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Bernard le potier de terre

n n'est rien ri'anssi effroyable qu'un orage dans les Pyrénées. « Qu'on se figure, » a dit un voyageur, « le silence morno et effrayant qui précède celte horreur et le fracas universel nui la suit; l'ohscurilé des nuages entassés, le mugissement des vents, les tourbillons furieux qui se précipitent des réglons supérieures ou s'élèvent de la profondeur des vallées ; le bruit long et soutenu du tonnerre, les éclats de la foudre qui sillonnent les airs, les lorrens de neige fondue accélérés par les averses, et ces grands amas d'eau qui débordent de toutes parts; enfin le fracas des rochers qu'elles détachent et entraînent d.ins les abînins- Malheur à qui se trouve seul, égaré dans ces déserts ! Qui ne se sentirait glacé d'épouvante en voyant s'écrouler les montagnes et la terre se changer en lac sous ses pas? Qui ne croirait que c'en est fait de la nature entière, et que, dans l'instant, tout va s'abîmer dans le chaos? »

Un de ces orages avait éclaté pendant la nuit, vers le milieu de l'été de l'année 1G:Î9.

Le jour conunençait à poindre. Une jeune fille, vêtue de l'élégant et frais costume desmonlagnfs, parcourait les sentiers, dans les envirotis du petit villagfî do Gèdres, en poussant un cri d'appel de dislance en dislance. Le Irem ■ blement et l'altération de sa voix témoignaient d'une vive inquiéluiie cl d'un grand chagrin.

Le nom qu'elle prononçait était celui do Bernard.

Le soleil, s'élevant radieux à l'horizon, commençait à éclairer les ravages de la tempête ; ici des arbres déracinés ou brisés, dont les branches encombraient les chemins ; là des quartiers du roo précipités dans les ravins que la pluie avaitcbangés en (orrens. A chaque pa-, la jeune lillo s<; trouvait anêtée par quel(|uc obstacl*^. Elle s'asseyait de moment en moment sur un bioc de spath calcaire ou sur un tronc de pin sauvage, et, laissant tomber son front dans ses mains, elle pleurait. Puis elle se relevait, caillée

LE SIECLK. — XXJX.

par l'effusion de ses larmes, et, reprenant sa course rapide, elle franchissait les obstacles avec la grâce et la légèreté d'une gazelle, en jetant aux échos le nom vingt fois et toujouis inutilement répété de Bernard.

Elle arriva ainsi au sommet d'un plateau verdoyant d'où la vue pouvait embrasser des distances infinies. Ce plateau assez étroit dominait comme un phare sur la région environnante. Un chêne séculaire en occupait le milieu, planté là comme un drapeau de feuillage destiné à servir de guide aux voyageurs égarés. On les voyait, dans la saison des orages, gravir péniblement les rampes du plateau, venir embrasser l'arbre sauveur avec reconnaissance, et s'asseoir à son ombre pour s'y reposer ou admirer le splendide panorama qui, de ce point élevé, se déroulait sous leurs yeux.

Ni le ciel sans nuages et d'un bleu pâle, ni le soleil émergeant avec solennité des profondeurs de l'horizon et illuminant les cimes des ro'hers granitiques, ni l'éblouissant sprctacle des gouttelettes de pluie laissées par l'averse au bout des brins d'herbe produisant à l'œil l'efiet de rivières enchâssées dans un écrin de velours vert, ni le vol alourdi de l'oiseau plongeant dans l'éther comme la colombe de l'arche apiès le déluge, ou cherchant sur les arhres les vertiges de son nid dévasté; rien de ce magique tabli'au du réveil de la nature no put attirer l'attention de la jeune tille.

A ses yeux voilés de larmes, tout cela était muet, sombre et triste. Son regard sondait les abîmesj les ravins, le courant des ruisseaux déhordés.

Klle cherchait et s'allendalt sans doute à découvrir les traces de quelque drame teiTible accompli pendant la dernière nuit, au milieu des convulsions <io la tempête.

Une grande précipitation se trahissait dans le désordre de sa toilette. Levée avant le jour, elle s'était mise à parcourir les chemins abruptes de la montagne, les bras et le ( (lU nus, les pieds à peini! chaussés do sandales de peau de rhamois, les chi'VtMU dénoués et tombant sur ses épaules en longs anneaux d'un noir de jais. Un jupon rouge, zébré de noir, attaché aux hanches et descendant un peu au-dessous du genou, formait la pièce principale

S!::lîctheca

MOLERï.

de son costume, laissant toute liberté à ses rapides élans h travers les obstacles qui barraient les chemins. Elle était belle ainsi avec ses yeux noirs, ses sourcils bruns et ses lèvres roses. La vivacité, la grâce, la souplesse de sa démarche et de ses mouvemens dénotaient la force et le courage; l'éclat de son regard révélait la passion.

lîde avait atteint ce lieu sauvaae, d'une be.iuté imposante et elTrnyanle à la foi», i|u'on nomme le Chaos. Abattue par la fa'ligue et par le découragement, elle tomba agenouillée devant la pierre Notre-Dame, rocher vénéré des pèlerins, et qu'on nomme aussi la Raillé.

Pendant qu'elle priait, une voix sortit du milieu de cet amas étonnant do blocs carrés dont plusieurs ont jusqu'à vingt mùîres sur foutes les faces.

— Holà! hé! Claudine, as-tu rêvé mariage, que tu cours avant le chant du coq?

La jeune fille tressaillit et tourna la tête; elle passa la main sur son front et dirigea son regard vers l'endroit d'où la voix était venue.

— Ah ! Marcadau, ce n'est pas bien de se moquer de ceux qui ont do la douleur, — répondit-elle d'un ton de reproche.

— M'est avis qu'il y a douleur et douleur,— repartit Marcadau ; — il y en a qui fait do la peine à tout un chacun, et il V en aussi qui excite la colère : ça dépend des motifs. '

La pAlcurdes joues de Claudine s'eiïaça sous une nuance rouge-cerise très prononcée.

— La nuit a été mauvaise, — dit-elle, — et sans doute l'orage a causé plus d'un malheur. As-tu oublié, Marcadau, que, l'an passé, toute une famille périt ensevelie sous une avalanche, qu'un voyageur, le mois dernier, fut 'rappé de la foudre, et qu'on a trouvé avant-hier, à demi dévoré par les ours, le corps d'un pauvre jeune homme étranger à nos montagnes?

