RETOUR VERS LE PASSE
Monsieur Simonard ne pouvait se consoler de la perle de son fils, quoique souvent il se dît, en se rap|)elanl la duplicité do Lionel, qu'il n'aurait eu à attendre de lui rien do bon ni d'honorable. Il avait même ou, dans une circonstance grave, un désolant échantillon de son insensibilité. Madame Simonard, dont les eaux n'avaient pu rétablir la santé, était morte à Plombières, et la nouvelle en était venue à Paris le lendemain du départ de Lionel pour Londres. Monsieur Simonard avait aussitôt fait [lart de co malheur à son fils, dans une lettre ou il exprimait son affliction de la manière la plus louchante. La réponse qu'il avait reçue n'accusait que le soin qu'on avait pris de chercher des mots à effets, do châtier le style, de disposer les phrases suivant les règles de l'art : ce n'était point le langage d'un fils en larmes, c'était l'œuvre d'un froid rhétoricien.
Mais, frappé à si peu d'intervalle dans les deux membres qui composaient toute sa famille, monsieur Simonard se trouvait tout à coup plongé dans l'isolement le plus tr ste. Le but manijuait à son existence. A quoi lui servait d être riche et considéré s'il n'avait personne avec qui partager, personne à qui transmettre sa considération et ses richesses? Le vide et le silence de ses beaux appartemens lui oppressaient le cœur. Les devoirs les plus ordinaires de la société lui étaient un supplice. Lorsque, dans une visite à un collègiio ou à un ami, ses yeux n'avaient pu fuir le spectacle d'une famille heureuse, d'un intérieur animé, il revenaitchez lui, morne, envieux, désespéré: il formait, il exécutait la résolution de rompre avec le monde, et ce volontaire surcroît de scilitiido aggravait encore, loin de l'adoucir, lechagrindont il se consumait.
Un jour que monsieur Simonard, les coudes appuyés sur son bureau, la tète inclinée sur ses mains jointes, et les yeux à demi fermés, se laissait aller à un enchaînement de pensées plus mélancoliques les unes que les autres, il voulut tenter de secouer cette importune rêverie, et ouvrit un tiroir pour y prendre le dossier d'une affaire dont il était chargé. Dans un coin de ce tiroir était un petit paquet de lettres sur lequel tomba son regard, et qa'il saisit aussitôt, oubliant tout h fait le dossier dont il avait voulu s'occuper.
Ces lettres n'étaient pas nombreuses ; il y en avait trois ou quatre. Elles avaient été écrites par monsieur Simonard lui-même, dans le temps où il étudiait le droite Paris; elles étaient adressées à Thérèse Giraud.
Comment se trouvaient-elles dans la possession de monsieur Simonard?
La veille du jour où, pour obéir à sa famille, il devait (juitter Paris et renoncer à Thérèse, il les avait dérobées adroitement dans une petite cassette où la pauvre fille li s tenait précieusement enfermées.
Ce n'était point qu'il eût à rougir do l'amour qu'il y avait exprimé ; mais, parmi d'élo()ucnies protestations de tendresse et de dévouement, s'étaient glissées, comme des moyens plus assurés de séduction, certaines promesses fort explicites qu'il avait jugé prudent de faire disparaître dans l'intérêt de sa tranquillité future.
Monsieur Simonard ouvrit les lettres et se mit à les relire.
Pendant cette lecture, son visage se couvrit d'une teinte de tristesse inexprimable.
— J'éiais de bonne foi, — pensait-il, — lorsque j'écrivais ces belles choses, et Thérèse, jolie, bonne, aimable, méritait que je les lui adressasse. Le monde a des exigen-
BIOLËRI.
