BERNARD DE PAL ISS Y
« été assuré de vivre quelque temps sans gagner. « J’ai enduré beaucoup d’ennuis et de pauvreté en « le cherchant, chargé que j’étois de femme et d’en- « fants. Je n’avois moyen d’aller apprendre ledit art cc en aucune boutique, ni d’entretenir aucun serviteur pour m’assister . Sachez qu’il y a vingt-
cinq ans, me fut montrée une coupe de terre tour- « née et émaillée d’une telle beauté, que dès lors « j entrai en dispute avec ma propre pensée pour « découvrir un émail; et je me mis à chercher les « émaux, sans savoir de quelles matières ils se com- « posoient, comme un homme qui tâte en touchant. « Je pi lois, en ce jour-là, de toutes les matières que « je pouvois penser; et les ayant pilées et broyées, « j’achetois une quantité de pots de terre; et, après « les avoir mis en pièces, j’en enduisois les mor- « ceaux des matières que j’avois broyées; je notois « les drogues que j’avois employées dans chacun de « ces essais pour mémoire; puis, ayant fait un four- « neau à ma fantaisie, je mettois cuire mesdites « pièces, pour voir si mes drogues pourroient faire « quelque couleur. Or, parce que je n’avois jamais « vu cuire de terre, ainsi je ne réussissois jamais, cc lors même que mes mixtions eussent été bonnes, cc parce que aucunes fois la chose avoit trop chauffé, cc l’autre trop peu..... Or, m’étant maintes fois abusé cc ainsi avec grands frais et labeurs, j’étois tous les cc jours a piler et broyer nouvelles matières , et cc construire nouveaux fourneaux avec grande décc pense d’argent, et consommation de bois et de cc temps.....
(( . Quand j’eus flotté et tâtonné ainsi plusieurs
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« années, ainsi imprudemment avec tristesse et sou- « pirs, à cause que je ne pouvois parvenir à mon « intention, j’achetai de nouveau plusieurs vais- « seaux de terre, et, les ayant rompus en pièces, « j’en couvris trois ou quatre cents tessons d’es- « sais d’émail, et je les portai en une poterie discc tante d’une lieue et demie de ma demeurance, « avec requête auxdits potiers qu’ils me permis- « sent de cuire lesdites épreuves dedans.
(c Dieu voulut qu’ ainsi que je commençois à perce dre courage, et que, pour le dernier coup, je « m'étois transporté à une verrerie, ayant avec moi ce un homme chargé de plus de trois cents sortes «d’épreuves, il se trouve une desdites épreuves « qui fut fondue dedans quatre heures après avoir « été mise au fourneau, qui me causa une joie telle, ce que je pensois être devenu nouvelle nature, et « pensois dès lors avoir une perfection entière de « l’émail blanc. Mais je fus fort éloigné de ma pence sée : eette épreuve étoit fort heureuse d’une part, « mais bien malheureuse de l’autre : heureuse en « ce qu’elle me donne entrée à ce que je suis parce venu, et malheureuse en ce quelle n’étoit mise « eu dose ou mesure requise. Je fus si grand bête « en ces jours-là, que soudain que j’eus fait ledit cc blanc qui étoit singulièrement beau, je me mis à « faire des vaisseaux de terre, combien que jamais « je n’eusse cogneu terre; étayant employé l’espace « de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, je cc me pris à ériger un fourneau semblable à ceux cc des verriers, lequel je bâtis avec un labeur indice cible : car il falloit que je maçonnasse tout seul,
cc que je détrempasse mon mortier, que je tirasse ce l’eau pour la détrempe d’iceluy ; aussi me falloit-il « moi-même aller quérir la brique sur mon dos, à <c cause que je n’avois nul moyen d’entretenir un « homme pour m’aider en cest affaire. Je fis cuire <c mes vaisseaux en première cuisson : mais quand « ce fut à la seconde cuisson, je reçus des tristesses (c et labeurs tels, que nul homme ne voudroit croire. « Car, au lieu de me reposer de mes labeurs passés, cc il me fallut travailler l’espace de plus d’un mois, « nuit et jour, pour broyer les matières desquelles cc j’avois fait ce beau blanc au fourneau des vercc riers; et quand j’eus broyé lesdites matières, j’en cc couvrois les vaisseaux que j’avois faits. Ce fait, je « mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, cc ainsi que j’avois vu faire auxdits verriers; mais cc c’étoit une chose malheureuse pour moi; car cc combien que je fusse six jours et six nuits cc devant le fourneau sans cesser de brûler bois cc par les deux gueules, il ne fut possible de pouce voir faire fondre ledit émail, et étois comme cc un homme désespéré; et combien que je fusse cc tout étourdi du travail , je me vais adviser que cc dans mon émail il y avoit trop peu de la matière cc qui devoit faire fondre les autres : ce que voyant, cc je me pris à piler et broyer ladite matière, sans cc toutefois laisser refroidir mon fourneau. Par ainsi cc j’avois double peine, piler, broyer et chauffer cc ledit fourneau.
cc Quand j’eus ainsi composé mon émail, je fus cc contraint d’aller encore acheter des pots , afin cc d’éprouver ledit émail, d’autant que j’avois perdu
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« tous les vaisseaux que j’avois laits; et ayant « couvert lesdites pièces dudit émail , je les mis « dans le fourneau, continuant toujours le feu en cr sa grandeur. Mais, sur cela, il me survint un « autre malheur, lequel me donna grande fâcherie, « qui est que le bois m’ayant failli, je fus contraint « brûler les étapes (étais) qui soutenoient les tailles « de mon jardin, lesquelles étant brûlées, je fus « contraint brûler les tables et plancher de la mai- « son, afin de faire fondre la seconde composition. « J ’étois en une telle angoisse, que je ne saurois « dire; car j étois tout tari et desséché à cause du « labeur et de la chaleur du fourneau: il y avoit plus d’un mois que ma chemise n’avoit séché sur moy. Encore, pour me consoler, on se moquoit « de moy, et même ceux qui me dévoient secourir « aboient crier par la ville que je faisois brûler « le plancher; et par tel moyen l’on me faisoit « perdre mon crédit, et m’estimoit-on être fol.
ce Les autres disoient que je cherchois à faire de « la fausse monnoie, qui estoit un mal qui me faisoit sécher sur les pieds : et m’en abois par les ruestout baissé, commeun homme honteux. J’étois « endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement « deux enfants aux nourrices , ne pouvant payer « leurs salaires. Personne ne me secouroit; mais au « contraire ils se moquoient de moy, en disant : ce il « luy appartient bien de mourir de faim , parce « qu’il délaisse son métier. » Toutes ces nouvelles (c venoient à mes oreilles quand je passois par la ( c rue. Toutefois il me resta encore quelque espèce rance qui m’encourageoit et soutenoit, d’autant
ce
« que les dernières épreuves s’étoient assez bien cc portées, et dès lors en pensois savoir assez pour « pouvoir gagner ma vie, combien que j’en lusse « fort éloigné (comme tu entendras ci-après), et ne « dois trouver mauvais si j’en fais un peu long dis- « cours, afin de te rendre plus attentif a ce qui te « pourra servir.
