la transformation de la représentation nationale de la Suède, par exemple. Quand elle finit par se réaliser, en 1865, ce fut sans troubles et sans secousses. Le mérite n'en revient peut-être pas uniquement à l'habileté du gouvernement qui y présida et Charles-Jean y est aussi pour une part, justement parce qu'il n'avait jamais voulu s'occuper lui-même de la chose : il permit ainsi aux idées de s'assagir et aux projets de se préciser, tandis que s'il avait pris la tête du mouvement et bouleversé lui-même sa constitution, il n'aurait abouti.
sans aucun doute, qu'à un système hâtif et imparfait, source de difficultés nouvelles.
Mais la part considérable ainsi prise par Charles-Jean dans Toeuvre réalisée sous son règne, n'est point la seule chose qu'il fit dans le Nord. Parachevant, en même temps, l'édifice de sa fortune personnelle, il arrivait à un résultat, moins important à coup sûr, mais beaucoup plus extraordinaire encore. Il est devenu prince de Suède, en sa qualité surtout de lieutenant de Napoléon. Sa patrie d'adoption lui est totalement iùconnue et il ne se familiarisera jamais complètement avec elle. A peine arrivé, il se lance dans une politique absolument impopulaire, et, jusqu'à la fin de sa vie, demeure presque constamment en opposition avec les vœux, sinon de la majorité de ses sujets, au moins du plus grand nombre de ceux que préoccupent les intérêts de l'État. Entre temps, l'empire français s'écroule; lui continue paisiblement et logiquement son existence et subsiste. Sa situation est même tellement assurée parmi ses sujets, que jamais, au cours des polémiques les plus vives, dans ces pays dont il ignore les langues, nul ne lui reproche sa qualité d'étranger, et si enfin, lors de la crise suprême, quelques hommes en arrivent à désirer son abdication, il a su si bien implanter sa dynastie que l'on songe simplement à le remplacer par son fils.
Le hasard est pour beaucoup dans cette aventure prodigieuse, au moins à l'origine, car les habiletés de
Bernadotte et les manœuvres mêmes de Fournier n'ont qu'une part bien accessoire à Télection de 1810 et c'est lui, en somme, qui, combinant de façon tout à fait imprévue, les démarches incohérentes de Mômer, les renseignements inexacts de Signeul ou de Lagerbjelke, les attendrissements de Charles XIII et l'admiration des Suédois pour Napoléon, a fait un héritier présomptif Scandinave d'un maréchal de France en disgrâce. Mais le prince improvisé a lire ensuite un parti merveilleux de la situation offerte, se montrant en cela un joueur parfaitement lucide. Les craintes mêmes qu'il a conservées toute sa vie pour la sécurité de son trône et Tavenir de sa maison suffisent à prouver qu'il n'a jamais perdu de vue sa situation personnelle et s'est toujours appliqué à la consolider. Il se peut, il est même tout à fait vraisemblable, que cette préoccupation ait influé sur son gouvernement et lui ait fait prendre telles ou telles mesures intéressant l'Etat. Seulement, et c'est là un point que l'on ne saurait trop remarquer, aucune de ces mesures n'a jamais été manifestement contraire au bien public. Les préoccupations égoïstes de Charles- Jean ont pu influer sur ses doctrines politiques, mais elles ne Font jamais entraîné à faire passer systématiquement ses intérêts personnels avant ceux de ses peuples. Il avait complètement identifié les uns et les autres ainsi qu'un monarque digne de ce nom doit savoir le faire, de telle sorte que si ses sujets peuvent lui reprocher telle ou telle mesure qu'ils jugent plus
OU moins heureuse, ils ne sauraient l'accuser de les avoir sacrifiés ou trahis.
Charles XIV Jean, roi de Suède et de Norvège, a donc accompli une œuvre considérable, justifiant pleinement la vénération reconnaissante que lui gardent ses peuples. Bernadotte, par contre, n a laissé en France qu'une réputation médiocre, même si Ton ne tient nul compte des événements de 1813 au sujet desquels Français et Suédois peuvent légitimement avoir des opinions très différentes. Sa carrière purement française n'a été ni particulièrement glorieuse, ni très digne d'éloges; il s'est laissé aller souvent à des manifestations fâcheuses, nombre de ses actes ont quelques chose de louche et d'ambigu qui provoque la défiance et fait suspecter la droi^ture de ses intentions, et, s'il a rempli avec habileté des missions parfois délicates, il n'a jamais rien accompli de vraiment grand.
