‹ Bernard le potier de terreChapitre 22 sur 23 · TOUT OU BIEN · texte numérisé non relu

TOUT OU BIEN

II s'est écoulé deux années.

Monsieur Simonard est dans son cabinet j il tient un journal dont la lecture paraît l'intéresser vivement. L'épanouissement de ses traits annonce une curiosité agréat>lement satisfaite, et l'expression du bonheur est dans ses yeux.

Il a depuis longtemps fini de lire que le journal est encore dans ses mains ; on dirait qu'il a de la peine à s'en séparer. Mais journal et mains ont fini par retomber sur ses genoux ; sa tète est renversée en arrière sur le dossier de son fauteuil; ses paupières sont à demi closes. Il ne dort pas, il rêve, et le sourire de ses lèvres indi(]ue suffisamment (jue sa rêverie ne lui offre point de tristes images.

Un domestique vient le tirer de cette sorte d'eitase en lui annonçant un(.' visite.

Monsieur Simonard se lève aussitôt, puis se rassied, songeant sans doute que, par égard pour sa propre dignité, il ne doit pas laisser son empressement et sa joie se manifester avec tant d'abandon.

Sa patience, du reste, n'est pas mise à une longue épreuve. On introduit daus son cabinet un jeune homme d'une jolie tournure, convenablement vêtu quoique avec une grande simplicilé, .se présentant avec une assurance modeste, également éloignée de la timidité gauche et de l'impertinente liariiiesse.

— Élienne, soyez le bienvenu, — dit monsieur Simonard en lui tendant la main.

— Monsieur, — répond Etienne, — lorsque je vous écrivis, il y a deux ans, pour accepter, moi, un bienfait que ma mèro ne voulait ni ne pouvait recevoir, je vous fis en même temps une promesse...

Monsieur Simonard l'interrompt en souriant:

— Et vous m'apportez la preuve que vous êtes homme do parole?... 11 est inutileiiue vousmedisiez votre histofre; je pourrais la conter aussi exaclcmeut que vous-même. Vous allez voir que je suis bien informé. J'avais reconnu dans votre lettre concise et ferme le langage d'un homme do résolution ; l'espoir m'était revenu ; je voulus vous suivre des yeux dans la voie nouvelle où vous entriez. Je ne vous ai pas un seul instant perdu de vue jusqu'à ce jour. Je rencontrais souvent dans le monde l'illustre et savant professeur dont vous receviez des leçons; il m'instruisait do votre aptitude, de votre zèle, de vos progrès; par lui je snvais que l'école des beaux-arts fondait sur vous de grandes espérances, et que ces es|iérances, à chaque pas que vous faisiez, se changeaient en réalités. Je sais entin, parce que j'ai assisté hier à votre triomphe et que j'en lisais encore tout à l'heure le récit dans ce journal, je sais que le grand prix d'architecture vous a été décerné, que la Franco vous envoie, sur la terre du beau et du grand, étudier les œuvres des maîtres et ravir à l'art ses derniers secrets. Vous voyez, Etienne, que vous n'avez rien à m'ap-

ETIENNE GIRADD.

prendre. Mais si je n'avais pas besoin de votre visite pour savoir quel homtiio vous étiez devenu, je ne l'en attendais pas avec moins d'impatience; vous auriez pu oublier aujourd'hui votre promesse à cet égard que je n'aurais pas manqué demain de vous la rappeler moi-m^me. Nous voici donc, comme il y a deux ans, en présence l'un de l'autre, réunis pour le m^me but, et, grâce au ciel ! dans dos conditions difTérentes : vous, avec la juste fierlé que donnent le travail et le succès; moi, avec la conviction désormais entière que. en accomplissant un acte d'équité, jo me prépare pour l'avenir une égale satisfaction de cœur et d'amour-propre.

— J'attends avec respect que vous me fassiez part de vos intentions, monsieur, — dit Etienne, — dont l'émotion bien naturelle se trahissait par une légère altération dans la voi:?.

