‹ Bernard Courtois 1777-1838 et la découverte de l'iode 1811Chapitre 14 sur 35 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'étude de l'iode au laboratoire scientifique. — Travaux de Gay-Lussac et de Humphry Davy.

Du reste, au moment où Clément communiquait à l’Institut les premiers essais sur la découverte de l’iode, Gay- Lussac avait déjà commencé ses recherches personnelles. Clément le constate quand il annonce que Gay-Lussac avait démontré que « l'acide reconnu (1) était une combinaison directe d’iode et d'hydrogène » et que, « dans des expériences postérieures aux siennes, ce savant tendait à prouver que l’iode est une substance simple analogue au chlore et donne, comme lui, naissance à des acides particuliers quand on le combine avec l'hydrogène, le phosphore, le soufre, etc. »

Les travaux entrepris par Gay-Lussac sont résumés dans deux notes; la première intitulée : Sur un nouvel acide formé avec la substance découverte par M. Courtois, lue à l’Institut le lundi 6 décembre 1813 ; la seconde intitulée : Note sur la combinaison de l’iode avec l'oxigène, lue à l’Institut le 20 décembre suivant, et surtout dans le Mémoire sur l'iode, lu par l’auteur à l’Institut royal, le 1° août 1814. Ce dernier mémoire est un chef-d'œuvre.

Entre temps, cinq jours après la lecture de la première note de Gay-Lussac, Humphry Davy écrivait au chevalier Cuvier, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, une lettre « sur la nouvelle substance découverte par M. Courlois dans le sel de vareck », lettre que l’on trouvera plus loin, et où les résultats auxquels il était parvenu confirmaient ceux que Gay-Lussac avait déjà formulés.

Il n’y a là rien d’extraordinaire. Nous y voyons, au con-

traire, une preuve nouvelle de la concordance des faits dans l'application des sciences expérimentales. Nous sommes ici loin des théories spéculatives. Les corps chimiques ne se prêtent pas à la fantaisie de leurs manipulateurs. Leurs combinaisons, leurs réactions, leurs transformations sont im pératives et définies. Aucune place n’est laissée à l'imagination plus ou moins féconde des auteurs. Le hasard les sert quelquefois, mais la logique les domine, et l'analyse ou la synthèse sont les certitudes que leur accordent leurs expériences. Ce sont des travaux müûrement réfléchis et où nulle provocation et nul sot amour-propre ne peuvent trouver place.

Aussi est-il pénible de constater que le caractère atrabilaire de Davy se soit une fois de plus révélé, dans les reproches injustifiés adressés à propos de l’iode par cet incorrigible vindicatif à son collègue Gay-Lussac. Il avait, en 1813, sauf la regrettable impertinence publiée dans le Journal de Nicholson et Tilloch, rendu hommage à la sagacité et à l’habileté de son collègue. Or, ce dernier avait entrepris ses recherches longtemps avant sa communicaüon du 6 décembre à l’Institut, puisqu'il les avait indiquées à Clément à temps voulu pour que celui-ci en fit état dans sa note de novembre. Cela n’empêcha pas Davy de commencer sa lettreau chevalier Cuvier en disant que depuis huit jours, il considérait l’iode comme un corps simple et l'acide obtenu par l’action du phosphore sur l’iode comme un composé hydrogéné. L’orgucilleux Anglais ne consentait pas à s'incliner devant la priorité du travail de son concurrent. Il le lui fit bien voir, un an plus tard, dans une lettre adressée à Florence, le 18 mars 1814, à son frère John Davy et où il s'exprime ainsi :

L’iode a été pendant deux ans à l’état embryonnaire. Je vins à Paris, Clément me pria de l'examiner ; il croyait que c'était un corps composé, produisant de l'acide muriatique (1). J'y

(1) Ce fut, en effet, une hypothèse émise par Courtois et par Clément, mais qui fut corrigée dans la suite.

travaillai quelque temps; je déterminai que c'était un corps nouveau et qu’il produit un acide particulier en se combinant

avec l'hydrogène. J'en fis part à Gay-Lussac, à Ampère et à | d’autres chimistes. Le premier prit immédiatement « la parole du seigneur de la bouche du serviteur » et il traita le sujet comme il avait traité le potassium et le bore. Le Mémoire sur l’iode que j'ai envoyé à la Société royale, je l'ai écrit avec l’approbation de M. Clément et une note publiée dans le Journal de physique établit mes droits de priorité (1).

