CHAPITRE IV
L'industrie chimique des nitrates. L'industrie des cendres de varechs. — La récolte des goémons. Les « fucus ». — La découverte de l'iode par Bernard Courtois.
L'iode fut découvert par Courtois il y a cent dix ans. Découverte considérable, si l'on veut bien remarquer qu'il faut arriver jusqu’à nos jours et jusqu’à la découverte du radium, en 1900, pour rencontrer un corps chimique dont le rôle, la fortune et le développement puissent lui être comparés. .
La découverte de l’iode en 1811 fut le point de départ d'une orientation nouvelle de la chimie; celle du radium bouleverse actuellement nos théories sur la constitution de la matière et nous fait pressentir l’avènement d’une infinité de conséquences les plus inattendues. Les applications industrielles de l’iode sont aussi multiples que variées ; celles du radium préoccupent à juste titre tous les chercheurs modernes. Quant aux attributions médicales, elles ont été et restent encore aussi nombreuses pour le premier corps qu'elles sont en passe de le devenir pour le second.
Il serait donc des plus intéressant d'écrire l’histoire de l'iode. de 1811 jusqu’à nos jours; d'en étudier l’industrie depuis l’iode des varechs jusqu’à l’iode des salpêtres chiliens, celui des phosphorites du Lot jusqu’à celui des minerais de fer de la Lorraine et du Luxembourg qui en contiennent des traces ; de considérer ensuite son exploitation en Allemagne, en Angleterre, au Japon, en Norvège, sans oublier la France (1) et de passer en revue aussitôt
(1) Iode, ses origines, in Union pharmaceutique, 1914, p. 9. — La majeure partie de l’iode consommé dans le monde (500 tonnes par an en
après et comparativement, les sources et les pays où gisent tous les minerais radifères. Une telle œuvre aurait, à notre avis, une portée instructive de premier ordre. Mais nous ne saurions y prétendre ici. Notre étude a des vues plus modestes et nous entendons, pour la clarté même de son exposition, n'y envisager que l'historique de la découverte de Bernard Courtois et celui, si captivant, de sa vie pénible et laborieuse. ,
Toutelois sans empiéter sur le domaine d'une conception plus générale, il nous paraît indispensable, avant de continuer ce récit, d'apporter des précisions sur le procédé utilisé par Courtois et sur les moyens mis en œuvre par ce chimiste pour obtenir le corps nouveau que son intuition raisonnée lui permit de découvrir.
Nous verrons qu'il isola l’iode des eaux-mères du salin de varech, appelé aussi soude de varech, produit de l'incinération des algues marines. On donnait alors uniformément le nom de varech à toutes les plantes abandonnées par la marée ou vivant en mer à une assez faible profondeur. L’étymologie du terme en explique l'emploi. Il aurait, dit-on, plusieurs origines : pour les uns, il dérive d’un vieux mot normand, devenu en anglais wrack, ou wreck, qui signifie «naufrage ». Les plantes marines, apportées à la côte, étaient des {naufragées », c'est-à-dire des Cwrecks », des varechs. Pour les autres, il découle d’une expression scandinave, signifiant littéralement « tout ce qui est rejeté de la mer ». La différence des deux étymologies est donc peu marquée et le sens reste le même.
moyenne) provient : 1° des eaux-mèêres dans lesquelles, au Chili, on a fait cristalliser le salpêtre ; l’iode s’y trouve à l’état d’iodates alcalins; 2 des cendres de varechs recueillies en Ecosse, en Norvège, en France et au Japon ; l’iode y est à l’état d’iodures alcalins et alcalino-terreux ; 3 des eaux minérales des Indes néerlandaises ; ces eaux contiennent 0 gr. 012 d'iode par litre. Les sources de la résidence de Sourabaya à Java ont fourni 23,980 kilogs en 1909; l’eau de la source est amenée dans de grands bassins, on y fait dissoudre du gaz sulfureux et on y ajoute du sulfate de cuivre : l’iode en est précipité à l’état d’iodure cuivreux contenant 50 pour 100 d’iode.
Pesnelle (1) indique qu’on désignait autrefois sous le nom de varech «toutes choses que l’eau jette à terre par tourmente et fortune de mer, ou qui arrivent si près de la terre qu'un homme à cheval y puisse toucher avec sa lance..., toutes choses sur lesquelles les seigneurs du pays avaient un droit de naufrage, ou droit de varech, exception unique et privilégiée en faveur de la province de Normandie ».
