‹ Bernadotte, roiChapitre 43 sur 111 · Engeslrôm, t. II, p · texte numérisé non relu

Engeslrôm, t. II, p

léon, libre de toutes crainles d'amour-propre, Charles- Jean, se laissant aller à sa nature, apparaissait constamment sous son meilleur jour, confiant, gracieux, séduisant, mais par-dessus tout, éloquent à jet continu et délicieusement théâtral. Il multipliait les scènes à effet et son amabilité envers son hôte semblait ne plus connaître de bornes. Comme preuve de sa bonne volonté, la Russie avait promis de remettre en gage les îles d'Œsel et la ville de Riga. Le prince pria le tzar de dire, en toute franchise, s'il ne craignait pas que cette clause ne froissât les sentiments de ses sujets. Sur une réponse affirmative, il reprit : « Je renonce à toute garantie : je n'en veux d'autre que votre parole. » La Suède avait également stipulé, nous l'avons vu, que la Russie mettrait immédiatement à sa disposition un corps ^e trente-cinq mille hommes. Ce point bien et dûment établi, Charles-Jean passa la revue des troupes qu'on lui destinait, puis se tournant vers l'Empereur : « J'ai vu les troupes, dit-il, elles sont bonnes et belles : c'est l'élite de votre armée. Mais vous en avez un besoin urgent. Wittgenstein s'affaiblit, il ne lui reste pas quatorze mille hommes. 11 est impossible que Macdonald et Victor ne finissent par lui passer sur le corps et aller à Pétersbourg... Envoyez-lui ces trente-cinq mille hommes*. » La stupéfaction fut générale, je pense. Refuser ces trente-cinq mille hommes c'était ajourner la conquête

i. Touchard-Lafosse, t. II, p. 290, 294. — Cf. Schinkel, t. VI, chap. yn',

de la Norvège jusqu'à une époque impossible à prévoir. Le prince renonçait ainsi, sans raison apparente, à des résultats péniblement acquis et tournait brusquement le dos à ce but poursuivi patiemment depuis de longs mois et maintenant tout proche. Sa générosité semblait incohérente et folle. Et si Ton rapproche cette conduite singulière de l'outrance de ses discours, de son perpétuel besoin de s'épancher dans des conversations et dans des lettres, on est tenté de conclure que le prince de Suède était un pauvre diplomate, manquant de prudence et de suite dans les idées, ignorant toutes les traditions et tous les secrets des négociations bien conduites, incapable en un mot de mener des affaires un peu délicates. 11 avait, sans nul doute, au moment de l'entrevue d'Abo, obtenu des résultats assez appréciables, mais au milieu de circonstances très favorables : elles seules, évidemment, avaient tout fait.

Les apparences permettraient de parler ainsi, les formes imprévues et déroutantes que Charles-Jean emploie volontiers justifieraient toutes ces critiques; mais les formes ne sont pas tout. Je résumais il y a un instant les négociations suivies jusqu'au moment de l'entrevue d'Abo. Or, que l'on envisage ces négociations simplement dans leurs grandes lignes, comme j'ai dû le faire, ou qu'on examine des détails que je n'ai pu rapporter, les diverses démarches dont elles se composent, considérées dans leur essence, paraîtront parfaitement appropriées aux circonstances et enchaînées

selon un ordre rigoureux. Le prince royal sait, suivant les cas, faire les premières avances ou attendre les propositions, lier ou disjoindre les diverses questions. Sa marche très prudente permet toujours une retraite. Si sa fourberie ne dépasse pas les limites généralement admises en pareille matière, elle les atteint fréquemment et SCS déclarations cassantes n'excluent pas la dissimulation. Un avantage obtenu, il en tire immédiatement parti et prend toutes les mesures accessoires qu'il comporte logiquement. Parvenu, par exemple, à s'entendre à la fois avec la Russie et TAnglelerre, officiellement en guerre entre elles, il s'employa aussitôt à les rapprocher. Des entrevues eurent lieu en Suède entre agents russes et anglais, et, grâce à ses efforts, aboutirent à la signature d'un traité de paix*. La Russie, d'autre part, était en guerre avec la Turquie : or il importait qu'elle eût les mains tout à fait libres, afin de mieux résister à Napoléon. En conséquence le comte Tawast partit pour Constantinople et son intervention facilita peut-être la conclusion du traité de Bucharest, du 28 mai 1812 ^ Charles-Jean maintient ainsi, chose méritoire, une cohésion rigoureuse entre les pourparlers qui se poursuivent en difiTérents endroits, de façon que tous concourent exactement au but désiré, et ce but même lui apparaît constamment de façon suffisam-

1. Martens, Recueils des traités et conventions conclus par la Russie avec les puissances étrangères, XI, 157 ; Toucliard-Lafosse, t. II, p. 275.

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