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Bernard de Palissy, le potier de terre

« Le nombre de mes aimées m a incité à prendre « la hardiesse de vous dire qu’un de ces jours je « considérois la couleur de ma barbe, qui me causa « à penser au peu de jours qui me restent pour fi- « nir ma course; et cela m’a fait admirer les lis et « les blés des campagnes et plusieurs espèces de « plantes, lesquelles changent leurs couleurs vertes f( en blanches lorsqu’elles sont prêtes de rendre

« leurs fruits. Ainsi, plusieurs arbres se hâtent « de fleurir quand ils sentent que va cesser leur « vertu végétative et naturelle... C’est donc chose « juste et raisonnable que chacun s’efforce de multicc plier le talent qu’il a reçu de Dieu... Pourquoi je cc me suis efforcé de mettre en lumière les choses « qu’il a plu à Dieu de me faire entendre, afin de « profiter à la postérité. »

C’est en ces termes qu’un pauvre potier de terre, parvenu à près de quatre-vingt-dix ans, s’exprime dans la préface des écrits et dialogues avec luimême, dans lesquels il s’entretient de son métier, de ses misères et de sa vie, pour sa consolation et pour l’encouragement des autres. On croit lire une page des Confessions de saint Augustin ou de Jean- Jacques Rousseau, un écrivain, un philosophe, un génie de cœur et de style. L’écrivain, le philosophe, le sage, n’est qu’un ouvrier vieilli entre sa truelle et sa fournaise, et les mains encore rugueuses de l’argile qu’il a maniée toute sa vie. Jamais on ne sentit mieux qu’en étudiant cet homme de néant, que la grandeur n’est pas dans la condition, mais qu elle est dans la nature.

11 se nommait Bernard de Palissy. Jeune, il pétrissait la terre grasse et cuisait des briques dans la tuilerie de son père, au village de la Chapelle-Biron, dans le Périgord. Mais la passion de bien faire ce qu’on fait, qui mène l’homme réfléchi à faire mieux que ce qu’il voit faire, et qui finit par lui mettre en main la clef de toutes les découvertes dans les tra-

LE CIVILISATEUR

vaux de l’esprit ou delà main, tourmentait ce jeune homme. En maniant sa terre grossière et en contemplant sa brique durcie, rougie, transformée au feu du fourneau, il pensait aux formes, aux reliefs, aux anses , aux ornements , aux figures des vases qui se moulaient déjà dans sa pensée, à la pâte et à l’émail dont il colorerait un jour ses chefs-d’œuvre de poterie.

Le métier du potier en terre, c’est-à-dire le métier de pétrir, de façonner et de cuire la terre au soleil ou au feu, est un des premiers métiers de l’homme. La terre détrempée d’eau dans laquelle le pied laisse son empreinte s’est offerte naturellement d’elle-même, comme un élément tout préparé au jeu ou à l’industrie des premiers habitants du globe. Les vases , les coupes propres à contenir les liquides nécessaires à la soif, aussitôt que l’homme eut cessé de boire à la source comme les troupeaux, furent des suppléments au creux de la main qui approchait le breuvage des lèvres. La poterie, plus perfectionnée, destinée à la cuisson des aliments, dut suivre de près l’invention du feu. De la première jarre d’argile, ou de la première coupe de terre brute, jusqu’à la pâte colorée des vases étrusques, jusqu’aux porcelaines émaillées de la Chine ou du Japon, et jusqu’aux peintures indélébiles incrustées par la flamme sur les flancs des amphores de Sèvres, on peut mesurer toute l’échelle immense du rude métier à l’art exquis... La plus haute antiquité nous atteste que ce métier employait des mains sans nombre. Babel était une montagne de bri-

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