— Oh I pour celui-ci. c'était un muguet de la ville de Tarbcsqui en contait à Pierrette, la fille du grand Louis. En voilà une douleur qui ne fait pas de peine! Quand le diable met la gritfc sur ces beaux galans-là, ça réjouit le bon Dieu et les braves gens.

— Ce n'est pas d'un chrétien ce que tu dis là, Marcadau, et lu as un mauvais cœur.

— Ah I je sais bien pourquoi tu dis ça. Je sais bien aussi poin'i|uoi tu cours la montagne avant l'aube, sans te soucier de l'inquiétude (]u'aura ton vieux père Igon à son réveil, "ïlais va demaniler à Pierrette où conduit ce cheminlà, Claudine. Rlle pleure à celte heure, la pauvre lille ; quand elle pleinerait jusipi'au jour ilu jugement dernier, toutes les laimcs de ses yeux ne rachèteraient (loint sa faute. Jlaudits soient les étrangers qui viennent prendre le cœur do nos tilles et nos filles et nous laissent la tiùiitcl

Toutcn parlant. Marcadaus'f tait rapproché de Claudine, il était suivi o'un trou|ieau de «lièvres et tenait à la main un bâton ferré. C'était un grand et robuste garçon de vingtcinq ans, au teint brun, à la (ih^sionomie revèche. au regard oliliipie. Un feiitro do forme conique lui couvrait la tète. Il avait sur .ses épaules une peau de chamois mouclielée de blanc. Do grandes guêtres do cuir lacées jus. qu'au-dessus du genou, un luiut-de-cliausses d'un gros drap brun et une sorte de justaucorps do même étoile Complétaient son costume.

Claudine .s'était relevée.

— Maivadau, — lui dil-elle, — tes paroles ne valent pas mieux (|uo ton cœur; Dieu ne les confirmera point, car l'étranger que tu maudis a guéri mon p re malade do ce vilain mal cjui a emporté l'oncle Germain et le chovrier Candi"kme.

— Tiens 1 comme lu as deviné tout do suite que je voulais parler de maître lirrnard, (|ui élait, lui encore, bien vivant pas plus tard qu'hier au soirl... Kh bien! maître Bernard a guéri le pèro Igon : c'est la vérité des vérités. Après?

11 regarda la jeune fille, qui baissa les yeux foute confuse, comme si on venait de surprendre un secret.

— Quand je parlerais de maître Bernard, il n'y a point de honte à cela, — dit-elle après un instant de silence en relevant lentement la tète et en retiardant à son tour Marcadau au visage. — Maître Bernard est un bon cœur. Voilà trois mois qu'il est dans nos montagnes, et il n'a pas lai.ssé passer un jour sans rendre service à quelqu'un, à toi comme aux autres, Marcailau, et lu devrais mieux t'en souvenir. Il est aussi généreux que .savant; il n'a rien à lui, ni sa science, ni son argent, ni son temps. Mon père n'est pas le seul qu'il ait guéri. La chaumière du vieux Cardogne avait été réduite en cendres, il l'a fait reconstruire de ses deniers, en mettant lui-même la main à la besogne. Quant à son temps, il dit qu'il ne peut pas dormir pendant que la douleur veille, et on le voit aller chez le malheureux, aussi bien la nuit <]ue le jour, au risque de s'égarer dans les montagnes ou de tomber dans les prtïcipiccs...

— Oh I — interrompit Marcadau, — pour ce qui est de s'égarer ou de tomber dans 1rs précifiices, tu peux être sûre, Claudine, que ce n'est pas là ce qui l'inquièlo. Estce que maître Bernard n'est pas un faiseur de charmes? E^l-ce que les esprits de la nuit ne se transportent pasà son gré, d'une montagne à l'aulie, par dessizs les abîmes? Oui, Claudine, (]uand il fait bien noir, on le voit passer dans les airs, à cheval sur un démon qui a de grandes ailes de chauve-souris et qui crache du feu par la liouche ; ou bien encore il prend la forme d'un farfadet, et voltige de rocher en rocher, pareil à une fiamme de l'enfer. Enfin c'est un sorcier, et il jette des sorts.

— Tu n'en jettes pas, toi, Marcadau, — fit Claudine. d'un Ion de pitié dédaigneuse,

— Il t'en a jeté un à toi; c'est pour cela que tu l'aimes. — repartit le chevrier.

— J'aime ce qui est bon et ce qui est beau, — répliqua vivement la jeune fille; — il n'y a point de sort làdedans.

— Maître Bernard,. io te le répète, a fait pacte avec Satan, et c'est pour cela qu'il ne lui est jamais arrivé de malheur dans ses courses de nuit.

— Dieu le protège, Marcadau.

— Le diable est avec lui, Claudine. Depuis qu'il habite le pays, est-ce (luo nous no sommes [las désolés par les orages terribles, qu'on croirait que le monde va finir! Jamais ils n'ont été aussi épouvantables. Tous les chagrins fondent sur la contrée que c'en est pitié ! aujourd'hui la clinie d'une avalan-'he, demain un troupeau dévoré par les ours. Dieu nous punit de garder ce sorcier parmi nous. Nous devrions suivre l'exemple des gens do la vallée : ils en ont brûlé un qui avait jeté des maléfices à une vache.

— C'est horrible!