Monsieur Simonard, après quelques instans de recueillement, reprend ainsi :

— La perle cruelle d'une épouse et d'un fils m'a laissé dans le plus triste isolement à un Sge où, sans toucher encore à la vieillesse, je ne dois plus guère compter sur la possibilité de me refaire une famille. Cet isolement, c'est une terrible déception succédant aux espérances les plus douces, c'est ma vie brisée, c'est le néant. L'existence est pour moi sans charme comme sans but si je ne vois grandir à mes cAtés, en force, en vertu, en talent, un héritier de mon nom, de ma fortune, de ma considération. Le ciel a voulu dans sa bonté me réserver une consolation pour les jours de malheur, en permettant notre rencontre; et c'est au moment où l'espoir semblait me devoir être à tout jamais fermé qu'il m'offre l'accomplissement du plus ardent de mes souhaits dans la juste réparation d'une folle erreur. Lorsijue vous vîntes autrefois me la demander vous-m^me, celte réparation, ma position la rendait impossible. Plus tard, maître de vous la donner, je songeai à vous l'otTiir ; l'impossibilité vint de votre côté. Aujourd'hui, je vous trouve arrivé même au delà du point où mon orgueil eût désiré de voir mon fils atteindre, e* j'ai conservé ma liberté d'action. Je vous ferai donc! Etienne, cette simple demande : Consentez-vous à me reconnaître pour votre père, comme je suis prêt à vous avouer légalement pour mon fils?

Le cœur d'Etienne battait avec violence. Quoique ce dénouement fût prévu par lui, et qu'il y eût été préparé dès le début de l'entretien, cependant il avait le regard incertain et paraissait se défier de ses oreilles. On eût dit qu'il attendait pour répondre que la demande lui fût ilérativement adressée.

Mais il n'y a plus en lui la moindre hésitation lorsqu'il voit s'ouvrir les bras de monsieur Simonard ; il s'y précipite, le visage baigné de larmes de joie.

Après cette première effusion d'un attendrissement franchement partagé par le conseiller, Etienne s'écrie:

— Je vous remercie, mon Dieu! Je puis porter à ma mère une nouvelle qui la réjouira plus encore que mes succès,

— Mon cher Etienne, mon fils, car je veux dès h pré- .sent te nommer ainsi, — dit monsieur Simonard, — tu es ici chez toi désormais; tu n'attendras point pour t'y établir que la loi t'en ait conféré le droit, mon cœur to le donne, et j'entends que tu en uses dès ce jour.

— Je vous obéirai avec bonheur, mon père.

— Tu ne me quitteras point jusiju'au moment do ton départ pour l'Italie.

— Je partagerai mon temps, mes soins, mon amour entre ma mère et vous.

— Je ferai mieux : je partirai avec toi, je te conduirai jusqu'à Uome.

— Que de bontés! AhJ je le vois, plus je vous connaîtrai plus j'apprendrai à vous aimer... Et ma mère?

— Ta mère?

— Viendra-t-elle avec nous?

— Je n'y verrais pas d'objection... si les bienséances...

— Ohl les bienséances peuvent être parfaitement obser-

) vées ; songez donc, cher père, que je ne suis pas encore parli, et qu'il ne faut pas si longtemps pour faire un ma-

[ riage.

I Monsieur Simonard se redresse tout étonné.

— Comment 1 un mariage?

— Sans doute, — répond Etienne, que déconcerte la surprise de monsieur Simonard; — j'avais compris... je croyais avoir entendu... que vous vouliez me donner votre nom... légalement.

— Oui, certes, tu ne t'es point trompé.

— Et... comment ci^la se peut-il exécuter si... si vous n'êtes aussi dans l'intention d'épouser ma mère?

Monsieur Simonard, euibarrassé, hésite à repondre. Cependant il reconnaît la nécessité d'une explication franche, précise, qui ne laisse aucune place à l'équivoque, et il se décide à parler.

