State Papers, t. I, p
et de ne pas poser les armes que cette acquisition ne fût faite ». La Suède s'engageait en échange à prendre part à une diversion efTectuée dans le nord de rAUemagne, afin d'inquiéter la marche des Français; mais, et c'était là le point capital, il demeurait entendu que la Suède devrait être mise d'abord en possession de la Norvège, et pour ce faire la Russie lui fournirait immédiatement un corps de 35 000 hommes destinés à une descente en Danemark.
Au mois d'août 1812, la Suède se trouvait donc avoir accompli, en ce qui touchait sa politique extérieure, une évolution très prononcée. Elle n'avait rompu complètement avec personne, continuant à entretenir avec la France des relations diplomatiques, mais, étant donnés les traités signés et les négociations en cours, elle se trouvait avoir renoncé en fait à la neutralité. Ce changement d'attitude lui avait valu des avantages considérables. Regardée quelques années auparavant comme une quantité absolument négligeable, elle avait repris rang dans le monde et discutait avec les plus grandes puissances. Les profits matériels n étaient pas encore aussi complets qu'elle Teût souhaité, puisque TAngleterre maintenait toujours ses objections. Cependant le seul fait d'être parvenu à engager des pourparlers avait déjà son importance et les promesses du tzar constituaient, à elles seules, un avantage très sérieux. Le principe de l'acquisition de la Norvège était définitivement acquis, et, chose non moins considérable, les enga-
gements de la Russie à cet égard étaient, à les regarder de près, plus précis et plus positifs que les engagements corrélatifs de la Suède. La première promettait purement et simplement; la seconde conditionnellement et à terme. Le tzar devait payer d'avance le concours de son nouvel allié et l'aider à conquérir la Norvège avant de pouvoir compter surdon appui contre la France. Les résultats obtenus étaient donc absolument conformes au plan conçu par Charles-Jean. La politique de 1812 était entrée dans le domaine des réalités concrètes, ses effets commençaient à se faire sentir et elle constituait dorénavant un des facteurs appréciables de la situation générale de TEurope.
Examinées en elles-mêmes, au point de vue du pur métier, les négociations qui avaient amené un pareil résultat présentent des contrastes singuliers. Prudentes et correctes sur certains points, fantaisistes sur d'autres, à la fois incohérentes et régulières, la conception y semble en contradiction perpétuelle avec la forme employée — et ainsi apparaissent en pleine lumière les replis et les antinomies qui caractérisent l'esprit du prince royal. Quand il s'agissait de diplomatie, en effet, certaines tendances de la nature de Charles -Jean se manifestaient d'autant
mieux qu'elles se trouvaient renforcées encore par les influences qu'il avait subies, les exemples qu'il avait eus sous les yeux et enfin par le fait même que les circonstances leur étaient alors particulièrement favorables.
L'usage général, dans les relations d'État à État, veut que les souverains n'interviennent pas ouvertement et se dissimulent avec soin derrière leurs mandataires. Une telle manière de procéder, pour rationnelle qu'elle soit, ne convenait guère à un homme désireux d'attirer constamment l'attention sur sa personne. Napoléon, du reste, aimait lui aussi à se mêler directement aux négociations : il échafaudait des combinaisons dans ses entrevues avec les souverains et lançait dans les salons des Tuileries ces fameux manifestes oraux avant-coureurs des victoires. Mais si le prince royal de Suède se laissait aller à des scènes violentes, les échos n'en retentissaient point au delà des murs de son palais. Ne pouvant donc haranguer à son gré toute l'Europe attentive, il écrivait. A tout propos — voire hors de propos — les souverains recevaient des épîtres de lui. Et ce n'étaient point, bien entendu, des lettres compassées et laconiques, comme celles que les monarques ont coutume d'échanger en quelques occasions solennelles. Elles se déroulent complaisamment en pages copieuses. Leur style ignore complètement la réserve diplomatique : on y trouve des images fougueuses, des comparaisons
imprévues, — voire un rapprochement entre les Suédois et les Volsques *.
Mais une occasion de parler s^oflTrit bientôt. Alexandre ayant pris à Tilsitt et à Ërfurt l'habitude de causer avec Napoléon, voulut faire de même avec son nouvel allié. Celui-ci ne pouvait accueillir une telle perspective (|u'avec joie. L'entrevue eut donc lieu, comme je l'ai dit déjà, à Abo en Finlande, au mois d'août 1812. Tout porle à croire que le prince royal ne s'y rendit pas sans une certaine appréhension. Lorsqu'il fixa la date de son départ, on lui fit remarquer qu'il risquait de faire allendre l'empereur : « Et savez-vous, répliqua-t-il vivement, que lorsqu'on sait gagner des batailles on est l'égal d'un souverain *? » La susceptibilité inquiète que j'ai eu déjà occasion de noter reparaissait ainsi, lui faisant craindre de se voir traiter un peu en parvenu et non avec tous les égards qu'il souhaitait. Mais Alexandre avait trop besoin de lui pour songer à le froisser : les entretiens furent donc très cordiaux, d'autant plus que les princes éprouvèrent l'un pour l'autre une sympathie sincère et profonde. Ils causèrent librement, tandis que leurs ministres échangeaient des notes. Tout entier au bonheur nouveau de traiter d'égal à égal avec un monarque, remarquant sans nul doute qu'il prenait aux côtés d'Alexandre la place occupée naguère par Napo-
1. Lettre du 11 février 1812, à Napoléon. Recueil de lettres, discourt et proclamations, t. I, p. 49.