« Quand je me fus reposé un peu de temps, avec « regrets de ce que nul n’avoit pitié de moy, je dis « à mon âme : Qu’est-ce qui te triste, puisque tu « as trouvé ce que tu cherchois? Travaille à pré- « sent, et tu rendras honteux tes détracteurs. Mais « mon esprit dira d’autre part : Tu n’as rien de « quoy poursuivre ton affaire : comment pourras-tu cc nourrir ta famille et acheter les choses requises « pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu’il « faut auparavant que tu puisses jouir de ton lace beur? Or, ainsi que j’étois en telle tristesse et décc bat d esprit, l’espérance me donna un peu de coucc rage; et ayant considéré que je serois beaucoup cc trop long pour faire une fournée toute de ma cc main, pour abréger et gagner le temps, et pour cc plus soudain faire apparoir le secret que j’avois cc trouvé dudit émail blanc, je pris un potier coince mun, et lui donnois certains portraits, afin qu’il cc me fit des vaisseaux selon mon ordonnance; et cc tandis qu’il me faisoit ces choses, je m’occupois cc à quelques médailles. Mais c’étoit une chose picc toyable; car j’étois contraint nourrir ledit potier cc en une taverne à crédit, parce que je n’avois nul cc moyen en ma maison. Quand nous eûmes trace vai lié l’espace de six mois, et qu’il falloit cuire la
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« besogne faite, il fallut faire un fourneau et douce ner congé au potier, auquel par faute d’argent « je fus contraint donner de mes vêtements pour
cc sou salaire.
a Or, parce que je n avois point d étoffés (nia- « tériaux) pour ériger mon fourneau , je me pris « à défaire celui que j’avois fait à la mode des ver- «riers, afin de me servir des étoffes de la de- « pou il le d’icelui. Or, parce que ledit tour avoit « si fort chauffé l’espace de six jours et nuits , le « mortier et la brique dudit four s’ estaient hqui- « tiés et vitrifiés de telle sorte, qu’en démaçonnant « j’eus les doigts coupez et incisés en tant d en- « droits, que je fus contraint manger mon potage « ayant les doigts enveloppés de drapeau. Quand « j’eus défait ledit fourneau, il fallut ériger 1 autre.
« qui ne fut pas sans grand’ peine; d’autant qu i « me falloit quérir le mortier et la pierre, sans au-
« cun aide et sans aucun repos.
cc Ce fait je lis cuire l’oeuvre susdite en pre- « IL Jjo* , « pui. , par emprunt ou au- «trement, je trouvai moyen d’avoir des étoffés « pour faire des émaux pour couvrir ladite beso- « gne , s’étant bien portée en première cuisson. « Mais quand j’eus acheté lesdites étoffés, i me « survint un labeur qui me cuida faire rendre les- «prit; car après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer, sans aucun aide, à un mour lin à bras, auquel il falloit ordinairement deux , puissants hommes pour le virer. Le désir que j’avois de parvenir à mon entreprise me tai-
<c soit (aire des choses que j’eusse estimé impossi- « blés.
« Quand lesdites couleurs furent broyées , je « couvris tous mes vaisseaux et médailles dudit « email ; puis, ayant le tout mis et arrangé dedans « le fourneau, je commençai à faire le feu, pensant « retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres. « Je continuai ledit feu jusqu’à ce que j’eusse quelque « indice et espérance que mes émaux fussent fon- « dus, et que ma fournée se portoit bien. Le lende- « main quand je vins à tirer mon œuvre, ayant pre- <c mier ôté le feu, mes tristesses et douleurs furent « augmentées si abondamment, que je perdis toute « contenance. Car combien que mes émaux fussent « bons et ma besogne bonne , néanmoins un aeci- « dent était survenu à ladite fournée, lequel avoit cc tout gâté; et afin que tu t’en donnes de garde, « je te le dirai ; aussi après celui-là je t’en dirai un « nombre d’autres, afin que mon malheur te serve « de bonheur, et que ma perte te serve de gain. « C’est parce que le mortier de quoi j’avois ma- « çonné mon four étoit plein de cailloux, leste quels sentant la vehemence du feu se crevèrent « en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonte nerres dans ledit four. Or, ainsi que les éclats te desdits cailloux sautoient contre ma besogne, fête mail, qui étoit déjà liquidé et rendu en matière et glueuse, prit lesdits cailloux et se les attacha par et toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, et qui sans cela se fussent trouvés beaux.
et Je fus si marri que je ne te saurois dire, et non « sans cause ; car ma fournée me coûtoit plus de six
ce
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« vingts écus. J’avois emprunté le bois et les étoffe fes, et si avois emprunté partie de ma nourriture « en faisant ladite besogne. J’avois tenu en espece rance mes créditeurs qu’ils seroient payez de 1 argent qui proviendroit des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent des ,, le matin quand je commençois à désenfourner, ee dont par ce moyen furent redoublées mes tris- « tesses : d’autant qu’en tirant ladite besogne, je
ne recevois que honte et confusion. Car toutes mes
„ pièces étaient semées de petits morceaux de cadee loux , qui étaient si bien attachés autour desdits et vaisseaux et liés avec l’émail, que quand on pas- « soit les mains par-dessus , lesdits cadloux conte poient comme rasoirs ; et combien que la besogne et fût par ce moyen perdue , toutefois aucuns en ee vouloient acheter à vil prix. Mais parce que ce <c eût été un décriement et rabaissement de mon et honneur, je mis en pièces entièrement le total de ee ladite fournée , et me couchai de mélancolie, e< car je n’avois plus de moyen de subvenir a ma ee famille. Je n’avois en ma maison que reproches ;
au lieu de me consoler, l’on me donnoit des malédictions; mes voisins, qui avoient entendu ces et affaires, disoient que j’ 'étais un fol, et que j eusse « eu plus de huit francs de la besogne que j’avois et rompue. Et estaient toutes ces nouvelles jointes
(c avec mes douleurs.
