Bernard Courtois 1777-1838 et la découverte de l'iode 1811
€ Qui saurait parfaitement quelles sont les petites parties de tous les corps, quel mouvement elles ont, et quelles situations elles gardent entre elles, connaîtrait parfaitement toute la nature: » DESCARTES.
La nature, immuable dans son harmonie et constante dans ses lois, offre aux curiosités et aux convoitises de l’homme le champ immense de ses mystères. Mais elle n’abandonne ses secrets et ne révèle les beautés dont elle est la gardienne et la dispensatrice qu’à ceux-là qui l’interrogent avec ardeur. Elle exige d'eux un effort patient et méthodique. Il faut, pour soulever le voile sous lequel elle dérobe à tous les yeux les vérités éternelles, une puissance dont la source réside dans une volonté mise au service de l'intelligence et du raisonnement. C’est là le point d'appui que demandait Archimède pour soulever le monde et ce point d'appui a pour levier notre raison. Tout ce que la raison découvre se transforme en certitude lorsque l’expérience en a justifié les données. L'expérience devient ainsi la conclusion du raisonnement : l'analyse et la synthèse sont les conclusions de l'expérience.
La découverte d’un savant est une victoire remportée
par sa raison ; les expériences par lesquelles il la vérifie ou la complète, en sont les certitudes nécessaires. Lorsque ce que nous appelons «le hasard » met entre les mains du chercheur la solution d’une hypothèse ou la révélation d'une vérité cachée, cette solution inattendue et cette évidence nouvelle en appellent aussitôt à son entendement qui intervient pour les contrôler et les admettre. Que si, au contraire, la découverte, au lieu d’être subite, est le résultat d'une déduction approfondie, la raison s'y montre encore souveraine maîtresse et la conquête n’en est que plus belle.
Il faut néanmoins la compléter. Il ne suffit pas de posséder une évidence, il faut la suivre pour être certain de ne pas avoir tort.
S'agit-il de chimie, le corps nouveau, dès qu'il nous est connu, l’est imparfaitement. Il devient nécessaire d'en déterminer les parties constituantes, d’en étudier le mouvement, d'en approfondir les transformations ou les rapports avec les autres corps, d’en saisir enfin ce qui est sa vie propre et ses attributions dans l’ordre des choses.
« Chaque fois que la science avance d’un pas », dit, dans La joie de vivre d'Emile Zola, l’envieux et incapable Lazare Chanteau, à propos d’un procédé d'extraction industrielle de l'iode, «c'est qu'un imbécile la pousse sans le faire exprès ». Que voilà bien le propos d’un imbécile envieux et incapable, en effet! La science n'avance pas sans le concours de la raison. C’est elle qui dirige l'expérience, et l'affirmation d’un fait nécessite une connaissance de ce fait. Les erreurs d’une époque sont corrigées par les découvertes de l'époque suivante. Quand Lavoisier affirme que l'oxygène seul forme des acides, il dit vrai pour les faits qu'il démontre, il ne s'engage que sur ces faits. Mais lorsque l'expérience et l'analyse, utilisées par ses successeurs, viennent démontrer l'existence des hydracides, il ne s'ensuit pas que Lavoisier ait menti, mais seulement qu'il n'a pas eu le temps nécessaire pour achever d'établir, en
suivant l'évidence des connaissances nouvelles, une seconde certitude sur des preuves raisonnées et concluantes. Le chlore, l’iode et le brome forment une trinité à
laquelle le fluor s'ajoute à son tour. Ces quatre éléments
chimiques ont des propriétés analogues et constituent une sorte de famille à part dans les métalloïdes. Cependant Scheele découvre le chlore en 1774, Bernard Courtois décèle la présence de l’iode en 1811, Balard signale le brome en 1826, et le fluor n’est nettement isolé par Moissan qu’en 1886. Ces quatre corps, dont une propriété au moins est analogue à chacun d'eux, celle de former des sels en se combinant aux métaux, il a fallu les quatre cerveaux de
quatre chimistes pour les distinguer et les faire connaître
à l’univers. Quatre puissances créatrices se sont successivement manifestées pour obtenir un tel résultat. Je ne sache pas que ce fussent là les exploits de quatre imbéciles.
Au moment où j'entreprends d'étudier la vie et les travaux de Bernard Courtois, né à Dijon le 8 février 1777, mort à Paris le 27 septembre 1838, à qui nous devons la découverte de l'iode et peut-être celle de la morphine, les vérités que je viens d’énoncer sont le préambule indispensable à une semblable étude. La découverte de l’iode, si le hasard l’a servie, n’est pas imputable à ce hasard seul, mais bien au raisonnement de son auteur. Il a constaté, dans les circonstances que je raconterai, que des vapeurs violettes s'échappaient lorsqu'il préparait en grand le nitrate de soude en décomposant, suivant son procédé, le nitrate de chaux par les soudes de varech à l’aide de l'acide sulfurique. Un salpêtrier quelconque ne se serait pas ému pour si peu, et bien d’autres, avant Courtois, auraient, sans aucun doute, vu ce phénomène se produire, sans y attacher d'autre importance qu’un étonnement passager. Courtois, au contraire, se demande quelles sont ces vapeurs, cherche à en établir la genèse, s'attache à les recueillir, et l’iode est découvert. Une vérité s’est révélée
à son attention, une évidence a éveillé son raisonnement, une certitude s’est établie comme conséquence de ses expériences renouvelées. Révélation, évidence et certitude ont été les trois étapes que son cerveau a poursuivies victorieusement.
Est-ce à dire qu’un tel processus philosophique est accessible à tous les esprits ? Evidemment non. Il y faut une éducation spéciale et l'intelligence, une intuition peut-être, mais secondée, mais dirigée par des aptitudes, une disposition à percevoir les indications souvent fugitives du mystère qui se dévoile, une certaine tendance à la déduction raisonnée, toutes qualités qui ne s’acquièrent que par l'étude et l'application.
Une autre influence joue aussi son rôle dans cette préparation individuelle ; c'est l'influence du milieu.
Ces dispositions et cette influence, nous en trouvons un exemple manifeste dans la vie et les travaux de Bernard Courtois.
Sa vie restera intimement liée au milieu dans lequel elle aura pris naissance. Son père Jean-Baptiste Courtois est le préparateur d’un des plus grands chimistes de son temps, Guyton de Morveau. Bernard naît et grandit dans une atmosphère où les applications de la chimie font l’objet des préoccupations et de la fortune de son entourage. Il y trouve lui-même son gagne-pain. Que dis-je ? Elles seront aussi les causes de ses misères et de ses déchéances. Mais vis-à-vis de la postérité, elles lui apporteront mieux qu'une compensation; grâce à la découverte de l’iode et de la morphine, elles lui donneront la gloire.
Toutefois l'influence de son milieu et de ses origines a mis une marque si profonde sur sa vie, qu’il est indispensable de les faire ressortir pour établir comme il convient sa biographie. C'est pourquoi je m'étendrai quelque peu sur l'état dans lequel se trouvait la chimie en Bourgogne à l’époque où vécut Courtois et, en particulier, sur la situation considérable qu'y occupait Guyton de Morveau, le chef
incontesté de la savante pléiade des maitres de cet enseignement. Je suivrai pas à pas l’odyssée de la famille Courtois, dont Guyton de Morveau fut, pendant longtemps, le protecteur et l'ami, ce qui me permettra de montrer combien l'existence et les travaux de Bernard Courtois ont été la conséquence de l'orientation que les événements, secondés par sa volonté, leur ont imposée.