— Si liorribl(>, Claudine, qu'on dit que la pauvre hèle en avait mis bas un chien à deux tôles. — Marcadau se tut un moment ; puis il reprit d'une voix rude et presque émue : — Claudine, si je te fais de la peine, c'est que tu m'en fais beaucoup aussi, à moi, c'est que je souffre cruellement de tes dédains, qui me funt .saigner le cœur. C'était pourtant un joli projet, et dont la pensée .seule m'emp'issaii de joie, que celui de nous unir, et nos biens en même temps ; cabanes et troupeaux. Le père Igon y conseillait si tu n'y mettais pas obstacle. Mais ce n'est point un paire qu'il te faut pour mari : nous te semblons iro[> rudes et trop grossiers, nous autres enfans de la montagne, et, sur ces haut(Mirs d(>serles et silencieuses, tu ne trouves pas à respi'-er l'air qui te convient. Ce que tu rêves, c'est le brillant costume, c'est la vie joyeuse, c'est le séjour animé de lu ville. Eh bien! écoute-moi, Claudine, cl je te dirai une chosi' que je n'aurais jamais cru pouvoir arriver à te dire, tant elle élait éloignée de ma pensée : oui, si lu veux m'aimer un peu, si In consens à oublii-r maître Bernard, si tu daignes seulement ne pas déi ouragcr mon amour, je puis te promettre ce qui fait l'objet de

ton désir. Le frère do ma mère est, tu le sais, maîlre potier dans la ville de Saintes ; quelques mois avant la mort de mes parens il vint passer une (]uinzaine de jours auprès de nous, et, lorsiju'il s'en retourna il me dit : « Viens avec moi, petiot; je t'enseignerai mon état, et comme je n'ai ni femme ni eiifins, tu seras mon successeur et mon héritier. Voyons, cela te convient-il? Je refusai alors : mais a pri'scnt dis un mot, un seul mot, et j'accepte, et je fais de toi une bourgeoise, et je travaillerai tant et si bien que je to couvrirai de soie et de dentelles, (]ue tous les jours seront des jours de fête, et que tu n'auras rien à envier aux dames les plus riches de la ville...

— Tu te trompes sur mes sentimens; je n'ai point l'ambition que tu me supposes ; mais je l'aurais que, fusses-tu riche comme un seigneur de la suite du roi, il me serait impossible de répondre à ton amour. Quand à maître Bernard, il a su m'itispirer une reconnaissance que je ne cherche point à dissimuler : voilà tout, et tu as tort d'y vouloir découvrir autre chose.

— J'ai tort... j'ai tort!... — murmura JFarcadau. Et, tendant l'oreille comme pour discerner quelque bruit lointain : — N'entends-tu pas un cri de détresse ? — fit-il en invitant Claudine au silence par un geste de la main. — La jeune fille effrayée tenilit aussi l'oreille dans la direction indiiiuée par le chevrier. — Je ne me trompe pas, — fit celui-ci, — j'ai bien reconnu la voi-x de maître Bernard.

— Grand Dieu I — cria Claudine avec égarement.

Et, raiiido comme l'éclair, elle prit sa course à travers les rochers, derrière lesquels elle eut bientôt disparu.

— De la reconnaissance ! — dit Marcadau avec un sourire plein d'amertume ; — tu peux courir, Claudine, tu ne trouveras point maîlre Bernard en péril, car personne n'a crié, mais tu ne m'en imposeras plus sur tes sentimens... De la reconnaissance! oh ! non, c'est bien de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse être si crédule et si prompt... Mais, — poursuivit-il en fouillant d'un air distrait la terre avec son bAlon ferré, — qu'ont-ils donc de si attirant ces gars des villes, que les fillettes nous abandonnent pour les suivre dès qu'ils se montrent? Oli ! j'irai dans les villes aussi, moi, et j'y apfirendrai les malices de la science, afin de jeter des sorts à mon tour et de me faire aimer.

Il appela machinalement ses chèvres, qui broutaien autour de lui, suspendues à la crête des rochers, et se remit en marche, la tête baissée, n'ayant pas même un regard pour le magnifique tableau que représentait le soleil inondant de lumière les hauts sommets de la monlagne tandis quo les vallées restaient plongées dans l'obscuhtô.

tA TASSE CiSSÉE.

Gèdres est un village isolé, perdu au milieu de la plus affreuse solitude. Les curieux le traversent aujourd'hui pour aller visiler le Chaos et la chute du Guve à Gavaniie. Ils ne le i|uiltenl point toutefois sans avoir fiayé leur tribut d'admiratifm à une es|)èce de caverne qu'ombragent une infiniié d'arliusles et de lianes pendant en festons.

Cette caverne est formée par deux énormes rochers dont les parlics sajuj-ieuresse rapprochent en vortie.sans se toucher. Dans le foml jaillit une eau transparente qui se précipite sur trois degrés d'uuo sorte d'escalier tournant. Cette fraîcheur délicieuse, une demi-obscurité mélancolique, un silence mystérieux, Iroubb' seulement par le doux murmure de la ca.scade, font de cette grotte un lieu enchanteur que le plus indifférent ne quitte jamais sans regret.

Mais le peuple nomade des tourisles, si nombreux aujourd'hui et si répandu, n'existait pas encore au temps où remoiite notre récit ; peu do voyageurs s'incpiiélaient d'aller goûter à Gavarnio les charmes de 1 enthousiasme et do l'extase. Si parfois on alfroulait les périls d'une ascension à travers ces gorges, ces précipices et ces torrens, ce n'était pas sans y être conduit par quelque impérieuso nécessité.

Aussi le village de Gèdres ne se composait-il alors quo de rares cabanes habitées par des chasseurs de chamois. Dans le nombre était celle du vieil Igon ; elle était située à une petite dislance do la grotte dont nous regrettons de n'avoir pu donner qu'une description très imparfaite^ Construite à la manière des chalets rustiques, elle se divi. sait en plusieurs petites pièces; des dépouilles de bêtes fauves et des inslrumens de chasse en formaient la principale décoration.

Il pouvait être huit heures du matin lorsque parut sur le seuil de la cabane un vieillard courbé par les années et par les fatigues, dont la voix cassée appela Claudine à plusieurs reprises pendant qu'il promenait autour de lui son regard inquiet dans toutes les directions. C'était le chasseur, ou plutôt ^elui qui avait élé le chasseur Igon ; car, depuis une dizaine d'années, le digne homme avait abandonné à de plus ingambes la gloire ae poursuivre et d'atteindre le chamois; il s'en consolait du reste en éclairant de .ses récits et des conseils de son expérience les jeunes montagnards (pie leur vocation entraînait dans cette aventurruse et pénible carrière.

Igon avait le front chauve et l'occiput garni de cheveux blancs qui descendaient en longues mèrhes sur ses épaules ; la physionomie de son visage creusé de rides profondes offrait une remarquable expression de calme et de sérénité ; son regard était doux et bienveillant.