te Quand j’eus demeuré quelque temps au ht, et et que j’eus considéré en moi-même qu’un homme ee qui seroit tombé dans un fossé, son devoir seroit ee de tâcher à se relever; en cas pareil, je me mis a
« f lire quelques peintures, et par plusieurs moyens « je pris peine de recouvrer un peu d’argent : puis « je disois en moi-même que toutes mes pertes et « hasards estoient passez, et qu’il n’y avoit rien « plus qui me pût empescher que je ne fisse de « bonnes pièces : et me prins (comme auparavant) « à travailler audit art,
« Je fis faire grand nombre de lanternes de terre « h certains potiers, pour enfermer mes vaisseaux «quand je les mettois au four; l’invention se « trouva bonne, et m’a servi jusques aujourd’hui. « Mais j’étois si nouveau que je ne pouvc-is dis- « cerner du trop ou peu de cuisson : quand j'a- « vois appris à me donner garde d’un danger, il « m’en survenoit un autre, lequel je n’eusse jamais « pensé. Enfin je trouvai moyen de faire quelques « vaisseaux de divers émaux entremêlés en manière «de jaspe : cela m’a nourry quelque temps. Mais « quand j’eus inventé le moyen de faire des pièces « rustiques , je fus en plus grande peine et en plus « d’ennui qu’a upara vaut. Car ayant fait un certain « nombre de bassins, et les ayant fait cuire, mes « émaux setrouvoient les uns beaux et bien fondus, « autres mal fondus, autres étoient brûlez, à cause « qu’ils étoient composés de diverses matières qui « étoient fusibles à divers degrés: le verd des lé- « zards étoit brûlé premier que la couleur des ser- « pents fut fondue; aussi la couleur des serpents, « tortues, écrevisses, tortues et cancres étoit fon- « due auparavant que le blanc eût reçu aucune « beauté.
« Toutes ces fautes m’ont causé un tel labeur et
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« t r is tesse d’ esp r i t , qu ’ a u p a ra v an t q n e j ’ aie eu r en d 1 1 « mes émaux fusibles à un même degré de feu, j’ai « euidé entrer jusques à la porte du sépulcre : ainsi « en me travaillant à tels affaires je me suis trouvé « l’espace de plus dç dix ans si fort écoulé en ma « personne, qu’il n’y avoit aucune forme ni appâte rence de bosse aux bras et aux jambes : ainsi « étoient mesdites jambes toutes d’une venue ; « de sorte que les liens de quoi j’attachois mes « bas de chausses étoient , soudain que je checc minois, sur les talons avec le résidu de mes « chaussures. Je m’allois souvent pourmener dans « la prairie de Xaintes, en considérant mes mite sères et ennuis; et, sur toutes choses, de ce « qu’en ma maison même je ne pouvois avoir nulle « patience, ni rien faire qui fut trouvé bon. J’é- « lois méprisé et moqué de tous. Toutefois je faite sois toujours quelques vaisseaux de couleurs dite verses, qui me nourrissoient tellement quellement. te 1 /espérance que j’avois me faisoit procéder en te mon affaire si virilement, que plusieurs fois, pour te entretenir les personnes qui me venoient voir, je te faisois mes efforts de rire, combien que, intérieu-
ee rement, je fusse bien triste .
te J estois toutes les nuits à la merci des pluies te et vents, sans avoir aucun secours, aide ni contt solation, sinon des chats-huants qui chantoient te d’un côté, et les chiens qui hurloient de l’autre; tt parfois il se levoit des vents et tempêtes qui te souffloient de telle sorte de dessus et de dessous te de mes fourneaux , que j’étois contraint quitter te rie tout, avec perte de mon labeur. Et me suis
cc trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant cc rien de sec sur moi à cause des pluies qui étoient « tombées, je m’en allois coucher à la minuit ou au cc point du jour, accoutré de telle sorte comme un a homme que l’on auroit traîné par tous les bourcc biers de la ville : et en m’en allant ainsi retirer, « j’allois brieollant sans chandelles , et tombois « d’un côté et d’autre, comme un homme qui se- « roit ivre de vin, rempli de grandes tristesses : cc d’autant qu’après avoir longuement travaillé, je cc voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi cc souillé et trempé, je trouvois en ma chambre une cc seconde persécution pire que la première, qui me cc fait à présent émerveiller que je ne suis consumé cc de tristesse. »
Dieu et l’art, qui veulent être vaincus, l’un par la patience de l’homme, l’autre par le travail, lui cédèrent enfin, à un âge déjà avancé, la victoire. Sa renommée se répandit avec ses œuvres, et le prix qu’il recevait de ses terres émaillées, de ses sculptures en argile, releva sa maison et sa famille. La gloire et la fortune visitèrent ensemble, quoique tard, ses fourneaux. Ses ouvrages ébauchés d’abord, imparfaits, mais où l’on sent la sève naissante d’un nouvel art né de lui-même et non d’aucune routine, décorèrent bientôt les châteaux et les palais. Paris, où Catherine de Médicis avait appelé le génie, les arts, avec les conceptions de l’Italie, l’attira comme il avait attiré les grands sculpteurs de ce siècle, Jean Cousin , Germain Pilon , Jean Goujon , famille de Raphaël
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et de Michel-Ange. Les grands l’accueillirent, les petits r envièrent ; le maréchal de Montmorency le protégea, Catherine de Médicis lui donna un emplacement pour ses fourneaux dans une partie du sol qu’occupe aujourd’hui le palais des Tuileries. Elle allait l’y voir travailler, à l’exemple des princes de sa famille à Florence, qui vivaient dans l’atelier et dans la familiarité des artistes, ces princes de la nature, du travail et du génie.
Ce fut à cette époque heureuse et honorée de sa vie, qu’il fit ses innombrables chefs-d’œuvre de poteries en relief et de plats décorés de figures, d’animaux, de reptiles, d’insectes, de scarabées, de plantes et de fleurs, qui, après avoir été enfouies trois siècles dans les catacombes domestiques des maisons riches, en ressortent aujourd’hui au prix de l’or, comme des trésors perdus de dessin, de grâce, de naïveté, pour être établis dans les musées des palais et dans les dressoirs des hommes opulents, qui ennoblissent la richesse en faisant de leur demeure les archives de l’art.