— Etienne, j'ai besoin que tu m'éroutes, non pas avec ton cœur, mais avec tara son,— reprit monsieur Simonard avec un embarras qu'il ne pouvait dissimuler.— Il eût mieux valu que, éclairé par tes réflexions, tu ne m'eusses pas obligé à traiter un sujet pénible; mais je comprends que les illusions si natun'lles de l'amour filial n'aient point laissé de place dans ton esprit aux lumières quelquefois blessantes de la vérité ; c'est donc à moi de les y faire pénétrer. Je remplirai cette tâche en te priant d'être persuadé que mes paroles, si elles heurtent tes sentimens, sont exemptes du moins de toute intention offensante. Je ne fais point difficulté de convenir qu'il eût été moralerentde mon devoir d'offrir une réparation à ta mère comme à toi; j'ajouterai même que mon penchant m'y eût porté, et qiie j'aurais éprouvé à le suivre une véritable satisfaction. Mais sommes-nous toujours les maîtres de nous abandonner à notre penchant? Le monde a établi des lois d'usage et de bienséance aussi puissantes que la loi écrite. Ces lois varient selon le milieu dans lequel nous a placés le hasard de notre naissance; elles nous sont enseignées dès le berceati; nous grandissons en les pratiquant; nous ne pouvons en secouer le joug sans nous singulariser, et la singularité nous condamne à la vie solitaire. Ma fortune et mon rang t'indiquent assez dans quel milieu je vis, et je no crois |)as être d'un âge à sacrifier position,, amis, relations, pour m'ënterrer dans une solitude avec des richesses dont jo no saurais que faire. Tel serait pourtant, Etienne, tel serait inévilabloment mon sort le lendemain du jour où j'aurais épousé ta mère... Ecoute-moi juscju'au bout : crois-tu que le litre d'épouse donné à Thérèse, mère d'un fils de vingt-quatre ans, et après uno interruption de vingt-deux années dans nos relations, serait devant le monde une réhabilition suffisante, efficace? Non, ce monde n'admettra jamais mon ancienne maîtresse, délaissée si longtemps, puis éfiousée par égard pour son fils, au même degré de considération et d'estime que ma première femme, par exemple, avait obtenu de lui. Mais examinons la question à un autre point de vue encore. Quelle sera la position de ta mèro traiisporlco subitement, à son âge, avec ses habitudes, ses manières, parfaitement placées dans le monde où elle a vécu jusqu'à présent, l't dont le pli invétéré est désormais inefïàçabic; transportée, dis-je, dans cet autre monde qui est le mien, dont elle ignore les élégances, les sus' eptibilités, et qui ne lui pardonnera pas la plus petite infraction à ses règles ?

— Ce monde, je ne le connais pas davantage, mon père.

— Quelle différence! Deux années d'études libérales t'ont déjà mis en contact avec d'autres jeunes gens bien nés. Si tu ne possèdes pas tout à fait ce vernis de pulilesse qu'on exige dans un salon, tu l'auras bien vite acquis : à ton âge, on se façonne aisément, sans y penser, sur les modèles qu'on a devant les yeux... Mais ta mère I plus elle essayerait de sortir do sa voie habituelle et plus elle serait gauche, affectée, plus elle donnerait prise à la malignité des regards, à l'ironie des chuchotemens, aux traits piquans de la raillerie, à ces petits coups d'épinglo qui font

MOLÉRI.

si souvent de mortnlles blprsures. Est-il bosoin que je poursuive? Les coi:sei|ueiices d'une pareille union ne frappent-elles point tout d'abord? Ta mère, chagrine, froissée, irrilce ; moi, partagé entre lu courroux incessant où me tiendraient cette intolérable situation, le dépit de la seiilir méritée et le regret de ne l'avoir pas prévue; la paix de notre ménage troublée par des plaintes et des reproclies: enfui notre bonheur à tous irréparablement perilu. Réllechis, et, après avoir reconnu que, loin d'exagérer le tableau, .je l'ai au contraire adouci, tu conviendras qu'une solution conforme aux vœux de ton cœur et du mien serait un acte imprudent, déraisonnable, et qu'elle est en conséquence, tranchons le mot, impossible. . .