Les deux parties de son existence forment ainsi un contraste marqué et quiconque en examine l'ensemble se trouve tenté de porter sur lui deux jugements inconciliables. Cependant le prince qui rétablit la situation désespérée de la Suède, et, un quart de siècle durant, gouverne sagement deux royaumes, est bien exactement l'homme qui lançait des proclamations ridicules aux Saxons débandés ou intriguait sournoisement et presque
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piteusement avec tous les adversaires du régime impérial. Il ne s'est produit en lui ni revirement ni même évolution marquée. Sa conduite a été constamment dictée par les mêmes mobiles, caractérisée par les mêmes procédés, si bien que ce sont les mêmes qualités et les mêmes défauts qui ont fait tour à tour de lui un très médiocre maréchal et un souverain remarquable. Tout au plus l'âge a-t-il atténué ou avivé certains traits. Jusqu'à ses allures qui n'ont point changé, et dans le grand vieillard colérique et véhément qui, vers 1840, demeure cloîtré au fond du palais de Stockholm, on reconnaît immédiatement le général tempétueux qui sous le Directoire sollicitait simultanément de Barras les missions les plus contradictoires et l'effrayait par ses moulinets de sabre, ses roulements d'yeux et ses discours incohérents. Tous les renseignements que nous fournissent les incidents de sa vie sous la Révolution ou sous l'Empire cadrent absolument avec les indications que nous pouvons tirer de ses rapports avec les souverains coalisés ou de ses procédés de gouvernement. Pour essayer de se faire de lui une idée un peu précise, point n'est besoin de choisir une date dans sa carrière si variée et si bizarre : les circonstances ont plusieurs fois changé du tout au tout, mais il est resté constamment le même, du commencement jusqu'à la fin. Les contrastes sont nombreux chez lui. J'ai dit l'élégance raffinée de sa tenue, son impeccable dignité,' sa correction majestueuse et irréprochable, et nous l'avons
VU, d'autre part, dans des mises très négligées, dans des attitudes rien moins que nobles et se laissant aller à d'invraisemblables exubérances de gestes ou de langage. Son aflfabilité n'a point de limites, sa bienveillance est sans bornes; mais ses colères, qui dépassent toute mesure, éclatent à propos de rien. Et dans tous les cas, qu'il tempête ou qu'il cherche à aéduire, qu'il parade dans un cercle de cour ou gesticule en drapant sa robe de chambre, sa sincérité demeure toujours la même et toujours à peu près absolue. Cette assertion que j'avais avancée en rapportant quelques-unes des déclarations sensationnelles faites lors de l'arrivée en Suède, tout ce que nous avons vu du règne n'a fait, ce me semble, que la confirmer. Chose naturelle. du reste, si l'on se souvient de ces habitudes prodigieusement théâtrales que j'avais signalées aussi dès le début, dont tous les incidents relevés depuis lors ont fourni de nouveaux exemples et auxquelles il faut bien revenir encore, puisqu'elles sont une des caractéristiques essentielles de la nature du personnage.
Les rôles que Charles-Jean incarne ainsi sans nulle relâche ne lui coûtent jamais aucun effort. Il ne les combine point. Ce ne sont que les divers aspects de sa nature, grossis, poussés vers le sensible, le majestueux ou le terrible, au point de devenir contradictoires. Toutes les manifestations auxquelles il se livre doivent donc être tenues pour sincères et il suffit pour le juger au vrai de faire subir à tous les sentiments qu'il étale
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une sorte de réduction systématique. Mais de même que cette exagération constante témoigne d'un peu de vague dans Tesprit, Tincessant besoin de parader est aussi l'indice certain d'une vanité profonde. La vanité, voilà bien, en effet, le trait saillant de la nature morale de Charles-Jean, celui qui domine et modifie sans cesse tous les autres. Cette nature morale n'est d'ailleurs ni vulgaire ni basse. Écoutez les professions de foi qui abondent dans ses conversations, ses lettres et ses discours : les idées religieuses, la croyance au bien, la nécessité de la vertu, reviennent à chaque instant. Personne aussi de moins sceptique que lui. Jamais donc,, même dans les entretiens intimes, rien qui contredise les principes ainsi établis ou cherche à en atténuer la portée par d'ingénieux sophismes fondés sur la raison d'État. Charles-Jean entend se poser en prince vertueux : en fait, ses qualités sont très réelles. Il aime ceux qui l'approchent et ses peuples tout entiers, souhaite de faire le bonheur de chacun et se plaît à répandre les bienfaits. Sa bonté est indéniable : on peut même parler sans ironie de sa droiture.