Une salle du Louvre est dédiée presque en entier aux minutieuses merveilles de Palissy. Le voisinage des toiles de Raphaël et des marbres de Michel-Ange, n’éteint pas la gloire du potier de terre. On s’arrête, retenu par l’attrait de la naïveté et de la vérité, devant ces plats sculptés où des couleuvres en relief, aux spirales écaillées, font crisper les doigts qu’elles attirent par les couleurs, et quelles repoussent parla vérité. A côté de la couleuvre endormie, qui repose sa tête en fléchissant le cou sur les anneaux de sa queue, on voit la noire écre»
visse, cette araignée des eaux , tendre ses longues serres comme pour pincer les écueils et s’incruster dans les fentes du rocher. A côté d’elle, les poissons argentés aux nageoires ouvertes s’élancent comme par un ressort intérieur, dirigeant leur fuite rapide à travers les jones, par un léger frémissement de leur queue , gouvernail de cette nef vivante. Le coquillage aux volutes cannelées, semblable à une pétrification de la vie animale, ou à une animalité commençante de la pierre, se colle au fond de l’eau, comme pour fermer sa demeure solitaire à ses ennemis. La grenouille, contractant ses membres élastiques, se teint en vert pour se confondre avec les plantes qui bordent le ruisseau ; elle ouvre ses larges yeux, dresse sa tête, et semble prête à bondir pour échappera la couleuvre. Sur les rebords du plat, de jeunes lézards aux pattes étendues et à la longue queue, sinueuse comme les labyrinthes des plantes entre lesquelles ils se glissent, penchent la tête pour écouter le bruissement des brins d’herbes ou des grains de sable. Le fond de l’eau et les bords sont tapissés de mousses humides ou de larges feuilles d’herbes aquatiques, aplaties et collées au sol par le poids des gouttes de rosée, dont la transparence se reflète sur leurs vernis.
C’est le monde sous-fluvial des eaux, surpris par l’œil de l’homme, en écartant les feuilles, les tiges, les joncs du marécage, et transporté sur l’argile, aussi vrai de formes, aussi nuancé decailles, aussi éclatant de couleurs, que si une ménagère, en lavant son dressoir, avait enfoncé un de ses plats dans le lavoir, et l’avait retiré rem-
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pli jusqu’aux bords de sable, de coquilles, de débris d’herbes et d’animaux aquatiques. Le h et d’un pêcheur vidé, tout palpitant et tout ruisselant sur le sable et transvasé dans un bassin d’argile,
voilà les plats de Palissy.
Quelquefois il sculpte et il peint, en groupes coloriés, des scènes de l’histoire, de la Fable, de la Bible, de l’Évangile; quelquefois des scènes naïves de la vie rurale : la nourrice qui donne le sein et qui sourit à l’enfant ivre et rassasié de la source
vivante de toute vie; quelquefois Vénus jouant avec
les Amours; ailleurs, c’est une jeune hile qui a surpris la nichée de petits chiens, et qul *-■ emporte dans un pan de son tablier pour les .aire admirer : leurs petites tètes étonnées deborde.it des fentes de la toile, et la mère, tendre, inquiété, mordille, en suivant ses petits, les plis de la robe de la jeune fille. Celle-ci la regarde et la rassure
par un sourire.
Vais les chefs-d’œuvre de Palissy, devenu artiste plus consommé par la contemplation des grandes toiles des grands marbres pendant son séjour a Paris 'sous Catherine de Médicis, décorent les musées domestiques du prince Soltikof, a Paris; de M. Rothschild, à Londres; de M. Sauvageot, ( e M. Rallier, enfin de M. Sellières, qui a voue un culte à la mémoire de ce grand artisan, et qui a Zt de sa demeure un musée de ses œuvres. C’est chez M. Sellières, au château de Mello, qu on admire le grand bassin des Eléments, ou la terre i imité les délicatesses du métal ; le combat de* Centaures et desLapithes, monument unique de
l’atelier de Palissy ; le relief de Persée et d’Andromède, celui de la femme adultère, celui de la vendange et des plats à jour festonnés d’arabesques, dont des marguerites en fleur émaillent et semblent parfumer les bords, devise parlante de quelque amour royal ou chevaleresque inspiré à l’artiste. Il est beau de voir la passion désintéressée de l’art, dans des hommes de luxe, attribuer ainsi des prix énormes à des morceaux de terre cuite qui gardent seulement l’empreinte des doigts d’un pauvre artisan! Le métier ainsi devient or, et l’or devient art, à la gloire de l’homme de goût et au bénéfice de l’ouvrier; échange mutuel entre le luxe et le travail, et la fortune qui les ennoblit tous les deux !
Nous devons à M. Sellières la clef des musées de Palissy.
Mais cette gloire, cette faveur des cours, cette popularité de ses ouvrages dans toute la France et jusqu’en Espagne et en Italie, cette fortune, repos de ses vieux jours et héritage de ses enfants, ne contentaient pas l’ouvrier de terre. Il sentait qu’il avait en lui une autre œuvre à façonner, son âme. Comme Socrate, statuaire en marbre, c’est en luimême qu’il s’efforcait de tailler sa propre statue, par la ressemblance avec le divin modèle de toute perfection, par la sainteté de sa vie, et, s’il était nécessaire, par le martyre. La vie immortelle, à mesure qu’il avançait en âge, l’occupait plus que la vie mortelle. Dès son enfance, et pendant tout le cours de ses apprentissages, de ses voyages et de
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ses lattes corps à corps avec la terre, la passion de Dieu l’avait travaillé, soutenu et consolé. C’est cette passion dont il trouvait la satisfaction dans la solitude des forêts, sur la cime des montagnes et au bord des mers. Elle lui faisait rechercher les lieux déserts pour s’abîmer plus en silence dans la contemplation des formes et de la vie des rochers, de la structure et de la végétation des plantes, du réseau souterrain des eaux, de l’organisation et des mœurs des animaux . Il en sait des secrets mer¬
veilleux, à la gloire de Celui qu’il appelle le grand mécanicien, le grand constructeur, le grand animateur des mondes. Cette contemplation pieuse et passionnée des choses de la terre devait porter nécessairement une âme si complète à la divination des choses d’en haut. Tout vrai génie monte sans cesse, et en montant il rencontre Dieu.