ces quelquefois bien cruelles... Résister à la volonté de mon père, me mettre au-dessus des bienséances, braver l'opinion, c'eût été une faute grave qui eût influé surtout mon avenir... — Et, se levant, il se mit à marrlipr avec agitation dans son cabinet: — Une faute!... Fallait-il donc y échapper par un crime? Car de quel nom plus doux oserais-je qualifier ma conduite? J'avais fait à Thérèse les sermens les plus solennels, et J'ai manqué à mes sermens; et.quand j'abandonnai Thérèse, elle était mère !... Ma conscience bientôt endormie ne s'est reveillée qu'une fois, une seule, au bout de vingt années d'oubli !... Qu'importe, hélas 1 que la conscience dorme 1 1l y a là-haut une justice qui veille : point d'acte qui ne reçoive tôt ou tard sa récompense ou sa peine. La mort d'une femme, celle d'un fils, sont de terribles mais justes chaiimens infligés à celui qui a laissé une mère sans époux, un tils sans père. Ah ! si l'homme arrivé à mon âge avait le pouvoir d'effacer à son gré telle ou telle page dans le livre du passé, combien d'actions, qui nous ont autrefois paru naturelles, innocrnios, sans conséquence, dont nous nous sommes hiêmcs réjouis et félicités, seraient promptement rayées de ivrTe existence, pour la purger de toute honte, pour éteindre la voix implacable du remords. — Um^ pensée frappa subitement l'esprit de monsieur Simonard : — Mais n'est-il pas un aulre moyen d'apaiser sa conscience? Et, quand la réparation est devenue possible, ne doit-on pas essayer par elle de se réconcilier avec soi-mi*me?... La réparation I... Que d'obstacles se dressent devant moi ! La position qu'on occupe dans le monde impose quelquefois des devoirs de convenance auxquels il faut immoler les plus légitimes inspirations du cœur... Cependant, à défaut d'une réparation complète, ne puis-jeî... Et pourquoi non?. ..Je n'ai vu que deux fois ce jeune homme, mais les circonstances étaient de celles où une âme se révèle entièrement. Le courage, la fierté, la noblesse des siMilimens, rien ne lui manque de ce qui commande l'esiime; son langage est pur, élevé, lorsqu'il lui vient des pensées élevées à exprimer; si son instruction n'a pas été poussée aussi loin qui! serait désirable, il parait posséder au moins ce qui fait la base d'une bonne éducation. Ouehjues soins et un peu de temps suffiraient pour achever l'œuvre. Oh ! menii. mon Dieu I Ce n'est pas sans dessein que votre boulé a fait tomber aujourd'hui sous ma main ces letlrés depuis si longtemps oubliées I
Mon.sieur Simonard alla se rasseoir h son bureau, et traça quelques lignes d'une main rapide et assurée.
A mesure (]u'il écrivait, il paraissait respirer plus librement; sa physionomie, si soiiilne il n'y avait qu'un instant, prenait l'expression du calme et presque du bonheur.
xm
lA LETTRE ET LE PUNCH.
Nous retrouvons Etienne et Rigohert à l'estflminet du boulevard Mont[iarnasse; c'est là qu'ils ont définitivement fait élection de donucile.
Le programme de l'emploi de leur temps e.st invariable : discuter sans jamais conclure les moyens de rentrer dans la voie de l'ordre et du travail ; puis faire assaut d'adresse ou de maladresse au billard ; enfin s'absorber dans les savantes con\binaisons du piquet, un des jeux les moins exigeans quant à la solidité des jamUîS : le tout avec une perte «raduellede raison et d'equdibro proportionnée à la quantité de vin d'Anjou dont il leur a plu d'arroser ces div<rs exercices.
L&s deux amis, au moment où nous les rejoienons, n'en soûl encore <\\\'h. la seconde partie du progrannne.
Ils vont et viennent autour du billard, manquant plus de carambolages qu'ils n'en font, et, dans ce dernier cas, moins favorisés par la justesse de leur coup d'œil que par le hasard.
Etienne fume un cigare et parle beaucoup; lepremier effet que proiiuit le vin sur lui est de le rendre bavard et communicafif, sauf à lui alourdir ensuite le cerveau, les jambes et la langue.
Rigobert, plu^ blasé que son compagnon, aspire l'âcre fumée par le noir tuyau d'une pipe arlistement culotlée ; il parle moins qu'Etienne, clignote des yeux, et paraît toujours sur le point de larmoyer ; il est encore dans la période d'attendrissement ; la gaieté, ou du moins ce qu'il appelle ainsi, ne lui viendra que plus tard.
La discussion par laquelle ils ont coutume d'ouvrir la séance a été, ce matin, si animée, qu'elle continue et ne contribue pas peu à rendre la partie interminable, en détournant du billard une grande partie de leur attention.