— Autrefois, — pensa-t-il, — ma voix portait assez loin pour que Claudine l'entendit h quelque endroit de la montagne qu'elle se trouvât. Voix et jambes me manquent et m'avenissent que ma fin appro ho : sachons nous résigner.—Il s'assit sur un banc de pierre, auprès de la porte de la cabane. — C'est bo", — dit-il, — de senlir et do revoir le soleil après l'horrible nuit que nous nous venons de passer! Mais où peut donc être f lauiiine?

En ce moment il aperçut un homme qui s'avançait de son côié, marchant d'un pas rapide.

— Maîlre Bernard, avez-vous rencontré Claudine? — demanda le vieillard.

L'homme à qui s'adressait celte question pouvait toucher à sa treniièiiic année. Il était d'une taille avantageuse; l'aisance de ses mouvemens annonçait à la fois la souplesse et la force. Sa physionomie ouverte et prévenante n'était point relie d'un homme ordinaire ; on devinait dang son regard les habitudes d'un esprit observateur et méditalif, et les lignes qui dessinaient carrément le bas de son visage annonçaient un caracière ferme et persévérant. Son costume simple et de couleur sévère était celui d'un artisan aisé de la ville. Il y avait dans ses manières comme dans sa voix un mélange attrayant de gravité, de bonhomie et de douceur.

Son nom était Bernard Palissy. Il exerçait la profession de vitrier : la vitrerie comprenait alors la préparation et l'assemblage des vitraux coloriés, ainsi que la peinture sur verre. Mais Bernard, que la nature n'avait point desliné à se traîner ini'onnu dans les ornières du métier, s'était mis de bonne heure à étudier les maîtres de l'école italienne, et d'artisan il s'était fait artiste. L'archileclure et la géométrie avaient aussi clé l'objet de ses éludes. On l'appelajt souvent dans les procès pour faire « des figures; » c'était ainsi qu'on nommait les plans à cette épo(]U(!.

Né dans un village du Périgord, Bernard avait quitttS son pays depuis quelques années. Il voyageait dans le double but d'acquérir quel(|ue pécule en cxeiçaiit la vitrerie, la ponrlrailare et l'arjientage, et de suivre l'irrésistible penchant i|ui l'entraînait aux sciences d'observation. Disciple do la nature, il n'avait d'autres livres quo \c»

LE SIECLE. — XXIX

an*

MOLÉni.

montagnes, les forets et Ips rives des fleuves ; il y cherchail, il y étudiait les mines, les carrières, les cavernes, les grottes; pas une curiosité naturelle, pas un accident du sol ne lui échappait; son cerveau se meublait d'une multitude de connaissances dont il n'eût trouvé les rudimensdans aucun livre du temps, et parmi les conclusions où le conduisaient sis études, il en est plus d'une que les . progrès de la science n'ont pas encore démentie.

Bernard, dans une do ses courses à travers les Pyrénées, surpris par la nuit au milieu de ses explorations, était entré dans une cabane de chasseur où il avait trouvé l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale. Les habitans de cette cabane étaient le vieil Igon et sa petite-fille Claudine. Igon était malade d'une fièvre qui le minait et menaçait de l'emporter. Reconnaissant de l'accueil qu'il avait reçu, Bernard, qui avait étudié les plantes et leurs propriélés, entreprit de guérir le vieillard; il y parvint. Igon et Claudine, dans leur joie, le crièrent de rrsler quelijue tem[is avec eux; Bernard accepta. Les richesses de toute sorte que In pays présentait à ses observations, et peutêtre encore une autre raison aussi décisive, quoique moins apparente, donnaient au temps des ailes .si rapides, que notre voyageur, au bout de trois mojs, commensal fidèle du vieux montagnard, ne paraissait nullement songer qu'il fût temps de prendre congé de son hôte.

— Mon Dieu! — s'écria Bernard sans répondre d'abord à la question d'Igon et en s'arrêlant tout étonné devant lui , — qu'est-il donc arrivé ce matin 1 Vous avez l'air inquiet et soucieux...

— Je le suis en effet, car, pour la première fois depuis vingt ans, je n'ai pas eu ce malin, à mon réveil, le baiser de ma pelile-file, et je l'ai cherchée dans la maison sans la tr'iuver, et je l'ai aiipeléo de tous les côtés sans pouvoir me faire entendre d'elle.

— Rassurez-vous, bon père, — dit Bernard en souriant ; — ne connaissez-vous point le cœur de l'ange que Dieu vou.sa donné pour vos vieux ans? Claudine s'est éihaïqiée pendant voire sommeil pour aller visiter les chaumières voisines; l'orage terrible do cette nuit à peut-êire faii quel(|ue viciime, cl la place de vo're fille est, vous le savez bien, partout où il y a des malheureux à secourir.

— - Vous avez raison, maîlre Bernard ; cette pensée aurait dû me venir, et je no me serais pas tant inijuic'ti-... Oui, l'orage a été terrible; je ne nio souviens pas qu'il y en ait eu de pareil <lepuis ()ue j'ai l'.'^go de coniiaissaïu-e; aussi, quoiqu'il me tini parlailenient éveillé dans mon lit, n'ai-je pas enlondu le bruit que vous avez dû faire, hier au soir on rcnirant.

— r.cla vous eût été difficile, bon p6ro; jo ne suis pas rentré.

— Est il possible ? — fit le vieillard en regardant Bernard avec surprise ; — où donc avez-voiis passé la nuil ?

— Dans une grotte où le ciel, toujours bon pour la créature qui met .sa conriance en lui, a daigné m'abriter contre les fureurs de la tcmpèle.

— Eli ! pouri|uoi n'avoir pas regagné le gîte à la hûte, dès les premiers signes d'orage,? En dépit de votre s ience et de votre gravité, vous êtes un imprudent, maître Bernard.