Palissy croyait l’avoir rencontré, et il vivait dans un perpétuel commerce avec l’esprit invisible qui seul lui rendait raison des choses visibles. C’était le temps où la Réformation, née des abus introduits par les Médicis dans l’Église catholique, préludait à la liberté de penser, tout en voulant rester fidèle au dogme principal du christianisme, et où la foi d’autorité et la foi de raisonnement luttaient avec le fer et le feu, l’une pour conserver, l’autre pour conquérir le monde des âmes. La famille de Palissy et lui-même étaient de la religion réformée; ils subissaient les persécutions de la religion dominante. Il y a dans l’homme une tyrannie naturelle : quand il ne peut pas asservir au nom des princes, il aime asservir au nom de Dieu. Il
n’apprend à respecter la liberté d’autrui qu’après avoir mille fois souffert dans la sienne. Les prédicateurs du culte nouveau dans les provinces du midi et de l’ouest y étaient traqués comme des bêtes fauves, prenant différents déguisements et métiers pour cacher leur véritable métier de moissonneurs d’âmes; épiés, emprisonnés, enfermés, traînés sur les routes et conduits dans les villes pour y être jetés au feu des bûchers; prélude sinistre de la Saint-Barthélemy.
Des traits sublimes de foi, de résignation, de dévouement et d’espérance signalaient cette persécution. L’un, évadé de sa prison la veille du supplice, et voyant qu’il n’était pas suivi par ses compagnons de captivité moins adroits que lui, y rentrait pour les consoler jusqu’à la dernière heure. L’autre, le matin du jour de sa mort, éveillait son ami couché sur la même paille, et, lui montrant de la main une splendide aurore d’été sur l’horizon, lui disait : — « Réjouissons- nous ! Si le spectacle de « la nature et de la clarté renaissante est si beau « sur la terre, que sera -ce demain, quand nous cc verrons tant de pavillons éternels? » Les plus heureux se réfugiaient sur les écueils et dans les îles qui bordent les côtes de Saintonge, et venaient, à travers les tempêtes et en bravant la mort, apporter la parole évangélique à leurs coreligionnaires.
Palissy, qui se nourrissait de leurs doctrines, décrit avec admiration leur zèle et leur intrépidité : « Ces vieillards n’avoient point d’épée, dit-il, à leur « ceinture, mais un simple bâton à la main, et s’en « alloient ainsi seuls et sans crainte, selon cette
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ui
cc parole du Maître : « Vous annoncerez ma loi cc allant, venant, mangeant, buvant, couchés, levés,
« assis sur le bord des chemins. » — Us portoient « leur nourriture dans leur chemise, car il y en a voit (c bien peu de riches dans notre assemblée, et nous cc n’avions pas de quoi leur payer leur salaire. — Les cc peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, cc imprimeurs, et autres, » dit un historien catholiquedu temps, ce qui, dans leurshumbles métiers, ont cc cependant quelque exercice d’esprit , furent les cc premiers à se prendre aux idées neuves. »
Lame poétique et musicale de Palissy était particulièrement séduite par la poésie et par le chant des psaumes, dont les prédicateurs apprivoisaient le peuple des champs, ce En les écoutant, dit-il, il cc me sembloit que je me promenois le long des ricc deaux d’aunes et de frênes qui voilent le lit des cc eaux des ruisseaux, et que j’entendois un peu murcc murer les eaux courantes du ruisseau qui couloit cc au pied de ces rideaux d’arbres; et, d’autre part, cc j’entendois la voix des petits oiseaux qui étoient cc sur lesdits aubiers, et lors me venoit à souvenir ce du psaume cent quatrième, sur le plan duquel cc j’avois dessiné mon jardin, et où le prophète dit cc que les ruisseaux passent et murmurent aux valcc lées, au bas des collines , et où il dit aussi que les « oiseaux font résonner leur voix sur les arbris- <( seaux plantés au bord des eaux courantes . fi me cc sembloit encore que j’entendois les voix de pince sieurs vierges qui gardoient leurs troupeaux, et cc des pasteurs jouant mélodieusement de leurs cc flûtes. »
Mais il décrit bientôt la persécution religieuse et politique qui dissipe ces petits troupeaux : cc Je me cc retirai secrètement dans ma maison, dit-il, pour «ne pas voir les meurtres, les reniements, les pil- « lages qui se faisoient dans les villes et dans les « campagnes: cependant, deux mois que j’y res- « tai , il me sembla que l’enfer étoit défoncé , « et que tous les démons étoient sortis pour race vager la terre. De ma maison, je voyois les solcc dats courant par les rues l’épée nue au poing, cc criant : Où sont-ils?... Les petits enfants euxcc mêmes s’assembloient dans une place que je voyois cc de la maison où je travaillois de mon métier de « terre, et imitoient les blasphèmes, les batailles et cc les meurtres des hommes. Il me prenoit soucc vent envie d’en faire vengeance ; mais je récitois cc en mon cœur le psaume de miséricorde! »
Vile
Palissy revint à Paris pour échapper à ces spectacles : son génie le préserva du massacre de la Saint-Barthélemy, peut-être aussi l’humilité de sa condition et la douceur de son caractère. Jean Goujon, le Michel-Ange de la France, plus envié parce qu’il était plus célèbre, fut atteint sur son échafaud de sculpteur, en travaillant aux cariatides du Louvre; il tomba, le ciseau à la main, au pied de la statue à laquelle il donnait sa vie. Les protections de cour sauvèrent Palissy. Il occupa ses loisirs d’abord, et plus tard ses captivités à écrire, de son art, de son âme et de sa foi, les choses, étranges sous la plume inculte d’un ouvrier, que nous avons ci-
LE CIVILISATEUR
tées de lui. Le style grandissait en lui avec la sagesse et les années. Nous n’en connaissons point, en français, de plus biblique et de plus moderne a
la fois. On y sent les premiers bouillonnements d une source qui va jaillir: c’est une langue qui se moule sur l’âme, et non sur l’antiquité. Ce sont les ignorants qui créent les langues; les savants ne font que les exhumer.
Le principal livre de Palissy dans sa maturité est un recueil de méditations philosophiques, religieuses, artistiques et surtout agricoles, qu’il intitule son Jardin. C’est le Salomon des ouvriers, se
reposant au soleil couchant de sa pénible et sainte vie, se remémorant les choses de la nature, de l’art et de l’âme, qui ont laissé leur empreinte dans son imagination et dans son cœur pendant son pèlerinage ici-bas. On y sent le laboureur, le fabricateur de briques et le fabricateur de songes; on y sent surtout l’adorateur du suprême Ouvrier en esprit et en vérité. L’amour de la nature lui en donne l’intelligence, et l’intelligence de la nature lui révèle les lois, les forces, les grâces de la création.
