‹ Bernard de Palissy, le potier de terreChapitre 3 sur 4 · BERNARD DE PAL ISS · texte numérisé non relu

BERNARD DE PAL ISS

Mais ces merveilles del’Orient restaient encore inconnues à l’Occident dans le quatorzième siècle. La faïence vernissée y paraît pour la première fois dans les pavés de l’Alhambra de Grenade et dans les mosquées des Maures en Espagne. C’est par l’Arabie que cet art s introduit en Europe. Ce n’est qu’un siècle plus tard que le fameux Lucca délia Robia, ce Palissy toscan, s illustra par les faïences émaillées en Italie. Sculpteur en terre cuite, il parvint, après des travaux obstinés, à colorer et à vernisser ses groupes d’un émail blanc, imperméable aux éléments qui rongent 1 argile. Les villes industrieuses de Florence et de Faenzci, d’où vient le nom de faïence, lui durent leur exportation et leur renommée. La peinture s’empara bientôt de cet émail comme d’une toile impérissable, et les tableaux des plus grands maîtres furent copiés, calcines et perpétués sur ces disques de faïence. La sculpture voulut rivaliseï avec la peinture, et groupa ses statuettes et ses bas-reliefs autour des vases, des coupes, des aiguières et des plats de cette argile solidifiée.

L’art du potier en était là quand Bernard de Palissy fabriquait ses tuiles, ses briques et ses amphores pour contenir l’eau, le vin et l’huile dans sa tuilerie. Mais que pouvait savoir de ces secrets de l’artiste le pauvre ouvrier ignorant, sans modèles, sans livres et sans guides dans un hameau de paysans aussi rudes que lui, au milieu des marais et des bois de la Saintonge? Et cependant 1 art, qui s atta-

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eha partout d’abord au culte des dieux, comme s il était pressé de retourner à sa source et de se diviniser lui-même en se mêlant aux choses saintes , apparut au jeune potier à travers les splendeurs des dessins gothiques des vitraux coloriés de son église. Il comprit que ce verre qui laissait passer les rayons de soled dans le temple, et qui incrustait les merveilleuses scènes de la Bible et de 1 Évangile, n’était qu’une terre et un sable plus pétris par la main de l’homme, plus épurés et plus solidifiés par le feu, et devenus transparents comme le cristal de roche par des procédés semblables à une magie de l’ouvrier. De ce jour, la terre qu’il maniait si bien lui parut de la boue ; son imagination se représenta une magie à imiter, d autres à découvrit . 11 quitta la tuilerie de son père, et il se mit en apprentissage chez des artisans verriers, alors assimilés à la noblesse par la science et la dignité de leur métier.

L’art de la vitrerie ne consistait pas seulement à fondre le verre, mais à le découper en losanges pour l’enfermer en compartiments dans l’ogive des cathédrales ou des chapelles, et le couvrir de peintures représentant les paysages, les animaux , les personnages, les mystères du ciel chrétien. Les vitraux étaient le poème des yeux pour le peuple qui fréquentait les églises, fis chantaient aux regards des paysans la création du monde, les délices du paradis terrestre, les fleuves, les arbres, les lions, les agneaux, les oiseaux, compagnons de l’homme, les miracles de la révélation, les supplices du Calvaire, les martyres du cirque, les résur-

rections, les assomptions des victimes de la foi nouvelle; puis les cieux ouverts, le Père de Féternité, le Fils verbe et miséricorde du Père, l’Esprit sous la forme de la colombe volant de F un à Fautre pour constituer l’unité, et répandant de sa poitrine étincelante des rayons pour semer partout la lumière et l’amour; enfin les âmes heureuses, figurées par d’innombrables visages ailés formant des orbes semblables aux étoiles échelonnées dans le firmament, et jouissant du rayonnement divin dans la demeure du Père.

Bernard de Paiissy, pour se rendre capable de Fart qu’il avait adopté, profita des heures de la nuit et du superflu de son salaire pour s’instruire dans toutes les sciences du calcul et de la main qui se rapportaient à son métier. Son esprit, à la fois ardent et infatigable, se forma en même temps que ses doigts. Il apprit promptement la géométrie, le dessin, la peinture, la sculpture élémentaire. Les sujets de ses dessins l’entraînèrent bientôt aux livres sacrés et aux livres profanes, feuilletés pour y chercher des scènes, des tableaux, des allégories.