Il écrit encore à son frère (toujours en, 1814) :

Pendant mon séjour à Paris, je voyais souvent Berthollet, Cuvier, Chaptal, Vauquelin, Humboldt, Morveau, Clément, Chevreul et Gay-Lussac. Ils étaient tous polis et attentifs pour moi, et sauf le tour que m’a joué Gay-Lussac, en publiant, sans l'avouer, ce qu’il avait appris de moi, je n’eus à me plaindre d'aucun de ces Messieurs.

Le tour que lui avait joué Gay-Lussac ! Comme ‘on retrouve dans cet éclat de méchante humeur le tortionnaire de Faraday ! Une telle puérilité serait risible si elle n’était pitoyable !

Le temps aidant, la jalousie du grand homme avait fait des siennes. Lors de son passage à Paris, l’année précédente, il était mieux disposé; c’est ainsi qu'il avait noté dans son journal, rédigé pendant son séjour en France, l'appréciation suivante sur son collègue :

Gay-Lussac, disait-il, avait l’esprit vif, ingénieux et profond ; il unissait une grande activité à une grande facilité de manipulation. Je le placerais volontiers à la tête des chimistes français vivants.

Notons, à titre de curiosité, le portrait qu'il trace de Guyton de Morveau dans ce même journal :

Guyton de Morveau était très vieux, dit Davy, quand je fis sa connaissance. Bien qu’il eût été un violent républicain, il était

(1) C’est cette note publiée, en effet, dans le Journal de physique, le 12 décembre 1813, que le chevalier Cuvier lut sous forme de lettre à l’Institut, le 13 décembre de la même année.

directeur de la Monnaie sous Bonaparte et baron de l'Empire. Ses manières étaient douces et conciliantes. Une preuve de son caractère, c'est qu'ayant promis son vote à quelqu'un pour la place de correspondant à l’Institut, il tint sa promesse, et c’est cette seule voix qui m'avait manqué pour réunir l’unanimité des suffrages. Ne m'’étant jamais mêlé d'intrigues, j'aurais toujours ignoré ce détail, s’il ne m'avait pas été raconté par lui-même un jour que je dînais chez lui.

Pour dire vrai, le seul qui eut dû se plaindre dans cette affaire, n'était-ce pas le malheureux Courtois, condamné par la nécessité au rôle de comparse, quand il aurait, dans de meilleures conditions, pu jouer le grand premier rôle ? Et combien Frémy avait raison quand il écrivait :

Courtois, qui était un ami de mon père (il avait, rappelons-le, été l'élève du père de Frémy dans sa pharmacie d'Auxerre), Courtois, que j'ai vu, à la fin de sa vie, essayer de produire artificiellement les alcalis organiques, avait obtenu l’iode très pursul en donnait des échantillons à tous les chimistes ; il montrait son action corrosive sur les corps organiques et les vapeurs violettes qu'il produisait en se volatilisant sur les charbons.

On a été injuste pour Courtois, en le traitant de simple salpétrier ; c'était un chimiste très habile ; on aurait dû le récompenser après sa découverte de l’iode et ne pas le laisser dans la misère.

Gay-Lussac, que Davy qualifia si légèrement de plagiaire, rendit toutefois et spontanément un sincère hommage à Courtois. Il s'exprime ainsi sur le courageux chimiste (1) :

M. Courtois. avait observé plusieurs propriétés de l’iode et particulièrement celle qu'il a de former une poudre très fulminante, lorsqu'on le traite par l’ammoniaque, I1 s'était proposé d'en faire connaître tous les caractères ; mais détourné des travaux de laboratoire par les soins qu’exigeait une fabrication très active de salpêtre et de plusieurs autres produits, il engagea M. Clément à continuer ses recherches. M. Clément, pour des

(1) Note hislorique sur la découverte de l’iode, in Annales de chimie, t'XOP DUT

motifs semblables (1), ne put y consacrer que quelques moments ; néanmoins, il obtint un grand nombre de résultats, comme on le voit par la note qui est imprimée dans les Annales de chimie (2).

Gay-Lussac, ce document l’atteste, ne craignait pas de citer ses devanciers Il ne s’en est pas fait faute dans ses deux communications adressées à l’Institut, ainsi que nous allons le constater.