Il se figure que, pour s’abriter contre les persécutions et les guerres civiles de son temps, Dieu lui a permis de se construire un jardin inaccessible aux bruits, aux troubles, aux ravages du monde, une sorte d 'Éden dont il est X Adam ; il rêve qu’après avoir dessiné, planté, semé cet asile, il y donne, à l’ombre de ses vergers et au bord de ses sources, des leçons de culture, de sagesse, de piété et de bonheur aux hommes. Il se peignait ces images de
félicité, de liberté et de repos dans les murs de la
BERNAUD DE PÀLISSY.
Bastille de Paris, où le maréchal de Montmorency et ses autres protecteurs du parti opposé le tenaient enfermé pour sa sûreté, autant que pour ie contraindre à sa conversion.
Comme le Créateur lui-même l a fait dans son œuvre, Palissy répand son âme dans toute sa création imaginaire, et il convie tous les animaux vivants, intelligents et aimants à l’habitation et à la félicité de l’homme. 11 y associe même les plantes, qu’il dépeint comme susceptibles d’un certain degré incomplet d’intelligence et d’amour.
« Sur les parois de mes cavernes de rochers, il y « aura,» dit-il, songeant à ces objets qu’il a si souvent reproduits dans ses compositions d’argile et d’émail , « nombre d’espèces d’herbes et de « mousses disculpées, comme sont les scolopen- « dres, les cheveux de Vénus, les adiantes et au- (c très espèces d’herbes , et au - dessous desdites « herbes et mousses, il y aura un grand nombre « de lézards et insectes qui ramperont le long des « loches, les uns en haut, les autres en travers, ce les autres descendant en bas, faisant leurs gestes, ce attitudes et plaisants contournements ; et tons « lesdits animaux seront insculpés et coloriés si « près delà nature, que les autres insectes, lézards « et couleuvres naturels, les viendront souvent ad- « mirer, comme tu vois qu’il y a un chien insculpé ce dans mon atelier de potier, que plusieurs chiens « se sont mis à gronder contre, pensant qu’il fût fC naturel; et du rocher suinteront plusieurs ruis- « selets d’eau qui tomberont dans le bassin, où il a y aura poissons naturels, grenouilles et tortues.
U*] GIVIL1SATKI K.
« Et au-dessus de cette grotte ouverte au ciel, je <c planterai, en façon de corniche, un grand nombre « d a bépines et autres arbrisseaux portant leurs « fruits pour la nourriture des oiseaux, lesquelles cc aubépines et autres arbustes seront cause que « ceux qui se pourmèneront en icelles allées auront « ordinairement le plaisir de diverses chansonnet- « tes qui parles oiseaux seront dites sur ces arbris- « seaux, fl y a deux causes qui rendront les oiseaux cc amateurs de dire leurs chansonnettes en ce lieu. « La première cause est le soleil, qui dès le matin « jettera ses rayons sur les arbrisseaux; la seconde
« est que les oiselets trouveront ordinairement « quelque chose à se repaître sur les branches, cc Pou r mieux les accoutumer en ce jardin, je jetcc terai en temps d hiver des graines de plusieurs « semences sur la terre, afin qu’ils trouvent à nuance ger quand la saison aura rendu les arbres sté-
cc ri les....
cc Et ceux qui se pourmèneront au-dessus de ces
« galleries, et s’appuieront sur l’accoudoir pour se cc récréer, auront les arbustes et les oiselets sur leur « tète; et, voulant regarder la beauté du jardin et cc ce qui s’v fera, ils auront de la senteur de cercc tains violettes, marjolaines, basilics et autres « espèces d’herbes, abritées, par les rochers, des « froideurs du nord et de l’ouest. Ces montagnes cc exposées au midi et au matin, échauffées tout le cc jour par le soleil, rendront la nuit leur chaleur ce à ces plantes, herbes et arbres, et les fruits en secc ront plus savoureux et à meilleurs goûts... De « plus, celles qui demanderont l’humidité seront
« plantées le long des ruisseaux qui sortiront de « ces rochers et montagnes, et ces petits ruisseaux «feront, en allant, un grand ruisseau; certaines « circulations formeront des îles propres à nour- « rir des herbes aquatiques, et pour arroser cha- « cune, je creuserai un grand nombre débranchés « de sureau qui s’engenceront l’une au bout de l’au- « tre; et j’en présenterai un bout aux suintements « des roches, et je les soutiendrai sur de petites « fourches en bois plantées en terre, qui porteront « mes petits canaux à chaque place que je voudrais « mouiller. Et pour que le pied des hommes ne foule « et ne gâte pas les herbes, entre le rocher et les « plantes auxquelles je conduirai l’eau, mes aque- « ducs de sureau seront percés tout le long de pe- « lits trous qui laisseront pleuvoir comme une rosée « perpétuelle sur les herbes. »
Puis après une longue et amoureuse description de ses montagnes, cavernes, rochers, parterres, vergers, entremêlée de réflexions merveilleusement pieuses et d’elans de 1 ame a Dieu : « En me retirant « des labeurs de cette terre , s’écrie-t-il , je n’ai « trouvé en ce monde autre délectation que de cc construire et cultiver mondit jardin , tellement « que depuis ce temps-la je n ai fait que rever a 1 é- « dification d’icelui.... Et la semaine passée, comme « j’étois en mon lit endormi, il me sembla que mon « jardin étoit déjà lait comme j ai dit ci-dessus, et «que je commençois déjà à en manger les fruits, « et me sembloit qu’en passant le matin par ledit « jardin, je considérois les merveilleuses choses que « le souverain Maître a commencé à faire à nature. »
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Palissy sort de là pour s’élever aux considérations les plus surnaturelles, mais les plus vraies, sur les lois morales de toute la création, visibles pour un génie religieux et philosophique dans les lois physiques delà végétation et de l’animalité. Il épanche sa charité sur les animaux, il prête son intelligence aux végétaux, aux rochers eux-mêmes , aux sources, à l’Océan ; il fraternise de l’âme avec l’âme universelle, dont il voit les actes, dont il plaint la sensibilité, dont il entend la plainte ou la joie dans toute la nature.