Il devînt, à son insu, lettré, poète, théologien, philosophe, politique. En étudiant un seul métier avec la passion de le porter aussi loin que ses facultés, il toucha à toute chose : il ne voulait former en lui qu’un artisan, il forma un homme. C’est le caractère de tout vrai génie, d’aspirer toujours à être universel : les prétendues limites qui sépa¬

rent un métier d’un autre métier sont les bornes de la pensee. Le génie les franchit presque toujours pour arriver a l’infini, vrai champ de l’esprit hu-

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main. Dans cet infini, tout se tient et tout se coin plète. L’univers n’est qu’un art immense qui ébauche, qui sculpte, qui dessine, qui peint, qui écrit, qui chante, qui révèle le beau, c’est-à-dire Dieu. C’est ainsi que Palissy comprenait le sien. On va voir qu’à la fin de ses jours il façonnait la pensee dans son esprit comme, jeune, il façonnait 1 argile dans ses mains, et que son style, moulé sur la nature, n’avait ni moins de couleurs, ni moins de relief, ni moins de vigueur et de grâce que ses groupes ou ses tableaux. Jhn devenant potier, il était devenu poète et écrivain.

On ne sait quel instinct vague porte l’enfant de génie et l’artisan ambitieux de perfections, à quitter de bonne heure son pays natal et à voyager. Ils pensent sans doute, 1 un et 1 autre, qu’ils trouveront au delà de leur horizon materiel un nouvel horizon moral, dans lequel leur apparaîtront des choses inconnues. Le changement de lieux correspond à cette inquiétude naturelle de l’âme qui cherche on ne sait quoi de plus parfait; et puis chaque ville et chaque contrée s’incorporent, pour ainsi dire, plus spécialement une partie quelconque de l’art, de 1 industrie, des métiers de l’homme. Ici on forge mieux le fer, là on étame mieux le cuivre; au midi la soie, au nord le lin, au centre la faïence, à l’est les métaux, à l’ouest les laines, aux Pyrenees le cristal, a Lyon les fabriques. Le climat, les productions naturelles^ les éléments, les eaux, les traditions, les habitudes des lieux, se prêtent plus ou moins à chacune de ces industries humaines; le fils tient son secret du père, l’art se

localise, et il faut, si l’on veut atteindre à sa perfection, aller l’étudier sur place. De là la coutume de ce tour du monde ou de ce tour de France par lequel, depuis Homère et Pythagore, lorsqu’un simple ouvrier de chaque profession commence la vie du philosophe, du poète et de l’artisan, il se donne, de villes en villes et de peuples en peuples, le spectacle du monde avant de se donner lui-même en spectacle et en modèle à son art.

Bernard de Palissy alla travailler de villes en villes jusqu a Tarbes, située sur un plateau en face des Pyrénées, où florissait alors la peinture sur verre. Bientôt, attiré par la scène, pittoresque qu’il avait sous les yeux, il se sentit peintre à l’aspect de ce tableau de la nature; il laissa pour un temps 1 argile et le verre, et parcourut les gorges et les sommets de ces montagnes, où le suprême artiste semble s être joue avec toutes les cimes, toutes les vallées, toutes les forces et toutes les grâces de la création. Si Bernard de Palissy n’était qu’ouvrier en entrant dans ce labyrinthe des Pyrénées, il en sortit peintre et poète. Il se dégoûta de l’uniformité de I atelier de Tarbes, et, voyageant comme dessinateur et faiseur d 'images, il gagna ainsi sa vie, en perfectionnant sa main et en élargissant ses idées. Il parcourut, en peignant, toutes les provinces de France, depuis Marseille jusqu’en Flandre et aux bords du Rhin ; ses courses à travers les montagnes des Pyrénées et des Alpes, et l’attention particulière qu’il portait aux différentes qualités de la terre, des rochers, des sables, des eaux, pour tout ramener à sa première pro-

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fession , lavaient rendu naturaliste. Il employait ses heures de loisir à errer dans les prairies et dans les bois, à scruter le lit des fontaines, à surprendre dans les joncs et les hautes herbes aquatiques les reptiles, les scarabées , les insectes qui peuplent les bords des sources; à gravir les montagnes, à pénétrer dans les gorges inaccessibles et dans les cavernes, comme pour y épier les secrets de Dieu, Les vastes horizons qu on découvre des lieux élevés, les limites variées du ciel, la vie des feuilles, des prés, se peignaient et s’incrustaient délicieusement dans ses yeux, pour se reproduire plus tard sons sa main. Solitaire enfant de la seide nature , elle était son maître et sa palette à la fois, il s’enivrait de l’extase, de la vérité et de la naïveté de ses impressions; et de cette absence du maître dans ce commerce direct de Palissv avec la nature, devait éclore un art nouveau.