Le lundi 6 décembre 1813, il lit à l'Académie des sciences son premier travail sur la matière nouvelle :

Sur un nouvel acide formé avec la substance découverte par M. COURTOIS (3).

(Extrait du Moniteur du 12 décembre.)

La nouvelle substance découverte par M. Courtois, et sur laquelle on trouve une notice dans une des feuilles précédentes (4), vient d’être l’objet des recherches de M. Gay-Lussac, d’après l'invitation de M. Clément, son ami. Nous nous bornerons à présenter ici les principaux résultats qu'il a obtenus.

La nouvelle substance à laquelle on pourrait donner le nom d’iode, possède à un haut degré les propriétés électriques de l’oxigène et de l’acide muriatique oxigéné (5). Quand elle a été purifiée au moyen de la potasse et de la distillation, elle est infusible à la température de l’eau bouillante, et jouit à peu près de la même volatilité que ce liquide ; traitée par tous les moyens chimiques, elle n'offre aucune trace d’acide muriatique.

L'iode se combine avec presque tousles métaux ; mais comme il est solide, il ne paraît pas dégager dans ses combinaisons autant de chaleur que l'acide muriatique oxigéné avec lequel il a, dans ses propriétés générales, beaucoup de ressemblance.

(1) Clément, ainsi qu’on l’a vu plus haut, s'était associé avec son beaupère Desormes pour exploiter à Verberie (Oise), une fabrique de produits chimiques.

(2) Tome LXXXVII, p. 304; c'est la note reproduite plus haut, p. 81.

(3) Annales de chimie, octobre 1813, t. LXXXVII, p. 311-318. — Les archives de l’Institut donnent un titre un peu différent : &« M. Gay- Lussac. Lecture d’une note sur un nouvel acide découvert par M. Courtois ».

(4) Il s’agit de la communication de Clément reproduite p. 81.

(3) Chlore.

Pour donner même d'avance une idée de ses rapports avec les autres corps, nous le comparerons à cet acide en lui appliquant aussi les deux hypothèses qu'on a faites sur sa nature, et nous ajouterons qu’en se combinant avec l'hydrogène, il forme un acide particulier très puissant qu’on peut obtenir à l'état gazeux (1), qui est extrèmement soluble dans l’eau, et qui est à l'iode ce que l'acide muriatique (2) est à l'acide muriatique oxigéné ou chlore, l’action du phosphore sur l’iode fournissant le moyen d'obtenir le nouvel acide dans ses deux états, gazeux et liquide, c’est par elle que nous commencerons.

Si l’on fait agir ensemble le phosphore et l’iode, l’un et l’autre parfaitement desséchés, on obtient une matière d’une couleur rouge-brune (3), et il ne se dégage aucun gaz ; si l’on humecte cette malière, elle donne aussitôt des fumées abondantes très acides, etilse forme en même tems de l'acide phosphoreux (4). On obtient facilement le nouvel acide à l’état gazeux, en employant l’iode un peu humide; il y a alors assez d’eau pour concourir à sa formation, mais point assez pour le condenser. Enfin, si l’on combine le phosphore et l’iode sous l’eau, il ne se dégage qu’un peu de gaz hydrogène sous-phosphuré (5), et l’eau devient très acide : si la nouvelle substance est en excès, le liquide est fortement coloré en rouge-brun ; il est, au contraire, incolore, si c'est le phosphore qui domine, Il reste ordinairement une masse colorée en rouge qui refuse de se dissoudre dans l'eau, et dans laquelle on trouve du phosphore et de l’iode ; néanmoins, leur proportion peut être telle que l’on obtienne point de résidu, et que le liquide soit limpide comme l’eau.

Si l'on soumet à la distillation la liqueur acide, l'eau commence par se dégager, et le nouvel acide ne passe dans le récipient que lorsque le liquide dans la cornue est très concentré ; il reste enfin dans celle-ci de l'acide phosphoreux pur, qui donne bientôt en abondance du gaz hydrogène phosphuré. Ainsi, lorsque le phosphore et l’iode sont secs, il se. forme une combinaison analogue à celle de l'acide muriatique oxigéné avec le phosphore ; et lorsqu'ils sont humides, il se produit le même phénomène qu'avec la liqueur de phosphore que l’on jette dans l’eau : pendant donc que l’oxigène de celle-ci forme, avec

(3) PI (iodure de phosphore), (4) PO: H3.

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