« Nulle nature, dit-il, ne produit son fruit sans cc extrême travail ou douleurs. Je dis aussi bien les « natures végétatives que les sensibles et raisonna- « blés. Si la poule devient maigre pour faire éclore « ses poussins, si la chienne souffre en mettant bas « ses petits, je te puis assurer que les plantes souf- « frent en produisant leurs fruits...
cc J’étois une fois dans les îles de la Saintonge. cc J’aperçus une vigne plus chargée de fruits que cc toutes les autres : m’enquérant de la cause, on me cc répondit qu’elle étoit chargée à mort. Je demancc dai ce que l’on vouloit dire. J’appris alors qu’on cc lui avoit laissé plus de rameaux que de coutume, cc parce qu’on vouloit l’arracher après la cueillée; cc mais qu’autrement on n’auroit pas voulu permeîcc tre quelle fût chargée si abondamment. Ce qui cc veut dire que si on laissoit faire aux vignes ce cc qu elles voudroient, elles se tueroient à cause de cc l’abondance des fruits qu’efles s’efforceroient de cc produire... Bien des fois j’ai contemplé des arbres cc et plantes qui se sentoient mourir, et qui, avant de
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« mourir, sc hatoicnt deficurir et dcptodunc ou
« nés et fruits avant le temps accoutumé... Que se- « roit-ce si je parlois des hommes? »
Plus loin, il contemple dans son jardin ce les race meaux des vignes, des pois et des courges, lesquels cc sembloient avoir connoissance de leur débile nact ture ; car, ne pouvant se soutenir d eux-mêmes, ils cc jetoient certains petits bras comme hlaments en cc l’air, et, trouvant quelques petites branches, ils cc venoients’y lier, suspendus et attachés... Quelquecc fois aussi, passant par les jardins, je voyois pince sieurs de ces rameaux qui n’avoient rien à quoi « s’appuyer et jetoient leurs petits bras en 1 air, pence sant saisir quelque chose pour se soutenir. Lors « je venois leur tendre certaines branches pour aicc der à leur foiblesse ; et un matin l’ayant fait ainsi, cc je trouvai le soir que ces plantes avoient jete et cc entortillé leurs bras autour de ces appuis. Et, tout cc émerveillé de la providence de Dieu, je me rappecc lois cette parole : que les oiseaux même y ont part, cc et ne tombent pas sans sa volonté!...
cc J aperçus aussi certains arbres fruitiers, lescc quels il sembloit qu’ils eussent quelques connoiscc sances, car ils étoient soigneux à garder et a procc léger leurs fruits, comme la femme son petit cc enfant. Parmi ces plantes, les vignes, les courges, cc s’étoient posées et contournées certaines feuilles cc dont ils couvre i eut leurs fruits, craignant qim *e cc froid ne les endommageât. Les rosiers et groseiL « liers, afin de se défendre contre ceux qui voûte droient ravir leurs fleurs et germes, avoient mis « au-devant des armures et épines piquantes. Je v is
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« le froment et autres blés, à qui le Tout-Puissant « avait donné la sagesse dévêtir leurs fruits si excel- « lemment, que Salomon ne fut jamais si bien vêtu <c avec toute sa sagesse. Toutes ces choses me don- « noient occasion de tomber sur ma face et d’adocc rerie Vivant des vivants, qui a fait de telles choses « pour l’utilité et le service de l’homme! — La « terre seroit bénie, s’écrie-t-il alors, si 1 homme y a travai lloit ! »
Le potier devient lyrique, et le cantique du prophète se mêle au travail de ses mains: « fl ny a « trésor pareil aux petites herbes des champs,
« même les plus méprisées! »
Si la nature que nous appelons inanimée, par ignorance sans doute et par faiblesse de vue, lui fournit de tels hymnes, qu’on juge des impressions qu’il recevait de la contemplation des animaux, des champs, et des merveilles del intelligence
de l’homme !
« Quand je soiTois du jardin, dit-il, pour aller « me pourmener à la prée qui penche vers la rivière, « étant là, je voyois jouer, gambader et folâtrer « certains agneaux , moutons, brebis, chèvres et « chevreaux, ruant, sautelant et faisant plusieurs « gestes et mines étranges; et mêmement me « sembloit que je prenois grande délectation à « voir certaines brebis dépouillées , lesquelles « sentant le temps nouveau (le printemps) , ayant « laissé leurs vieilles robes, elles faisoient mille « sauts et gambades en ladite prée. Je voyois cer- « tains autres béliers qui se reculoient bien loin « l’un de l’autre; et puis, courant d’une vitesse en
« grande roideur, ils se venoient frapper des cornes « l’un contre l’autre. Je voyois aussi des chèvres « qui, se levant des deux pieds de derrière, se heurte toient les cornes d’une grande violence; aussi cc je voyois les petits poulains et les petits veaux cc qui se jouoient et folâtroient auprès de leurs « mères... Toutes ces choses me voyoient d’un si cc grand plaisir, que je m’écriois en moi que les <c hommes étoient bien fous d’ainsi mépriser les cc lieux champêtres et l’art d’agriculture, lequel cc nos pères anciens, gens de bien, et même les procc phètes, ont bien voulu exercer, voire même garder cc leu rs troupeaux .... »
Hélas! c’était dans les murs et dans les fossés d’une prison, séparé de sa femme par le tombeau et de ses enfants par la captivité; des horizons de la Seine parla proscription, des outils et du travail de son art par la vieillesse, de ses frères en religion par le martyre, que Palissy écrivait ces choses, et se consolait dans sa pensée de sa ruine, du cachot, et de sa mort prochaine. Ces feuilles éparses, longtemps oubliées, enfin recueillies, forment deux volumes, véritables trésors de sagesse humaine, de piété divine, de génie éminent, de naïveté, de force et de couleur de style. Il est impossible, après les avoir lus, de ne pas proclamer ce pauvre ouvrier d’argile un des plus grands écrivains de la langue française. Montaigne ne le dépasse pas en liberté, J. J. Rousseau en seve, la Fontaine en grâce, Bossuet en énergie
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lyrique. Il rêve, il inédite, il pleure, il décrit et il chante comme eux.
Il touchait alors à ces dernières heures de la vie où la voix de l ame prend plus de mélancolie et de solennité, comme les bruits du soir dans une nature qui va s’éteindre et se taire. Son ancien patron avait pitié de ce vieillard prêt à mourir dans les chaînes, et à changer seulement de tombeau. Le roi Henri III alla le visiter dans sa prison, désirant 1 affranchir, et mettre sa grâce au prix d’une légère complaisance de sa foi. « Mon bon « homme, lui dit le roi, il y a quarante-cinq ans cc que vous êtes au service de ma mère et de moi; « nous avons endure que vous ayez vécu en votre a religion parmi les feux et les massacres. Main- « tenant je suis tellement pressé par ceux des « Guises et par mon peuple, que je me vois con- « traint de vous livrer entre les mains de mes « ennemis, et que demain vous serez brûlé si vous « ne vous convertissez. » — Le vieillard s inclina, attendri par la bonté du roi, humilié de sa faiblesse, mais inébranlable dans la foi de ses pères,
cc Sire, répondit-il , je suis prêt à donner mon
« reste de vie pour l’honneur de Dieu» Vous m avez cc plusieurs fois dit que vous aviez pitié de moi, cc et moi j’ai pitié à mon tour de vous qui avez pro- « noncé ces mots : Je suis contraint ! Ce n est « pas parler en roi, sire! et ce sont paroles que « ni vous, ni les Guises, ni votre peuple, ne pour- « ront jamais me faire prononcer. Je sgais mou- « rir! »
Les courtisans qui accompagnaient le roi, au heu
d’admirer, s’indignèrent. — « Voyez I insolent! s ert criaient-ils; ne dirait-on pas qu’il a lu Sénèque et « qu’il parodie le mot du philosophe : ce Celui qui «sait mourir ne sait jamais être contraint!))