L'orthographe même du mot a varié. A l’époque de Courtois, on l’écrivait tantôt varec et tantôt vareck. Le mot varec servait même à qualifier simplement la soude qu'on en retirait. De nos jours, le mot varech, en anglais, signifie encore à la fois varech et soude.
D'après Stanford (2), le goémon est appelé « varec » ou « vraic » dans les îles anglo-normandes (Jersey et Guernesey) et l’on y distingue le « vraie venant » ou d'échouage et le « vraic scié » ou de rive coupé, et les hommes qui le récoltent sont dits des « vraicqueurs ». |
Quoi qu'il en soit, varec, vareck ou varech, ce nom n'est plus attribué aujourd’hui qu’à certaines phanérogames marines, parmi lesquelles se range le Zostera marina L. et qui servent surtout à la confection du crin végétal mis en usage par les emballeurs et les tapissiers.
Les plantes dont Courtois utilisait les cendres, et alors appelées par lui des varechs, étaient des algues marines brunes. Nous verrons plus loin à quelles espèces appartenaient ces algues (3).
Il est aisé de concevoir que les algues marines diffèrent suivant les régions qu'elles habitent. La flore des régions tropicales est autre que celle des régions tempérées et, dans ces dernières, les espèces varient également. Celles de la côte de Bretagne ne sont pas les mêmes que celles du nord
(1) Coutumes de Normandie, 3 édit., Rouen, 1759, p. 610.
(2) Edward G.-C. Stanford, « On the economic Application of Seaweed », Journal of the Society of Arts, Londres, 14 février 1862.
(3) Voir page 57.
de l'Espagne; au contraire, celles de la Manche, côte anglaise ou côte française, sont identiques. Courtois s’adressait aux algues bretonnes et normandes où se rencontrent, en particulier, les fucus, récoltés à marée basse ou rejetés sur le rivage, les goémons, ensemble de fucus et de laminaires dont les espèces sont diverses, suivant le niveau marin d’où elles sont extraites. On distingue, en effet, le goémon en place ou goémon de coupe, fixé aux rochers, du goémon épave rejeté par la vague (1). Le goémon de coupe se divise lui-même en deux sortes : le goémon de rive facile à saisir et le goémon de fond submergé. Le vrai goémon de fond est inabordable même par les grandes marées.
Le goémon de rive est formé de Fucus, Himanthalia, Chondrus crispus ; le goémon de fond par les Laminaires à tige ronde (Laminaria saccharina, L. flexicaulis, L. Cloustonii) ou à tige plate (Saccorhiza bulbosa).
Au temps de Courtois, les goémons de coupe ou de rive étaient plus particulièrement recherchés par les soudiers. Ils constituaient le goémon noir, formé par les Fucus et les Ascophyllum (Fucus nodosus). C’étaient des algues brunes, dont le type végétant au niveau le plus élevé est le Fucus platycarpus et sa variété spiralis, le type du niveau suivant le Fucus vesiculosus et le type du niveau le plus profond le Fucus serratus. Quant à l'Ascophyllum, il se rencontre au même niveau que le Fucus vesiculosus ; on le connaît aussi sous le nom de «robert» et de « vraigin » (2) (Moquin- Tandon).
La récolte de ces divers goémons est soumise de nos jours à des règlements administratifs assez sévères.
(1) On ne recueille que ceux qui s’échouent vers le mois d'avril, parce qu'à ce moment on peut compter sur de belles journées pour en assurer la dessication Le varech lavé par les pluies perd, en effet, une partie de ses principes actifs.
(2) Dans son bel ouvrage de vulgarisation: Le monde de la mer, publié sous le pseudonyme d'André Frédal, 2: édit., Paris, 1866, Moquin- Tandon donne aussi (craquet » comme nom vulgaire du F. vesiculosus et (vraiplat » comme nom vulgaire du F. serratus.
M. P. Guérin, professeur à la Faculté de pharmacie de Paris et à l'Institut national agronomique, a étudié ces règlements, en ce qui concerne le département du Finistère, dans un article fort documenté, publié par la Revue scientifique (numéro du 6 janvier 1917).