Il lui arrive bien de mener parallèlement des négociations avec deux puissances hostiles Tune à l'autre, TAngleterre et la France de Napoléon par exemple : mais c'est là simple marchandage destiné à lui assurer un avantage donné aux conditions les moins onéreuses possibles. Tout au plus se laisse-t-il aller, la conversation ayant abouti avec l'un des interlocuteurs, à la con-
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tinuer avec l'autre, soit pour se ménager une retraite, soit même pour endormir des méfiances. Ce procédé, que des moralistes critiqueraient à bon droit, ne saurait étonner en matière de diplomatie et semble bien pâle à côté des fourberies ingénieuses ou cyniques d'un Metternich ou d'un Frédéric IL II ne lui est jamais arrivé, je crois, de rompre un engagement positivement pris, même au moment le plus fâcheux de son histoire. Sa conduite à Tégard de Napoléon peut mériter des reproches ; un détail, toutefois, ne doit pas être perdu de vue : jamais il ne voulut promettre à l'Empereur de ne pas porter les armes contre lui. Une parole donnée est toujours pour lui chose importante et sérieuse. Inébranlablement convaincu de la sainteté des engagements que les peuples ont contractés en prêtant le serment de fidélité, il ne Test pas moins des obligations que ses propres serments lui imposent, si bien que nous avons pu constater chez lui un très réel sentiment du devoir. Seulement, si ces qualités, ces vertus mêmes, inspirent des déclarations emphatiques et nobles, des discours d'une élévation capable d'illusionner, aucune d'elles n'atteint cependant, en réalité, un développement vraiment éminent et rare. Charles-Jean ne doit pas être cité comme un beau caractère : n'était la crainte d'un jeu de mots, je dirais même qu'il n'avait point de caractère. Ses principes très arrêtés, ses affirmations très tranchantes ne l'empêchent pas de manquer de courage moral. Comme bien d'autres, du reste, il ne tremble pas sur un
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champ de bataille, mais redoute les décisions irrévocables, les réponses nettes et définitives, les refus surtout, s'il est dans Tobligation de les opposer personnellement et directement. Il y a, je l'ai déjà dit, beaucoup de faiblesse dans son universelle affabilité, dans la bienveillance conciliante avec laquelle il accueille tous les solliciteurs. Et la même cause influe sur sa manière de procéder quand il se voit contraint de tenir tête ou de riposter à des attaques. Les professions de foi générales et théoriques sont cassantes; les solutions de détail insinuantes et souples et il en arrive, sans fourberie proprement dite, à une absence complète de franchise. Toujours, autant que possible, des chemins tournant les^bstacles, des ruses, des combinaisons et des marchandage, tout cet f
arsenal de petits moyens que nous avons vus à Tœuvre dans la lutte contre les oppositions parlementaires. Assurément telle manœuvre est alors d'une honnêteté \-^. contestable, mais le roi à coup sûr ne s'en aperçait pas. Ses principes moraux, sincères et fermes, .l'empêcheront de commettre des actions manifestement mauvaises, mais bien des nuances lui échapperont et s'il ne consentirait jamais à commettre un crime par raison d'Ëtat, il admettra sans nul doute que la politique a des exigences et que, qui veut la fin, veut les moyens. Et cette fin Tabsorbera d'autant plus qu'elle lui sera toujours désignée par son incommensurable vanité, renforcée de son profond égoïsme. Les deux sentiments vont naturellement de pair, 11 pensera surtout à lui-
CH. 8CHEFER.
même parce que la chose lui semble naturelle et normale, vu qu'il est incontestablement l'un des plus grands génies de tous les temps.
« Voyez-vous, messieurs, disait-il un jour à ses conseillers, il n'y a personne qui entende les affaires de la guerre et de la diplomatie aussi bien que moi *. » Il était convaincu, je l'ai montré, d'entendre également bien tout ce dont il devait s'occuper et, ignorant la modestie, affirmait cette conviction avec une invraisemblable naïveté. Ici encore ses déclarations et ses discours risquent de donner sur lui des idées fausses. La manière dont il proclame la profondeur de ses pensées ou l'immensité de ses connaissances paraît souvent d'un vulgaire sot. Or si beaucoup de personnes entendaient l'administration ou les finances, voire la guerre et la diplomatie, mieux que Charles-Jean, celui-ci n'en possédait pas moins des connaissances sérieuses et une intelligence très remarquable à certains égards.
Il n'a rien d'un penseur et n'a enrichi d'aucune idée le patrimoine commun de l'humanité. Même l'œuvre qu'il a réalisée dans le cercle restreint de ses États ne procède d'aucune conception puissante et personnelle. Sa politique intérieure a été toute de circonstances; le projet de réunir sous une même domination les deux moitiés de la péninsule Scandinave n'est pas de lui seul, et quand il le veut justifier par des considérations géné-