— Que voulez-vous, bon pèrel on s'oublie aisément au milieu de vos Pyrénées. On n'y saurait faire un pas .sans rencontrer une merveille. Ici, ce sont des plantes inconnues où la nature semble avoir épuisé toutes ses riches.ses de coloris; là, vos pieds heurtent à chaque instant le marbre, le cristal, le grenat; plus loin, vous voyez jaillir du roc des sources d'eaux chaudes et d'eaux minérales. Apres avoir admiré des lacs poissonneux et de verles pelouses couvertes d'une multitude de moulons et de chèvres, on est tout à cuui) transporté dans le dt'sert le plus sauvage, au milieu di- rochers arides où l'isard agile et le chasveur intrépide ont seuls marqué l'empreinte do leurs pas. Hier, j'ulais assis devant une des cascades du Gave ; je regardais celle longue baudo do gaze d'argent se précipiter d'une hauteur prodigiouso, se dissoudre ea brume dans sa chute

et former une infinité de brillans arcs-en-ciel; je suivais dans sa fuite sous un pont de neige ce filet d'eau, bientôt grossis.sant, s'élargissant, roulant avec impétuosité, grondant comme le tonnerre, entraînant dans sa course furieuse des débris d'arbres et de rochers. Je parcourais du regard cet immense amphiihéâire couronné de neiges éternelles, et dans les flancs duquel on dirait qu'une main puissante tailla jadis des tours gigantesques, à moitié ruinées aujourd'hui. Abîmé dans la contemplation de C€S œuvres de Dieu, auprès desquelles les travaux de l'homme sont si peu de chose, je n'avais point vu les nuages se former, je n'avais point pris garde à ce silence morne, effrayant, qui précède toujours tes grandes convulsions de la nature; je ne me réveillai de mon extase qu'aux premiers éclats de la foudre; il élait trop tard pour songer à revenir jusqu'ici : je me réfugiai au fond d'une caverne, où je me blollis tant bien que mal, craignant un peu, je l'avoue, la visite de quelque ours attardé comme moi. J'en ai élé quitte pour la peur, comme vous voyez, bon pèro Igon : le ciel en soit loué!

— J'ai passé de pareilles nuits quand j'étais jeune, — dit le chasseur, — et je sais que, pour en supporter l'horreur, on a besoin de tout son courage; mais j'avais de plus que vous une bonne arquebuse, ce qui me tranquillisait un peu au sujet des ours.

Bernard entra dans la cabane pour .se débarras.ser d'un petit sac de cuir en forme de besace, où se trouvaient soigneusement rangés des échantillons de pierres, d'arbustes et de fleurs : précieuse récolte que lui avait valu sa promenade de la veille.

Dans le môme instant accourait Claudine hors d'haleine, les yeux égarés :

— Mon père... mon père... j'ai cherché, j'ai appelé; partout la solitude et le silence de la mort... Ah! le ciel nous a frappés d'un grand malheur. — Apercevant tout h coup Bernard qui reparaissait sur le si'uil. elle s'écria : — I 0 voici ! mon Dieu, le voici ! — Et elle tomba sans mou. vement dans les bras du vieillard. A celte vue, Bernard si calme et si grave d'ordinaire, même dans les Circonstancs les plus difficiles, .s'élança éperdu vers ta grotte que nous avons décrite plus haut, cf, prompt comme l'éclair, en revint les deux mains pleines d'une eau glacis qu'il répandit sur le front et sur les tempes de Claudine. La jeune fille ne tarda pas à reprendre ses sens. Son premier regard et sa première parole furent pour Bernard. — Vous nous avez cruellement inquiété.s, — lui dit-elle.

Puis elle S' retourna vive ment vers son grand-père, le baisa aux d.-ux joues, et demeura quelque temps le front appuyé sur son épaule, afin de cacher la rouseur de son visage.

Igon hocha silencieusement la tête, en jetant alternativement les yeux sur Claudine et sur le jeune homme.

— Tout s'explique maintenant,— pensait-il; — si maître Bernard ne se prononce pas dans la journée, noire repos à tous deux veut que demain il soil parti. — Bernard s'était assis sur un escabeau, le front pcnclié sur les deux mains, et les coudes appuyés sur une petite table qui servait quelquefois pour le repas du soir quand l'air était tièilo et le ciel sans nuages. Il levait par momens son regard sur Claudine et rêvait. Le vieux chasseur, prenant un air enjoué, fut le premier à rompre le silence. — Tu oublies l'heure, chère entant; vois comme le .soleil est déjà haut! Cependant il ne paraît pas que tu songes^le moins du monde à noire déjeuner. J'aurais chassé depuis l'aube que je ne me sentirais pas un meilleur appétit ; et voilà maîlre Bernard dont les fatigues de la nuil dernière onl uO creuser terriblement l'estomac.

— Je n'ai pas faim, — dit Bernard ; — une jatte de lait me suffira.

— A voire aise, mon cher hôte. Mon lait, à moi, c'est queli|ue bon morceau do venaison arrosé d'un gobelet de vieux vin de la Navarre. Viens, Claudine.

Le chasseur et sa petite-fille rentrèrent dans la cabane.

Bernard, absorbé dans sos ppnsérs, resta assis devant la j table et dans la même attitude rêveuse. ]

— Api-ès tant d'autres témoignatres do son afTedion, — ! se disait-il intérieurement, — quelle preuve cxigerais-jo plus oonslanto que cet évanouissement de tout à l'heure? El témoin depuis trois mois de sa Candi-ur, de sa sensild- I lité, des soins touchans qu'elle prodigue ?» son vieux grandpère, où puis-je espérer de rencontrer une femme [ihis digne de l'amour et du dévouement d'un honnête homme?

Cne joie vive illumina son regard ; il était heureux de trouver sa raison d'accord avec son cœur.

Claudine reparut et posa sur la table une tasse pleine d'un lait écumeux :

— Voici ce que vous avez demandé, maître Bernard.— Le jeune homme saisit la tasse de ses deux mains et l'approcha vivement, non de ses lèvres, mais de ses yeux. —

— Prenez donc garde!— fit Claudine, — vous allez renverser votre lait.

— Le beau vase! — s'écria Bernard ; —je ne l'avais pas encore vu.

— Il était dans ma chambre; c'est un ouvrage de mon père et tout ce qui me reste de lui.

— Cn ouvrage de votre père?... que faisait-il votre père?... oîi travaillait-il?

— Il travaillait à beaucoup de choses et un peu partout. Il avait la passion de voir et d'apprendre : c'est ce qui l'a fait mourir avant làge; son corps trop faible n'a pu résister aux fatigues de l'étude et des voyages. Lorsqu'il est venu dire à nos montagnes le dernier adieu d'un mourant, il avait quarante ans à peine, et j'étais encore au berceau ; c'était au retour d'un séjour de quelques années en Italie... Peut-être est-ce là qu'il a fait cette tasse.