— Nous menons une rie déplorable, — dit Etienne revenant au thème principal d'une conversation un moment interrompue; — les jours se succèdent, les semaines ?e passent, et nos longues délibérations n'aboutissent à rien, jfe carambole... Il faut que nous en finissions. — Notez qu'Etiennp débutait tous les jours par cette phrase pleine de résolution, et que le résultat n'en arrivait pa>^ plus vite. Dn soupir et un effet manqué .sont toute la réponse de Rigobert. — Pour toi, cela se comprend encore, — poursuit Etienne; — tu es seul, et, si lu te fais du tort, il n'y aura que toi qui en souffriras ; mais moi je suis sans eicuse , moi j'ai une mère qui m'a tout .sacrifié et dont je suis l'unique soutien. Oui, je dois m'arrAter enfin à une résolution ; je serais un rnisérable, vois-lu, si je négligeais plus longtemps les devoirs que m'impose l'amour d'une si bonne mère. ^- Ici Rigobert verse une larme et va serrer la main d'Etienne, mouvement qui, en dérangeant le bras de ce d( ruier, détermine à son profit le succès d'un carambolage sur lequel ceriainernent il n'aurait pu compter sans faire preuve d'une grande présomption. — Onze à ijuatorze! — dit Etienne. — (I m'est donc venu en tête un projet diuit je liens h te faire [lart, ton secours m'élant indisfieiisable pour l'exécuter. — Rigobert suspend un coup pour .se redresser et porter la main sur son creur, en guise de protestation d'im entier dévouement. Etienne continue : — Il faut que je te fasse connaître avant tout une particu arité de mon histoire. Ma mère, afin de ma faciliter des succès dans l'étal de tapissier auquel elle me destinait m'envoyait suivre un cours de dessin, où venait également le fils d'un architecte qui occupait le pretnier étage de notre maison. Je me liai avec ce jeune homme; nous nous réunissions souvent chez lui pour dessiner. Je réussissus assez bien dans les volutes et les rosaces; mais |es détails ne suffisaient pointa mon ambition; c'était l'ensemble que je rAvais. Dieu sait ee que j'ai, dans ce temps-lî). coufthé d'édiiices sur le papier! Lesmal.sons. les palais, les cathédrales naissa eut comme par enchantement sous mon crayon. Le père de mon camarade disait, en voyant mon barbouil âge : « Ce petit garçon irait loin si on ' oulail on faire un architecte. » Et il prenait plaisir à me donner des leçons, ce qui dura encore assez longtenifis. Mais il faul des aimées et de l'argent pour faire un architecte, cl ma pauvre mère, qui s'était déjà saignée [>lus .me de rai.son, était dans l'iniposslliilitë de remplir au moins la dernière de ces deux conditions. J'entrai donc chez un tapissier, suivant le plan qui en avait été primitivement formé...
— Encore un effet de manqué 1 Passe-moi le blanc, — interrompt Rigobert; — c'est égal, ton histoire riie toucher et m'amuse.
— Mais, pour avoir renoncé ft l'archi lecture, je n'en ai pas perdu le goût, — reprend Etienne. — Tu ne saurais croire tout ce que j'ai bâti, lodt ce que je bâtis encore de monumens en imagination. Quand je vols s'élever un nouvel édifice, il eol rare que je ne me dise pas aprè^ l'a-
ETIENNE GIRAUD
voir examiné : a H me semble que j'aurais fait autre chose... » Si tu ne joues pas de talon, lu n'en viendras jamais à bout.
— Manqué de touche I
— Je l'avais prévu.
— Que di.iliie aussi, ton récit m'a Iroubié... J'en suis tout ému ; avoir une vocnlion et ne pouvoir la suivre!
— Qui sait ?
— Dans le fait, tu es jeune, il n'y a pas de temps nenlu.
— Avec ce que je sais déjà et de la volonté, j'arriverais promplemenl
— J'aimerais assez te voir architecte.
— Quel changement dans ma position ! Plus de fréquentation obligée. Délivré de celte vie commune de l'alelier, qui m'a déjà valu trop d'afl'ronts, je reste à Paris, je me partage entre ma niére et l'école ; j'ai pour émules des art'stes qui s'inquiéteront plus de mes progrès que de mon origine. Mes études terminées, j'ai con(]iiis l'indépendance et une belle profession, S laquelle je consacre toutes mes facultés. Alors, au lieu de me traîner dans les voies battues, je donne l'essor à mon iinaginulion, je vise au perfectionnement, je crée...
— Tu te distingues...
— Je l'espère.
— On te décore...
— Peut être.
-!- Ton rêve me plaît.
— Un rêve! i.nu réalité, si tu veuT.
— Moi I
— Oui, toi ; c'est de toi que dépend mon sort; que me manquet-il? de l'argent, lu en as : donne-le moi, j<^ nie mets au travail dès demain. Cunihien de tem[is dureront me; études? uni» année... deux années; c'est long... mais ensuile, quel lésiiltut! Je t'offre moitié dans mes bénéfices ; ce ne sera pas de l'argent mal placé, je t'en réponds.
Rigobert regarde Etienne d'un air stupéiait.
— Tu n'as pas d'autre capitaliste en vueî
— Où veux-tu que je le prenne?
— Diable ! c'est que... c'est que...
— Tu me refuses?
— Jamais. Ce que je possède est à ton service. Etienne .secoue la main de Rigobert.
— Merci, mon ami, merci.
— Il n'y a pas de quoi., cent soixante-cinq francs miquanle centimes, j'en ai fait le compte ce matin. — Etienne est atterré. Rigobert reprend : — Nous ne sommes pas heureux en idées aujourd'hui.
— La fatalité s'acharne à me poursuivre ! — dit Etienne en jetant sur le billard la queue qu'il avait à la niain.