Mais si un instinct éloigne dans la première jeunesse l’ouvrier de son pays, un autre instinct l’y ramène quand il a vu ce qu’il avait à voir. Quoique l’homme soit un être nomade, il a cependant, comme l’arbre, des racines invisibles dans le cœur et dans la mémoire, qui le retiennent ou le rappellent a son berceau. Ces racines sont les souvenirs, les tendresses, les regrets, les reconnaissances qui relient l’homme à cette souche qu’on appelle famille et patrie. Là est son sol nourricier; là il se rappelle un père, une mère, des frères, des sœurs, des compagnons d’enfance, des visages, des voix, des sourires qu’il a aimés avant de parcourir le monde, et que rien, depuis, n’a effacés de sa mémoire.

Ces rêves du voyageur et de l’ouvrier finissent par devenir une douce maladie de sa pensée, dont la guérison n’est pour lui que dans le pays de ses tendresses; ils l’attirent à son insu, et par un cercle qui se rétrécit toujours, vers le village ou le toit de sa naissance. Il finit par y rentrer pour y reposer son cœur. Ce désir est d’autant plus invincible, que l’homme qui l’éprouve est plus sensible. Les images deviennent des passions dans l’âme des poètes ou des artistes.

Palissy avait emporté de son pays natal, en partant pour son tour de France, une de ces images vivantes qui le rappelait dans la patrie. Son âme, recueillie et religieuse, n’était pas de celles qui laissent évaporer une première fleur d’amour au vent du monde. Il se maria, et fonda une famille sur une petite propriété

et sur un travail assidu. Ce bonheur fut, pendant ces premières années de repos, la distraction de son génie. L’homme qui possède ce qu’il aime oublie facilement la gloire. L’ambition n’est que le vide; un cœur plein ne s’agite plus. Mais les enfants survenaient aussi nombreux que les années, et 1 ambition, morte en lui, renaissait pour eux et avec eux. Il fallait pourvoir aux nécessités d’une vie qui se multipliait par autant de vies qu’il y avait d’enfants autour de sa table et de vieillards autour de son foyer. Il chercha d’abord à y subvenir en s’employant comme géomètre à l’arpentage des terres de la Saintonge, sous les hommes du fisc qui venaient, au nom du roi, limiter et mesurer les héritages pour 1 impôt. Ce travail ne l’éloignait pas de l’objet constant de son étude, la terre. En arpentant, il sondait 1 ar-

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gile, il pesait le sable, il pulvérisait le caillou, il méditait ces mélanges et ces combinaisons d’éléments dans le creuset, propres à produire les découvertes fortuites de matière, de pâte, de couleur, de vernis, qu’il roulait dans sa pensée depuis l’âge de la truelle. Un fragment de tesson de faïence de Luca délia Robia, qu’il avait ramassé dans les balayures de quelque château pendant ses voyages, faisait travailler son esprit, comme la pomme tombant de l’arbre fît travailler celui de Newton ; comme la branche du lierre garnie de ses feuilles encore vertes, et flottant sur l’Océan, fit augurer un continent aux premiers navigateurs, compagnons de Christophe Colomb.

Lassé de ce métier lucratif mais temporaire et stérile d’arpenteur, il rentra dans sa maison auprès de sa femme, décidé à tout tenter pour elle et pour ses chers enfants, et à inventer ou à mourir à la peine. Il faut lire dans ses propres pages, passionnées de la fièvre de son amour et de sa volonté, le récit de ses méditations de ses jours et de ses veilles, de cette période de sa vie, comparable aux douleurs d’un enfantement.

« Hélas! dit-il dans son livre intitulé de V Art de « terre, il est vrai que je n’a vois pas beaucoup de « biens; mais j’avois la renommée de bien faire la « portraiture des biens, et on m’appeloit pour des- « siner les plans de terre dans les partages et les « procès. J’étois assez savant dans l’art de la verre- (c rie, et ne me mis à l’art de terre qu’après avoir

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