— Quelle pureté!... c'est merveilleux! — s'écriait par intervalles Bernard, les yeux toujours fixés sur le vase.

— Mais vous me faites jaser, — reprit Claudine en riant, — et j'oublie mon pauvre père qui attend que je le serve 1... Buvez donc votre lait, — ajouta-t elle en se sauvant ; — si vous le laisser refroidir, il ne vous fera plus autant de bien.

Bernard vida machinalement la tasse. Puis il se mit à la contempler de nouveau, la tournant et retournant entre ses mains.

— Ce poli, ce brillant sont en vérité admirables, je n'ai jamais rien vu do pareil... Quelle boune fortune pour celui qui découvrirait le secret d'un si beau travail! Le père de Claudine devait être un homme de génie... Peutêtre tenait il ce secret de quelque autre ; peut-êlre y a-t-il un pays où l'on fabrique des tasses de cette espèce...? Que nous sommes petits, mon Dieu! et que notre cervelle est pauvre I II n'est point d'objet contre lequel heurtent nos pas qui ne soit pour nous un problème à résoudre... De quelle matière cette tasse est-elle faite?... D'une matière simple? où se trou ve-t-elle?... D'une matière compo.sée? quelles sont les substances qui la composent?... Est-elle seulement recouverte d'un émail? comment arriver à la production d'un émail au.ssi parfait? — Et dans sa préoccupation de savoir s'il avait ou non sous les yeux un produit homogène, il appuya le.s deux pouces sur les parois intérieures du vase et le cassa en deux. — C'est de Témail I — s'écria-l-il. Un cri et un éclat de rire se firent entendre au môme instant. Le cri avait été [loussé par Claudine, qui, sorlant de la cabane, s'était ariêtée consternée sur le seuil à la vue de sa chère tasse bri.sée. L'éclat de rire était venu du côté opp-;sé r c'était Marcadau qui,, assis à peu de dislance sur un fragment de rocher, et témoin de la scène depuis quelques momens, s'était livré a cet excès d'hilarité. Rappidé à lui-même par le cri de Claudine, Bernard se retourna et vit deux grosses larmes rouler sur les joues de la jeune fille, — Ohl pardonnez-moi,— fit-il cn allant s'agenouiller devant elle; — je n'avais plus la conscience de ce que jv^ faisais.

— Etait-ce de vous que je devais attendre un tel chagrin? — dit-elle avec un doux accent de reproche.

— Dieu m'est témoin, — reprit Bernard avec feu, —

que, loin de songer à vous causer de la peine, je ferais avec joie l'abandon do ma vie si de ce sacrifice il pouvait naître pour vous un bonheur. C'est la curiosilé, c'est la soif do savoir qui m'a faialemcnt poussé la main. Oh ! je vous en conjure, Claudine, que votre haine ne soit point la punition d'une faute où ma volonté n'a point eu de part!

— Ma haine I — dit Claudine.

Elle leva ses beaux yeux vers le ciel, puis elle les abaissa langoureusement sur Bernard. C'était lui réiinndve par une muette ma s éloquonte protestation. Il la comprit.

Igon venait en ce moment vers eux, Bernard se releva, prit Claudine par la main, et,. se plaçant avec elle devant le vieil laj'd :

— Mon père, nous nous aimons, — lui dit-il, — voulezvous nous bénir?

— J'avais deviné votre amour, — répondit Igon, — il comble mes désirs. Soyez heureux, mes enfans.

Marcadau, qui n'avait pas perdu un mot de cette scène, ne riait plus, il fit un geste de dépit et s'éloigna, la rage dans le cœur.

lU

FRÈRE ROBCT.

Le lendemain du jour où fut bénie l'union do Bernard et do Claudine, Marcadau quitta le pays; il n'y reparut plus.

Bernard ne voulut pas enlever aux derniers jours d'Tgon les tendres soins de sa pftite-fille bien-aimée. Il s'établit à Cèdres jusqu'à la mort du vieillard, partageant son temps entre les études dont ses promenades dans les Pyrénées lui fourni-ssaient d'inépuisables sujets et quelques travaux qu'il trouvait à faire dans les petites villes de Luz, de Pierrefitte et d'Argelès.

Une première année ne s'était pas écoulée que Dieu avait rappelé à lui l'âme du vieux chasseur de chamois et envoyé presque en même temps aux jeunes époux un charmant petit êire, remplaçant ainsi une affection par une autre, comme pour ne pas laisser de vide dans leur cœur.

Bernard, après avoir vendu la cabane, le coin de terre et le troupeau qui formaient le patrimoine de Claudine, alla visiter avec ,sa petite famille le village de la Chapelle- Biroii, son pays nalal; puis, il so rendit à Saintes, où il s'établit, recommandé par le curé de l'église Saint-Euirope. Celui-ci procura à notre vilrier de nombreux cliens, en attendant la restauration dos vitraux de son église, qui devait être entrepri'ie quelques années plus tard.

A Saintes, Bernard rencontra son ancien rival Marcadau. Celui-ci, après avoir f|uitlé Cèdres, comme nous l'avons vu, était venu trouver son oncle le potier, dont il avait hérité quelques mois plus tard, ce qui l'avait mis à même d'épousor la fille d'un bon bourgeois. Cette circonstance paraissait devoir eft'acer entre Bernard et Marcadau toute cause de mésintelligence; aussi se donnèrent-ils la main à leur première entrevue. Seulement il n'y eut pas égale cordialilé des deux parts, et la suite de ce récit nous démontrera qu'il y avait chez l'un autant d'hypocrisie que de bonté de cœur et de franchise chez l'autre.

Quelques années s'écoulèrent pendant lesquelles aucun nuage ne vint troubler la prospérité de Bernard; le moment était enfin arrivé où il devait mettre la main aux vitraux de Saint Eutrope ; il se livra avec ardeur à cet intéressant travail. C'est ici que nous renouons notre récit.