En écoutant celte froide série d'argumens d une irréprochable logi'iue, lîtienne a été d'aiiord consterné ; mais bientôt s'est réveillée la vivacité de son sang ; plus d'une fois il a été sur le point d'interrompre le long [ilunloyer de monsieur Simonard, et celui-ci n'a pas plutôt achevé

qu'il s'écrie : . „ , ,

— Eh! qu'importent ces raisons, mon père? la valeur n'en eût pas été contestable peut-être la veille du jour où vos promesses surprirent la bonne foi de ma mcro; aujourd'hui elles ne sont plus admissibles. Là où il y a eu faute, il doit y avoir réparation : c'est la première des lois, c'est une loi de tous les temps, bien autrement respectable que toutes ces peliles conventions, ces règles de lantaisie sous le joug desquelles vous vous croyez lorce de courber la tAtc, et dont vous n'oseriez pas vous faire sérieusement le défenseur.

— Tu vois avec les yeux inexpérimentés de ton âge. Les miens ont appris à envisager les choses sous des aspects tout diQereiis. Cependant ne crois pas que, dans mes plans, fa mère ait été oubliée, je lui assurerai une existence douce et tranquille; lu pourras la voir aussi souvent que lu le voudras...

— Kt, reconnu pour votre fils, je ne pourrai plus me dire le sien sans appeler la honte surelle, sans la signaler à tous comme une ancienne inaîtress(! de mon père ! Non, monsieur ; je ferai à mon tour appel à votre raison : un homme do cœur, dans la situation où vous me placez, accepterait-il vos offres?

— Etienne, ton esprit ctievaleresque t'emporte au delà du vrai,

— Je n'écoute que ma conscience, ei j'ai la conviction qu'elle ne m'induit pas en erreur. Souffrez donc que je me relire, le ca»ur navré de no pouvoir répondre à vos bontés comme vous l'auriez voulu, mais fermement décide à n'accepter ni une forluno ni un nom que ma mère ne pourrait partager avec moi.

— Mais c'est impossibhi ! — s'écrie monsieur Simonard violemment agité ; — mais je ne veux pas que tu me quittes; tu m'écouleras encore ; je réussirai à te convaincre...

— Jamais! — dit Etienne fort ému lui-mfimo.

Et il sort précipitamment sans tanrner la tète, tandis que monsieur Simouard lu supplie des yeux et lui tend les bras.

lE PERE FROGET.

Lorsque Etienne rentra, Rosalie était seule et travaillait.

Au lieu de répondre, comme c'était sa coutume, par quelque parole affectueuse ou par un serrement de main au Uoux sourire dont elfe satuait toujours son arrivée, il

alla sasseoir, muet et accablé, dans le coin de la chambre le plus éloigné de la jeune fille.

Elle le r.'garda toute surprise :

— Vous êtes donc bien fatigué, Etienne?... car je ne suppose pas que vous puissiez avoir, liès le lendemain d'une si belle victoire, des conlrarielés assez vives pour vous faire oublier de dire bonjour à vos anus.

— Pardon, Rosalie... oui, vous avez raison, c'est la fatigue... je suis en effet très fatigué... Ma mère est sortie?

— Non, monsieur... Vous n'avez donc pas d'oreilles ce matin'.' Si l'on ne dislingue pas les paroles, il est au moins facile d'entendre et de reconijaître les voix.

— C'est jusle... votre oncle parle en ce moment.

— Fi^'^urez-vous, Etienne, que depuis plus d'une heure ils sont dans la chambre à côté, en grande conférence ; si liieii que, vous sorti, votre mère et mon oncle en affaires, j'étais seule ici, lèle à tête avec mon ouvrage... ce qui ne laisse pas d'êlre très gai pour un dimanche. — Absorbé dans ses réflexions, Etienne ne paraissait plus prêter aucune attention à ce que lui disait Rosalie. — Vous ne seriez pas lâché, — reprit celle-ci, — de connaître le sujet de ce grave entretien ; mais il est inutile que vous m'interrogiez...— Etienne n'y songeait pas le moinsdu monde; — j'ai beau me creuser la têle, — poursuivit-elle, — je ne trouve rien, absolument rien... Il y a pourtant une gageure (jue je ferais volonliers, c'est qu'on s'occupe de vous.

