NauckhofT, p. MO
rain encourage les lettres, les sciences et les arts. Le tempérament et les goûts de Charles- Jean n'étaient pas d'un Mécène; il se garda toutefois d'une abstention systématique qui aurait pu devenir déplacée. Nous ver^ rons qu'il s'occupa des questions d'instruction publique et développa notamment l'enseignement supérieur. Il s'intéresse au besoin aux travaux scientifiques, reçoit les corps savants et harangue en bons termes les académies. Il sait, enfin, à l'occasion faire des dons généreux. Il fonde un prix à l'Académie suédoise et lorsqu'on dut reconstruire la bibliothèque universitaire d'Upsal, sa souscription personnelle fut d'environ 65» 000 francs *.
Ses libéralités, enfin, s'adressent aussi aux particuliers. Il accorde assez volontiers des pensions ou des secours pour soulager les misères qui lui sont indiquées. II y emploie même parfois des formes vraiment délicates en achetant, par exemple, à des propriétaires dans la gêne, des terres qui ne lui rapporteront jamais rien. Dans ces derniers cas et lorsqu'il s'agit de personnes appartenant à certaines classes de la société, sa seule bonté ne le fait peut-être pas agir et rien ne prouve que le désir d'affermir sa popularité et de capter des bonnes volontés ne vienne pas renforcer alors ses instincts charitables. IL en fut ainsi surtout sans doute
i. Voir le Recueil des lettres, proclamations et discours, — Annerstedt, La bibliothèque universitaire, dans le volume publié par l'Université d'Upsal à l'occasion du jubilé d'Oscar II, p. 42.
dans les premiers temps qui suivirent son arrivée, où on le vit répandre autour de lui des gratifications parfois considérables. En cela encore, il imitait Napoléon, seulement de pareilles manières de faire étant beaucoup moins dans les habitudes suédoises que dans les usages français, il alla quelquefois contre son but et éveilla des susceptibilités au lieu de s'assurer des dévouements*. Cette réserve ne vise toutefois que des cas isolés, et peu importe, d'autre part, que sa bonté charitable se soit ou non compliquée de calculs : agissant comme il le faisait, il restait fidèle à son rôle, car des générosités bien placées et discrètes ont toujours été de mise chez les souverains.
Mais toutes ces manifestations spéciales ne suffisaient point, car même la vie habituelle et journalière d'un souverain ne saurait être semblable à celle du commun des hommes, encore que la solennité et l'apparat qui en environnent les différents actes varient suivant les usages des divers pays. Chacun sait ce qu'était à cet égard, l'existence de Louis XIV. En Suède, malgré certaines tentatives, le monarque n'arriva jamais à cette sorte de déification, l'obligeant, par exemple, à se lever en public avec des rites aussi compliqués que ceux d'un culte ou faisant que les plus grands du royaume et les membres même de sa famille se devaient sentir honorés de le servir au sens littéral du mot. Un roi de Suède est
1. Ulfsparre, p. 8; lettre de Geijer à sa femme, 16 février 1829; Trolle-Wachtmeister, t. U, p. 43.
entouré d'une vénération et d'un respect profonds et sincères, mais n'en demeure pas moins un homme vivant au milieu d'autres hommes. 11 faut tenir compte, d'autre part, de la médiocrité générale des fortunes et des ressources limitées de l'État. Nous avons pu voir que Charles- Jean, à son arrivé, s'était trouvé en présence d'une cour très aristocratique et très brillante : ce dernier terme ne doit pas être pris dans un sens trop absolu et il faut se garder de vouloir chercher un point de comparaison dans les souvenirs qu'a laissés Versailles. Gustave III, évaporé et prodigue, avait assurément vécu au milieu d'une agitation éblouissante et fastueuse; mais de pareilles dissipations auraient été impossibles à prolonger. En fait, l'existence au palais de Stockolm devait et pouvait être digne, correcte, majestueuse même par certains côtés, mais non point réellement splendide. Dans la nouvelle monarchie norvégienne, la simplicité s'imposait d'autant plus que là les traditions étaient perdues, le pays vraiment simple et démocratique et moins riche encore que la Suède. Si Charles- Jean se voyait donc obligé, du fait même qu'il était roi, à vivre diffféremment de ses sujets, rien d'autre part, ni dans l'un ni dans l'autre de ses royaumes, ne le contraignait à essayer d'égaler les splendeurs dont il avait été témoin aux Tuileries.
Durant les premiers temps, on avait pu croire qu'il le tenterait; le luxe dont il aimait à s'entourer et qu'il encourageait également chez les autres parut à
quelques personnes d'un très fâcheux augure ^ Mais le danger disparut bien vite. Charles-Jean était trop adroit et trop souple pour ne pas s'assimiler à son nouveau milieu et affecter à Stockholm une pompe qui y aurait été ridicule. D'autres traits de son caractère le poussèrent aussi à la modération. La liste civile était d'environ 840.000 francs pour la Suède et 300.000 francs pour la Norvège. A ces sommes venaient s'ajouter les revenus de la fortune privée composée surtout des propriétés foncières qui de l'aveu général ne rapportaient rien la plupart du temps et d'une rente de 400.000 francs environ que la banque de Suède servait en échange des sacrifices personnels faits en 1815 pour régler les dettes étrangères de l'État. Charles-Jean, pendant son règne, avait donc à dépenser chaque année à peu près 1.540.000 francs. Un ancien fonctionnaire de la cour a affirmé qu'il n'en dépensait guère que 400.000, s'occupait avant tout de ses intérêts personnels, se préoccupait des comptes de sa maison plus que de ceux de l'État, faisait impitoyablement attendre ses ministres quand il était en train de régler ses questions de ménage, et voulait économiser constamment le plus possible, l'avarice étant, au fond, un des traits saillants de sa nature. Ces allégations si précises d'un homme bien informé demeurent néanmoins très contestables, puisque Nauckhoff, leur auteur, avait à l'égard du roi