Ces règlements, à vrai dire, ne sont pas nouveaux. On trouve déjà, dès 1861, une ordonnance royale indiquant les conditions dans lesquelles le goémon pouvait être coupé. Les pêcheurs prétendant que cette coupe détruisait le frai du poisson, Louis XV, en 1731, publia une déclaration, confirmant l'ordonnance de 1681, tout en y ajoutant de nouvelles restrictions. Toutefois, le roi ayant, en 1739, permis de brûler les goémons, on se mit, principalement dans le pays de Caux, non seulement à les couper, mais à les arracher et de nombreux fours à soude furent installés. La fumée dégagée par ces fours gênant les riverains, ceuxci prétendirent qu’elle occasionnait des maladies épidémiques, qu'elle nuisait aux plantes en fleurs et aux arbres fruitiers, d’où plaintes adressées au Parlement. Celui de Rouen intervint et promulgua un arrêt à la suite duquel la seule amirauté de Cherbourg était autorisée à couper le varech pour le réduire en soude. C'était la ruine pour les verriers et les soudiers normands. Le litige fut soumis à l'Académie des sciences. Plusieurs enquêtes furent ouvertes dont les conclusions firent l'objet de deux mémoires écrits l’un et l’autre par Tillet et Fougeroux et communiqués à l'Académie des sciences, le premier le 13 novembre 1771 et le second en 1772. Les auteurs démontrèrent que la fumée ne présentait aucun des dangers signalés par les plaignants, pas plus que le frai de poisson n'était détruit par les récoltes. Une question très importante fut tranchée par la même occasion : celle du procédé d'extraction des algues. Les enquêteurs constatèrent que les algues coupées ne se reproduisaient qu'avec peine, tandis qu'aux algues arrachées succédaient, au contraire, de nouvelles pousses. L’arrachage fut donc autorisé et de toutes ces enquêtes sortit, en
1772, une nouvelle déclaration royale beaucoup plus libérale que celle de 1731.
En 1794 (12 ventôse an IT), nouvel assaut. Le représentant du peuple Le Carpentier, estimant que le privilège accordé aux riverains était injurieux à l'égalité (1), prit un arrêté autorisant toutes les communes, soit des côtes, soit de l’intérieur, à recueillir le goémon. Les populations riveraines protestèrent et un nouvel arrêté, en date du 18 thermidor an X, signé de Bonaparte, premier consul, annula celui du 12 ventôse an IT, en remettant à l'autorité des préfets la détermination des règlements concernant goémons et varechs.
Tel était l'état de la législation côtière à l'époque de Courtois et tel il resta jusqu'à la publication des nouveaux décrets, qui eut lieu le 4 juillet 1853 (1). D’autres ont suivi depuis, mais ce n’est pas ici le lieu de les examiner.
Bernard Courtois avait grandi, peut-on dire, au sein des perfectionnements de l’industrie du salpêtre. Pour utiliser les eaux-mères chargées de nitrates terreux inemployables, il avait vu son père y ajouter des cendres de bois qui, si elles transformaient les nitrates terreux en nitrate de potasse, s'employaient bien inutilement à transformer en sels potassiques les autres sels terreux mêlés aux nitrates. Or les cendres de bois étaient de production limitée : elles devinrent rares et chères. On pensa aux cendres de varechs, dont la soude, intermédiaire élégant, se substiluerait pour sa part aux bases terreuses et permettrait, le cas échéant, de séparer un nitrate de soude, susceptible par ailleurs et sans perte accessoire de cendres potassiques d'être transformé en nitrate de potasse. A vrai dire, les réactions sont autrement plus complexes, mais il était
(1) Nous avons emprunté tous ces renseignements, ainsi que la classification botanique que nous avons adoptée, au remarquable ouvrage de M. C. Sauvageau, Utilisation des algues marines, 1 vol. in-16. 394 pages. G. Doin, éditeur, Paris, 1920.
nécessaire pour la clarté de ce qui suit, de dire pourquoi Bernard Courtois employait les cendres de varechs, et ce qu'étaient les varechs à son époque.
En résumé, il comprenait, sous le nom de varechs, certaines algues des côtes normandes et bretonnes, c’estàa-dire les fucus et les laminaires : les fucus, algues très communes sur ces côtes où l’on peut les cueillir à marée basse, les ramasser quand la mer les rejette sur le rivage ou les arracher dans de certaines conditions ; les laminaires, autres algues, mais de grande taille, croissant par touffes et formant de véritables forêts sous-marines et dont le nom vient de la forme qu’elles présentent, forme aplatie en lame (laminaria).
Quant aux différentes espèces dont il traitait les cendres, elles devaient toutes appartenir aux types suivants :