— Do moi ! — fit-il ainsi ramené forcément à suivre l'entretien.

— Et de qui s'occuperait-on, si ce n'est de vous qui allez bientôt nous quitter? On pourrait objecter à cela que c'est mon oncle qui a provoi]ué celle mystiuieuse entrevue; moi je dis : raison de plus ; car ce cher oncle aurait un fils qu'il ne l'aimerait pas plus qu'il vous aime.

— Au sacrifice près do ses prguges, — interrompit Etienne avec amertume.

Un nuage passa sur le front de Rosniie.

— Il y pense encore... il ne l'oubliera jamais ! — se ditelle inlérieurcmenlavecun so\i[)ir. Puis, voyantqu'Elieiine était retombé dans sa rêverie, elle refirit : — Ce n'est pas la fatigue qui fait votre visage triste et vos paroles amères ; il y a trop de différence entre ce que vous étiez ce matin avant de sortir et ce que vous êtes à présent [lour que je n'y reconnaisse pas l'influence de quelque chagrin.

Etienne se leva et fit, sans répondre, deux ou trois tours dans la chambre, avec une extrême agitation.

— Eh bien 1 oui, — s'écria-i-il enfin, — oui, j'ai le cœur serré de douleur! A quoi me servirait la dissimulation? Ma vie n'a-t-elle pas été de tout temps vouée au chagrin, au désespoir? La tristesse ne doit-elle pas être l'immuable expression de mes traits? Et quand ma mère m'interrogi'ia, ne fiiiirai-je pas toujours par êlre obligé de répondre?... Oui, je suis malheureux, Rosalie, parce que j'ai nourri deux années un rêve qu'un instant a fait évanouir. Deux années je me suis repiésenié ma mère heureuse par moi, réhabilitée par moi... et je dois y renoncer 1... J'avais com[ité sans la règle du monde, qui n'est, à ce qu'il paraît, ni celle de la raison ni celle du cœur... Durant ces deux mêmes années, j'ai eu devant les yeux une autre imago encore... Sauve do l'atiîme où un premier amour, passion aveugle, avait été sur le point de m'engloulir, je reposais ma vue sur les calmes et riantes promesses d'un nouveau sentiment, aussi profond et plus pur. Vaine illusion 1 le bonheur n'est point fait pour moila malédiction de Dieu a peso sur mon berceau i

— Etienne, — fit Rosalie, — c'est un crime de douter de la bonté céleste.

— Elle s'est, en ce qui me regarde, singulièrement manifestée ! N'ai-ie pas en elTel à lui rendre de belles actions do grâces? .. Ah 1 Rosalie, Rosalie, (|uo ne pouvez-vous, que no voulez-vous lire au fond de mon conir? Vous y verriez toute l'étendue de ma souffrance ; vous compren

ETIENNE GIRAUD

dripz qun je no suis pas sfulrinont froissr dans mon orgueil, lili'Ssé dans mon amour filial, mais qu'une autre douleur aussi vive, uno douleur à kuiurlle vous n'Ates pas étrangère... Tenez, ce matin, j'étais gai, l'espoir rayonnait à mes regards, le but était là, devant moi, jy touehais. A mon retour, me disais-je, ell(> saura quelle part elle avait avec ma mère dans mes travaux; elle saura que je l'aime, non plus comme une sœur, mais comme celle que mon cœur a souliailée pour épouse entre toutes ; je lui dirai ; « J'ai maintenant un nom et une forlune; Dieu aidant, j'aurai un jour de la gloire : voulezvous de moi pour époux ?... » Peut-être vous ne m'eussiez point repoussé, Rosalie; et votre oncle, je le crois, m'eiU lui-même tendu la main; mais, à cette heure, il la retirerait, car je n'ai trouvé, là où j'allais chercher la première condition de son consentement, que de froiils raisonnemens et un refus... Oh! voyez-vous, ces alternatives d'espoir et de déception épuisent mon courage, anéantissent mes forces... Je serais heureux d'en finir avec la vie ! Que peul-elle être pour moi sans le bonheur de ma mère, sans l'amour et la main de Rosalie ?