A celte époijue, les nouvelles doctrines prêchées en Allemagne par Luther, en France par Calvin, commençaient à entraîner un certain nombredemoines, qui les propageaient

MOLEni.

ensuite parmi le peuple. Les prêtres du diocèse de Painles, i alarmés des progrès i|ue faisait la réforme, appelèrent la I s'véritédesmagistralssur ceux qui en étaient les apôtres, cl furent puissamment secondés par les arrêls du parlement de Bordeaux. Les novateurs furent efl'rayés. Quelques moines s'exilèrent dans la crainte qu'on ne les lît brûler vifs; d'autres quiltèrent le froc. Il y en eut qui se réfugièrent sur les bords de la côte, dans les îles, et principalement dans l'île d'Oléron. Ils y restèrent quelque !eraps sans donner signe de vie; puis, se ra-suraut peu à peu. ils sondèrent d'abord dans des entretiens particuliers les dispositions des hatiitans. Le nombre de leurs iirosélytes au^jmenla rapidement. Bientôt, enhardis par la lolérance du grand vicaire qui les protégeait secrèlement, ils se remirent à prêcher en public, et leurs prédications attirèrent une affluence d'auditeurs.

L'évêque de Saintes élait alors à la cour, dans une ignorance complète de ce qui se passait. Mais un procureur fiscal, nommé Colardean, soit (lu'il fût animé par un zèle vérilahle pour la religion romaine, soil qu'il eftt à exercer quelque vengeance particulière, après avoir écrit inutilement plusieurs lettres, se rendit lui-mftme au lieu où était 'a cour, et parvint h ob'enir une auilience de l'évécpie. Il lui ff-pi-ésenta son diocèse comme infesié de luthériens; il l'exhorta vivement à ne pas attendre, pour combattre le mal qu'il fut irréparable; il lui fit comprendre que le cor[>s était perdu si l'on ne sacrifiait sur-le champ les membres gangrenés. En un mot, Colardeau fit si bien, «ju'il obtint une commission du prélat et du parlement de Bordeaux à l'effet de faire poursuivre dans toute l'étendue du diocèse de Saintes les propagateurs du luthérianisme, et que la cuur lui donna les moyens d'agir avec vigueur en lui allouant des sommes considérables.

Les trois premières victimes de Colardeau furent les prédicans de Gimosnc, de Marennes el de Samt-Denis, dans l'île d'Oléron, tous trois hommes de mœurs recomniandables et généralement estimes. Conduils k Saintes, ils curent à subir l'inlerrogaloire du chanoine Navières, devenu un des plus violeiis détracteurs de la réforme après en avoir clé un zélé partisan. Celui-ci, furieux d'eiitendie les accusés lui faire reproche de sa versatilité, ne les m:'nagea point dans son rapport. On les promena ensuite par l.j vdle, vêtus d'habits verts, comme les fous, et une boule de fer assujetties dans la bouibc afin de les empêcher de parler au peuple; puis on les enferma dans une chambre de l'évêché, jusqu'au moment où ils devaient être menés à Bordeaux pour y être jugés par le parlement : simplis formalité, leur condamnation à mort étant déj.h résolue. On posta dans l'escaiier un gardien chargé d'épier jusqu'au moindre bruit intiTieur, et dans la cour on lûctia de gros chiens dont les aboiemens devaient déconcerter toute tentative (J'évasion.

Mais, [lendant la (iromenade qu'on avait fait faire aux prisonniers a travers la ville, la surveillance de leurs conducteurs avait été mise en défaut Un homme du peiqile avait pu .s'a[)f)r()cher assez du triste corlége pour faire gli-.ser subitement dans la main d'un do ces moines une lime que celui-ci s'empns-^a de cailier dans sa manche.

Ce moine, apfielé frère Robin, élait précisément celui des trois îi (|ui on voulait le plus de mal ; c'était aus.si le plus vigoureux el le plus entrefirenant..

A peine eùl-on tiré sur eux les verrous do leur prison, .|ue frère Robin, faisant sortir de .sa manche la lime qui lui avait été doimée, se mit en devoir de limer les fers qu'il avait aux jambes. L'ojiéralion eut un plein succès, ijuoique longue et dillicile.

Ce (irenner avantage obtenu, frère Robin, toujours armé de sa lime, attaqua résohlment le mur qui le séparait do 1.1 cour. La maçonnerie en était solide; cependant il parvint ,i prali(pier une ouverture as.sez grande pour lui donner un [iassag(^

Jusque-l.'i tout marchait k merveille; pas un chien n'avait aboyé, aucun bruit n'avait frappé l'oreille du gardien de l'escalier, et la lune, dont les layons pénétraient

par une porte de soupirail ouvert dans la partie supérieure de la muraille avait suffisamment éclairé les travaux de frère Robin. Encore un moment, et il allait se trouver hors de sa prison. Il embrassa ses compagnons de captivité, leur donna sa lime pour qu'ils essayassent à leur tour de se débarrasser de leurs fers, et s'engagea dans le trou qu'il avait pratiqué.

Le hasard voulut malheureusement que, devant ce trou, du côté de la cour, se trouvassent empilées une demi-douzaine de barriques. Frère Robin, gêné dans ses mouveniens, en accrocha une, ce qui les ûl rouler toutes les unes sur les autres. Aussitôt les chiens d'aboyer et le fugitif de rentrer dans sa prison. Le portier, réveillé, se leva, ouvrit une lucarne et regarda dans la cour. Envoyant remuer encore les barri(]ues, il attribua ce dérangement aux allées et venues des chiens, dont les aboiemens lui furent ainsi expliqués, et il se hâta de regagner son lit, heureux de n'avoir pas à le laisser longtemps refroidir.

Frère Robin, remis de cette alerte et n'entendant plus aucun hruil, résolut de poursuivre hardiment son entreprise ; il se munit, afin de réduire les chiens au silence, du pain qui lui avait été donné pour son souper, et auquel il n'avait point touché. Avant de sortir do la prison, il engagea les deux autres captifs à le suivre; mais ceux-ci n'avaient pas même essayé de limer leurs fers; ils manquaient de promptitude et d'énergie, quoique d'ailleurs ils fussent pleins de force et do courage, car, livrés pluS lard au bôcber, ils subirent cet horrible supplice avec la conslancc (les anciens martyrs. Voyant que ses instances étaient inutiles, frère Robin se dé. ida enfin fi partir, après les plus toucbans adieux et beaucoup de larmes versées. Son premier .soin, en arrivant dans la cour, fut de jeter le pain rompu en plusieurs morceaux aux chiens, qui, selon l'expression employée par Bernard dans lo récit qu'il fit plus tard de cett<! évasion, curent la gueule close comme ' les lions de Daniel.