Henri III, meilleur que sa cour, en considération de ses belles œuvres qui décoraient ses palais, et en mémoire de sa mère, ne consentit pas à ceder Palissy aux Guises, et laissa la vieillesse et la nature achever le condamné. Il expira martyr volontaire dans les cachots de la Bastille, et ne retrouva la liberté que dans la mort,
Sa gloire parut longtemps ensevelie avec lui; elle ne fut exhumée de l’oubli avec ses œuvres que dans le dernier siècle, par Faujas de Saint-Fond, Fontenelle, Buffon ; dans celui-ci par M. Cap, qui recueillit, classa, commenta ses œuvres; et enfin,
tout récemment, par un jeune homme dont Famé et l’imagination se passionnèrent, par ressemblance de nature, pour Fart, la poésie et le martyre de Palissv, M. Alfred Dumesnil. Nous leur devons les matériaux de la statue d’argile du potier de terre.
Bernard de Palissy est le plus parfait modèle de l’ouvrier. C’est par son exemple, plus que par ses œuvres, qu’il a influence sur la civilisation, et qu’il mérite une place à part parmi les hommes dont le nom a grandi le nom de l’humanité. Qu’il fût resté inconnu et routinier dans la tuilerie de son père à pétrir ses tuiles; qu’il n eut jamais purifié, façonné, émaillé sa poignée de boue; que ses groupes naïfs, ses reptiles rampants, ses limaçons baveux, ses grenouilles humides, ses lézards éveillés, ses
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herbes et ses mousses trempées de pluie n’eussent jamais décoré les fonds ou les bords de ces plats, de ces aiguières, de ces salières, ornements aussi bizarres que minutieux des tables et des dressoirs du seizième siècle; certes, rien n aurait manqué à l’art dePhidias, de Michel-Ange, à la porcelaine de Sèvres, de la Chine, de Florence ou du Japon; mais sa vie aurait manqué à l’admiration et à l’imitation de
l’homme de métier. C’est le patriarche de l’atelier, le poète du travail des mains dans les temps nouveaux ; c’est le potier de terre de l’Odyssée, de la Bible, de l’Évangile, la parabole faite homme pour ennoblir et diviniser toute profession, même la plus triviale, pourvu qu’elle ait le labeur pour mérite, le progrès et l’art pour mobile, Dieu pour fin.
Tel fut Palissy. Né de lui-même, il sent un génie au bout de ses doigts ; il ne jette pas la terre glaise sous ses pieds; il ne méprise pas la vile matière que sa condition a mise dans ses mains; il s étudié à la purifier et à l’ennoblir en l’imprégnant de son âme ; il parcourt le pays avec sa truelle et sa spatule, gagnant sa vie honnêtement de fourneau en fourneau ; puis , quand sa profession n a plus rien a lui apprendre, il va dans les solitudes interroger le maître des maîtres, la nature, en lui dérobant ses mystères ; il en prend l’amour et l’enthousiasme à force de la contempler; il l’égale dans ses formes, dans ses couleurs , dans ses jeux; il transporte la feuille, l’herbe, la mouche, le reptile, l’insecte, le ruisseau, la rosée, l’humidité, la fraîcheur,
le vernis de la lumière sur un morceau de terre, en recherchant la perfection de 1 art , cjui se cache toujours pour être découvert , et qui se refuse pour être ravi 5 il rencontre la miseie, 1 incrédulité , la raillerie de ses contemporains; il s’obstine, il s’acharne : il brûle sa maison pour alimenter son dernier fourneau ; il fait violence au génie de l’invention ; il manifeste la folie de 1 esperance , l’héroïsme du travail : il est récompensé ; il triomphe; il s’illustre et il enrichit ses enfants. Mais ces récompenses terrestres , dont il rend grâce à la Providence , ne sont rien pour lui : 1 ouvrier est satisfait , l’homme ne l’est pas ; il a soif de la beaute et de la gloire éternelles. Ce qu’il a découvert de plus précieux dans ses contemplations solitaires de la nature , ce n’est pas son art , c est Dieu , la fin et l’objet de tout art parfait. Il écrit dans ses loisirs ses merveilleuses contemplations; il épanche son intelligence dans ses cantiques , œuvres de sa piété, mille fois plus que dans ses vases, œuvre et jeu de ses mains. Cette âme éclate, sans étude et sans langue, d’un saint enthousiasme. Il s’attache avec une foi filiale au culte alors persécuté de ses frères; il donne sa jeunesse pour son métier; il donne sa maison pour son ait, ii donne sa vieillesse, sa liberté, sa vie pour son Dieu; il s’élance de son cachot au ciel sur les ailes de la sainte espérance; il laisse après lui de futiles chefs-d’œuvre sans doute, semblables aux édifices d’argile, de sable ou de coquillages que les enfants ' laissent oubliés après eux sur la place où ils oui joué avec d’autres enfants de leur âge; mais il laisse
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d’éloquentes leçons et d’immortels exemples de travail, de patience, de lutte avec l’obstacle, de victoire sur la matière , d’élévation douce , de piété et de vertu, aux artisans de toutes professions. Sa vie veut dire labeur, ses œuvres inventions, sa mort martyre. Son livre devient le catéchisme, non-seulement du métier de terre, mais du métier plus sublime de bien dire, de bien faire et de bien vivre ; son nom est le patron des métiers ingrats, obstinés et victorieux. Palissy conquiert légitimement ainsi une place parmi les grands hommesdans l’obscurité.
Quelques-uns disent : «Mais il n’a manié que de l argile ! » Qu’importe ? La grandeur n’est pas dans le métier, elle est dans le caractère. Si un tel homme est petit, qui donc est grand ?