En écoutant cet aveu d'un amour inespéré, d'autant plus véhément qu'il a été longtemps contenu et que ks obstacles en ont encore irrité l'ardeur, Rosalie a été saisie d'une émotion, d'un trouble inexprimables; elle a tenu, jusqu'aux dernières paroles d'Etienne, ses regards attachés sur lui, comme pour se bien assurer qu'elle n'est pas le jouet d'un songe; puis ses yeux se voilent, ses lèvres pâlissent; à peine a-t-elle la force do murmurer ces mots :

— Etienne, est-il bien vrai que vous m'aimiez?

Kt sa tête se renverse inerte sur le dossier de son siège.

Etienne se précipite vers elle :

-• Du secours, mon Dieu!... du secours 1... Elle se meurt!

Dans ce même instant paraissent madame Giraud et le père Froget. ■

— Rosalie I

— Ma nièce !... ma chère nièce!...

lis s'élancent tous deux au secours de la jeune fille.

Mais Rosalie ne tarde pas à reprendre ses sens.

Elle aperçoit, en rouvrant les yeux, Etienne à genoux devant elle, et son oncle dont l'inquiétude a bouleversé les traits; elle leur prend une main à chacun :

— Etienne... mon bon oncle... rassurez-vous ! la joie ne fait pas mourir.

Cependant il nj suffit pas au père Froget, à madame Giraud d'être rassurés sur la santé de Rosalie. Persuadés qu'un évanouissement, de même que toute chose en ce monde, ne survient point sanscause, ils pressent de questions les deux jeunes ger'.

Le silence n'est plus possible.

Etienne raconte sa visite chez monsieur Simonard ; lorsqu'il en expose le résultat, sa voix est vibrante d'indignation et de désespoir.

Le [1ère Frotr';t échange une regard avec Mme Giraud,

— 'Ta conduite, mon garron, — dit-il ensuite à Etienne. — a été celle d'un bon lils et d'un homme de cœur. Tu as fait une démarche dont l'issue pouvait être heureuse pour la mère et pour toi, c'est bien. Tu as refusé des avantages qui n'auraient profité qu'à toi seul, c'est nneux encore. Monsieur Simonard ne s'est pas rendu à tes raisons, lant !'is pour lui. Mais je ne vois pas qu'il y ait, au bout du compte, de quoi manifester des regrets si violens... que diable I II n'y a point d'échec irréparable en ce monde, à moins pourtant que je ne m'abuse sur les senlimens. Voyons, réponds-moi avec franchise : esl-ce le père, est-ce la fortune que lu regrettes?

— Monsieur Froget 1 — s'écrie Etienne en rougissant. Il a besoin, pour se contenir, de se rajpeler que c'est

l'oncle de Rosalie qui l'interroge.

— Allons, du calme, — rcfirend le père Froget sans s'émouvoir; —je n'ai certes point l'intention de t'ofl'enser... La fortune n'est donc pour rien dans ce qui l'a fait

L£ SItCLE. — XilX.

agir, c'est parfaitejnenl entendu ; reste le désir on ne peut plus légilimo d'avoir quelqu'un à qui tu puisses diro : Mon père.

— Oui, monsieur, — répond Klieiine, — puisqu'à celte condition seule je triompherai du préjugé qui me rend le bonheur impossible.

— Pour nie dire cela, mon lion ami, je trouve tout à fait inulileque les yeux inedévorent.

— Elienne, modérez-vous 1 — dit Rosalie d'une voix suppliante.

— Me modérer! est-ce possible? — réplique le bouillant jeune homme ; — savez-vous, Rosalie, si un malheureux enfant, privé comme je le suis du nom paternel, venait aujourd hui demander à votre oncle la main de sa nièce, savez-vous quelle serait sa réponse? La mêmequ'il

•tit à ma mère, il y a deux ans, dans une circonstance pareille.