Une porte étail ouverte; elle donnait dans le jardin de l'évêché; frère Robin y pénétra. Un nouvel obstacle l'attendait : les murs qui entouraient le jardin étaient trop élevés pour qu'il lui fôl possible de les franchir.

Pendant (pi'il se mettait l'esprit à la torture pour imaginer un moyen de sortir de ce pas difficile, ses yeux avi- .sèrent un poirier planté tout près de la muraille, dont il dépas,sait de beaucoup la crêle. C'était quelque chose; mais comment descendre ensuite de l'autre côléî

Il semblait que la Providence y eût pourvu. Un tas énorme de fumier était adossé contre le mur; frère Robin .s'y laissa glisser.

Il élait enfin dans la rue; il élait libre.

Mais le jour allait poindre; il fallait se dérober aux rocbercbes; son évasion ne pouvait tarder à être découverte; pent-êlre même l'élait-elle déj.i; l'habillement vert dont il é'ail encore velu ne lui laissait aucun espoir d'échapfier h la vue des gens chargés de le poursuivre; il n'y avait donc pas une minute à perdre.

Ici se présentaient de nouvelles difficultés : frère Robin ne connaissait personne h Saintes, et, y eût-il connu quelqu'un, il aurait élé fort embarrassé de découvrir sa demeure dans une ville où il n'avait jamais mis les pieds.

Pressé par le temps, obligé de s'en rapporter au hasard, le fugitif commença par mettre entre lui et l'évêché la plus grande dislance possible. Lorsqu'il eut atteint une rue suffisamment éloignée, il regarda autour de lui et vit briller une clarlé à travers les fentes de la devanture d'une boulii)ue. Celte clarté lui sembla êiro l'étoile annonçant le Sauveur. Il se h.lta d'aller frapper à la porte.

— Qui est liV? — fit une voix h l'intérieur.

— Ouvrez.au nom du ciell Soyez secourablo à un malheureux persécuté qui cherche un asile!

La porte fut entr'ouverle; une tête s'avança : c'était celle de Marcadau le polier, occupé dans ce moment h faire chaulfer ses fourneaux.

— Retirez-vous ! — s'écria-t-il après avoir reconnu lo costume de celui qui l'implorait; — vous êtes un de ces

BERNAPiD LR POTIER DE TERRE.

hérétiques maudits qu'on promena hier par la villo. Je %'ous arrêti'rais si j'avais seulement un de mes ouvriers avec moi. Retirez-vous, et n'appelez pas sur ma maison la col&re du Seigneur en restant plus longtemps devant ma porte !

Mfiroadau retira sa tôte en se signant, et referma brusquement le panneau qu'il avait ouvert.

Quelques autres tentatives ne réussirent pas mieux à frère Robin.

Le déeouragement commenrait à s'emparer de son esprit, et do plus il se sentait accablé de fatigue : le travail qu il lui avait fallu faire pour sorlir de prison, ses courses à travers les rues de la ville, les diverses émotions par lesquelles il venait de passer avaient complètement épuisé SCS forces.

Assis sur un banc de pierre, devant une maison à laquelle il n'osait frapper dans la crainte d'être rebuté, il voyait avec elTroi le ciel lilancliir et le moment approcher où les habitans réveillés allaient sorlir de leurs demeures et se répandre dans les rues. Déjà même il se demandait s'il ne vaudrait pas mieux pour lui retourner volontairement dans sa prison que d'aggraver son sort en se laissant arrêter comme évadé.

Pendant qu'il considérait les deux aspects également tristes de cette alternalive, la porte de la maison vint à s'ouvrir, et il en sortit un homme enveloppé d'un manteau.

Frère Robin ne voulut point laisser échapper cette occasion que semblait lui envoyer le ciel de faire une dernière tentative. Il se leva, retint par son manteau l'homme qui passait h côté de lui sans l'apercevoii-, et lui exposa la situation difiicile où il se trouvait.

Cet homme était Bernard Palissy.

— Je suis pressé, — répondit-il; — ma femme est malade et je cours chez l'apothicaire; mais voici mon manteau : couvrez- vous-en afin qu'on ne puisse vous reconnaître, et attendez-moi ici quelijues minutes.

BfTnard, en effet, no tarda pomt à revenir, et il introduisit frère Robin dans sa maison avant que se fût ouverte aucune des portes ou fenêtres du voisinage.

lY

LE NOCVEAn-NÉ.

Bernard était un heureux mari, et de plus un heureux père. Six années de ménage, loin d'altérer les sontimens qui l'unissaient à ClauJine, n'avaient fait au coniraire qu'en accroître la vivacité. Il voyail grandir autour de lui quatre enfans auxquels allait se joindre prochainement un cinquième, et dont l'aîné, appelé Thierry, jouera plus tard un rôle dans cette histoire. La maison qu'il occupait lui appartenait ou plutôt appartenait à Claudine ; elle avait été achetée des deniers produits par la vente de la chaumière et des troupeaux d'Igon. A la maison tenait un jardin soigneusement entretenu et qui, par un adroit mélange de 1 agréable et do l'utile, ne laissait jamais la famille manquer de fleurs ni de fruits; enfin il régnait partout dans cet intérieur un air d'aisance qui n'avait rien de mensonger, car les travaux de Saint-Euirope étaient bien payés, ils n'étaient pas près de finir, et Bernard y cons.irrait tout son temps.

Jlais la fréqutiitalion des hommes d'Eglise lui avait ouvert les yeux sur une foule d'abus que nulle autorité ne s'inquiétait alors de réprimer; sa raison applaudissait aux ell'oris que faisaient |iour les combattre un petit nombre d'esprits austères. Il ne s'agis-^ait pas '.ncore pour lui d une religion nouvelle ; seulement il appt^lait de tous ses vœux certaines réformes qui, en assujettissant le cler"é à

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