‹ Bernard de Palissy, le potier de terreChapitre 2 sur 4 · BERNARD DK PALI SS Y · texte numérisé non relu

BERNARD DK PALI SS Y

ques. Moïse délivra son peuple de la servitude des Egyptiens, parce quon ne donnait pas aux Hébreux, condamnés à ce travail servile, la paille nécessaire à lier les briques qu’ils façonnaient pour les Pyramides. Les Grecs, qui n’avaient au fond d’autre culte que l’adoration du beau dans toutes les lignes et dans toutes les formes, et qui se résument dans Platon, l’adorateur de l’idée, estimaient si haut l’art en apparence vulgaire du potier, qu’ils élevèrent des statues et frappèrent des médailles en l’honneur des premiers pétrisseurs d’argile. Corœbus d’Athènes, inventeur de la poterie, Dibutade de Sicyone, inventeur de la terre cuite au feu, Talus, inventeur des tours au moyen desquels on arrondit les pieds des vases, doivent leurs noms à ce métier. Phidias lui-même, le divin statuaire, donna des modèles de coupes aux ouvriers de terre de son temps.

Sans doute il y avait en ce genre des chefs-d’œuvre dans la Grèce, mais le temps, les convulsions sociales, les invasions, les incendies les ont détruits. Ils sont rentrés dans la terre, d’où ils étaient sortis. Les seuls monuments usuels de la poterie qui nous aient été conservés ont été découverts dans les tombeaux: les sépulcres sont les meilleurs gardiens de toutes choses.

Les Etrusques, peuple qui habitent l’Etrurie, aujourd'hui la Toscane, portèrent cet art à une telle perfection et en multiplièrent tellement les vases, les coupes, les amphores, les urnes cinéraires, que le sol qui les a portés les rend aujourd’hui oar milliers dans les fouilles, et qu’on croi-

LE CIVILISATEUR

rait que ce peuple, qui fournissait toutes les nations de terres cuites, était elle-même une nation de potiers.

Les Romains les imitèrent sans les égaler. On montre encore aux portes de Rome un monticule

artificiel nommé le mont Testaccio , formé tout entier des balayures de la poterie romaine, dont les fragments étaient jetés en monceaux dans ce lieu, comme pour attester à l’avenir l’immensité de la capitale de ce peuple et l’éternité de sa durée.

A la chute de l’empire romain, l’art de pétrir, de façonner, d’orner, de sculpter, de vernir, de peindre la terre cuite, disparut avec tous les autres. Le christianisme, au commencement, repoussait les arts trop intimement liés à l’idolâtrie. Temples, statues, tombeaux, urnes, vases, coupes profanes, il proscrivit tout, pour recréer un monde nouveau. Les Grecs de Byzance conservèrent .seuls, par tradition, quelques procédés de cette industrie de leurs pères; ils les exercèrent à Damas, la première des villes manufacturières de l’Orient, dont les vases vernissés et peints se répandirent comme un luxe royal dans le monde. Ces terres cuites étaient cependant grossières et sans grâce; on y sentait la décadence d’une industrie perdue.

Mais pendant que l’Occident créait, perdait et s’efforcait de retrouver la poterie, le vieil Orient fabriquait à notre insu, depuis des milliers d’années, les porcelaines transparentes peintes et colorées, luxe séculaire des Chinois et des Japonais. Ils étaient parvenus à une telle perfection de pâte, de formes, de couleurs dans cette industrie, que

nous pouvons à peine aujourd’hui rivaliser avec eux en les imitant, et que, si l’on prenait pour mesure de la civilisation matérielle la priorité de l’art de façonner l’argile, il faudrait humilier l’Occident devant l’Orient. Les annales les plus reculées de la Chine ont perdu même la date de l’invention des porcelaines. Il y a des mystères d’antiquité dans une tasse à thé ou dans une figurine de dieu ou de déesse du céleste empire. Les premiers géographes arabes qui parlent de la Chine, à peine entrevue il y a mille ans par les navigateurs des mers de l’Inde, racontent que dans les villes de cet empire merveilleux il n’y a ce aucun art plus estimé que celui de potier de terre et de dessinateur de paysages sur la porcelaine; qu’ils remplissent l’Inde, la Perse et l’Arabie de vases cc de terre transparents d’une inimitable beauté, « et que plusieurs millions d’hommes n’ont pas d’autre occupation ni d’autre gloire, depuis des époques immémoriales, que de fabriquer la porcelaine.... Le Japon dépasse encore les Chicc nois en un vernis qu’on nomme laque. Ce vernis cc découle d’un arbre dont on fend l’écorce au cc printemps, pour en recueillir la sève dans de pecc tites coquilles. On le dessèche ensuite sur des (f fils de coton, on le presse entre des pierres pe- « santés, on l’infuse dans des huiles purifiées; puis cc on l’étend et ou le polit jusqu’à ce qu’il ait la cc splendeur du cristal. On peint alors sur ce vernis « solidifié des figures ou des fleurs en or, et on cc recouvre la peinture d’un second vernis transcc parent qui défie la flamme. »

LE CIVILISATEUR

Les formes de ces vases, les figures, les sculptures et les peintures qui les décorent, n’attestent pas moins d’imagination, de goût, de grâce, de 1 esprit et de la main, que la pâte dont ils sont pétris n’atteste d’invention et de patience. Les anses des tasses sont tantôt des branches d’arbustes garnies de leurs feuillages, tantôt des animaux rampants, cariatides animées, dont les pattes supportent les bords, et dont la queue s’enroule au pied de la coupe. Ici, c’est une chatte et son petit, accroupis sur un roc évidé, dont la cavité contient l’eau ou le parfum liquide. Là, c’est un mendiant qui chante pour solliciter la pitié et la goutte de thé qui tombera du vase dans la main de l’homme rassasié; ailleurs, des coqs perchés sur un arbre en fleur; un oiseau couché, dont le bec distille le liquide ; une femme entourée de ses enfants, au milieu de fruits et de feuilles; un singe jouant avec une orange qui échappe de ses doigts ; une tasse en forme de fleur entrouverte, la tige forme l’anse; un vieillard, semblable à Tantale, élève la tête au bord de la coupe, dont l’eau déborde sans tomber jamais sur ses lèvres; une autre, imitant un lotus épanoui que sa feuille soutient sur l’eau ; une grappe de raisin rongée par un petit écureuil; mille autres caprices de décoration qui font d’un dressoir du Japon ou de la Chine un véritable musée d’art et d’imagination, où toutes les fantaisies de la nature sont reproduites en porcelaine. Que de siècles n’a-t-il pas fallu pour qu’un métier, si vulgaire en apparence, devînt le luxe et l’industrie principale de tant de millions d’hommes!

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