— Absolument la même, — dit le père Froget sans se déconcerter le moins du monde.

— Vous l'entendez! — s'écrie Etienne en saisissant les mains de Rosalie et de sa mèie, — tout est fini pour moi !

— Mais, par exemple, — reprend le père Froget, toujours du ton le plus calme, — si monsieur Elienne Froset se présentait devant le con Ire-maître Froget en luidisanl : « Mon père, accordez-moi la main de votre nièce... » oh ! alors, ce serait bien difl'erenl, et il est probable que je me résignerais sans trop de difficulté à répondre : « Prends- '■■', mon fils, je le la donne. »

Etienne écoutait sans comprendre.

— Oui, mon cher enfant, — oit madame Giraud les yeux pleins de larmes de joie, — cet homme généreux nous donne à tous deux un nom : à moi comme épouse, à toi comme fils adoptif.

La scène qui suivit est de celles qu'on peut se figurer ; des mots lu rendraient faib'ement.

Celle adoption et ce mariage avaient été en effet le sujet de la longue conférence pour laquelle le père Froget et madame Giraud s'élaient réunis dès le malin.

Heureux d'avoir renoué la vie de famille rompue autrefois par la mort de sa première femme, et, depuis encore, d'une façon non moins douloureuse par la fuite et la mort de Laurenline, le père Froget, à ipii d'ailleurs n'avaient pas manqué les occasions d'apprécii'r le eœur de madame Giraud, avait résolu de s'assurer définitivement une nouvelle existence, et d imposer du même coup silence au reste de préjugé qui l'empêchait d'encourager ouvertement et de sanctionner un amour qu'il avait deviné.

Explications et embrassemens furent interrompus par l'arrivée d'un domestique en livrée, qui remit un billet à Etienne en disant qu'il avait reçu l'ordre d'attendre une réponse.

Etienne ouvrit le billet, et, après l'avoir lu, le passa successivement à sa mère et au père Froget; il ne contenait que ces deux lignes :

a Tu l'emportes, mon fils! reviens; je suis prêt à faire » ce que tu désires.

.... ï SIMONARD. Il

Le père Froget eut le cœur serré; cependant il essaya de donner de la fermeté à sa voix pour dire à Elienne :

— Je ne dois ni ne veux être un obstacle au brillant avenir (|Ui vous attend, toi et ta mère; mon projet n'a été qu'un beau songe ; n'y pensons plus.

— Mon fils, — dit à son tour madame Giraud avec plus de tristesse qu'elle n'eût voulu en laisser &percevoir, — uneré|iaration ainsi marchandée me llalterait peu si elle ne t'assurait un sort digne de toi ; réponds que jo l'accepte.

Elienne reprend vivement le billet :

— Et sans doute Rosalie est aussi toute prête à sacrifier noire amour à ma fortune : car si monsieur Simonard

MOLÉRI.

a eu tant de peine à vouloir de ma m>>re pour sa femnio, il voudra bien moins encore de Rosalie pour sa fille... heureusement, c'est à moi qu'où écrit, et c'est à moi de répondre.

Au-dessous des lignes tracées par nionsieur Simonard, il écrit :

a II est trop tard : ma mèro vient d'accepter pour elle » et pour pioi le nom d'un honnête homme qui l'estime » assez pour se tenir honoré d'être son époux. »

Le père Froget a penché curieusement sa lèle par-dessus l'épaule d'Etienne pendant qu'il écrivait.

— Attends! — lui dit-il lorsqu'il eut terminé. Le père Froget sortit et rentra presque aussitôt. Sa main glissadans celle d'Etienne un paquet composé de six petits papiers* plies. — C'est,— lui dit-il tout bas, — une partie de la dot que je destine à Rosalie.

Les six petits papiers étaient des billets de banque de mille francs.

— Je vous comprends et je vous remercie, — fit Etienne, le front rayonnant de joie et d'orgueil. Puis, avant roulé les billets dans le papier sur lequel il venait d'écrire, il remit le tout au domesliiiue : — Pour monsieur Simonard, — lui dit-il; — c'est ma réponse.

Page 1