Il va s'asseoir tristemciit à une lable sur laquelle est une bouteille h moitié vidée.
Rigobert se place en face de hii.
— Remarque bien, — dit-il à Etienne, — la vérité de ce que je le répète Ions les jours : une lampe ne fonctionne pas sans huile... Comment veux-tu que les idées nous Viennent? nous n'en sonnnesqu'à notre seconde bouteille, encore est-elle à moitié [ileine.
— En ce cas, nos lampes ne tarderont pas à s'éteindre; nous n'irons pas loin avec tes cent soixante-cinq francs...
— Cinquante centimes... C'est vrai. . réflexion parfaitement juste, mais désobligeante; si nous nous en débarassions en la noyant? — La bouteille est vidée, les verres aussi ; le front des deux amis n'en est [las moins soucieux. — Basle I — reprend Rigobert; — à quoi bon nous inquiéter? Le sac lini, nous retombons sur nos jambes, voilà tout... Au bout du fossé... l'atelier.
— Veux-tu me croire?... parions demain pour une ville quelconque.
— S'expatrier, c'est dur... Enlinl... Passe-moi donc un peu de papier, ma pipe ne va pas.
Etienne fouille dans une de ses poches et en retire, avec
quelques rognures de papier, une lettre dont le cachet est encore intact.
— Qu'est-ce que cela? —dit-il avec surprise.
— Une missive que tu as oublié de jeter dans la boîte.
— Elle m'est adressée.
— Kl lu ne l'as p^s lue?
— J'ignorais (|u'elle lill là.
— Est-ce (ju'elle y serait venue par la poste du diable?
— Je crois me rappeler que mon portier m'a renii8i|uel- <iue chose, hier au soir, quand je suis rentré.
Et voyant (ju'ICtienne tourne et retourne avec hésitation la lettre entre ses doigts :
— Ne te gène pas, — ilit Rigobert, — fuis cx)mme chez toi, ouvre ta correspumlance.
Etienne rompt l(^ cachet et paicourl la lettre.
— Rigobert! — s'écrie-l-il, — je suis sauvé!
— Bail! que l'arrive-t-il î
— Cette lettre est de mon père.
— De ton père!... Ah Ç(à ! tu as donc un père... décidément?
— Il demande J\ me voir le plus tôt possible... il veut me proposer une réijaration... Lis.
— C'est parbleu vrai!... réparation... le mot y est... c'est émouvant comme un drame de l'Ambigu. Est-il riche, ton père ?
— Très riche.
— S^ipristi 1 II faut y aller tout de suite,
— C'est bien ce que je compte faire.
Rigobert frappa a coups redoublés sur la table : "^ Garçon! un punch au rliuml
— Pourquoi laire?
— Pour le boire donc ! pour le boire en réjouissance de la bonne nouvelle, et aussi aTm de te donner un peu d'assurame; tu vas en avoir besoin.
— Je n'en man querai point, suis tranquille. — En attendant le fiuncli, Rigobert décoiffe une troisième boutiUle de vin. — Bonne inùrel... sera-t elle heureusel — s'écrie Etienne de temps en temps.
Mais déjà il parle moins, sa langue s'embarrasse, son œil devient lerne, son teint pAlit.
Uigobert [irésonte le pliénoinène opposé. Ses joues se colorent ; son reg.ird est vif et joyeux, sa parole abondante et f^.cile.
Le punch complète si bien cette interversion de physionoriiie, qu'Etienne, au dernier verre, est toudié dans un état voisin de la slupidilé. tandis que Rigobert gesticule, chante, rit, porte la télé haute et ne doute de rien.
Cepei)(!ant il convient d'ajouter, pour ôtre juste, qu'ils n'ont pas encore atteint cet apogée de l'ivresse où ils manquent rarement d'être parvenus le soir, au monu'nt de ipdlter l'eslaminet.
Uigobert se lève et tire par le bras Etienne, qui paraît a'îiné dans la profondeur de ses pensées, bien que, selon toute probabilité, la pensée en cet instant fonctionne peu dans son cerveau.
— Partons, — lui dit-il.
— - Partons, — répète machinalement Etienne en le suivant d'un pas lourd et le front incliné.
— Bon ! le voilà dan? un de ses accès de mélancolie, — pense Rigobert en jetant sur son compagnon un regard de tristesse; — le diable ne lui tirerait pas iieux paroles du gosier. Quelle ebanee (|ue je sois là 1 Je ne le quitte point; je parlerai pour lui.
xiy
l'éloquence de RIGOnERT.
Arrivé devant la porte de monsieur Simonard, Etienne,
MOLÉRI.
qui n'a pas dit un mot durant le trajet, fait un demi-tour, comme pour redoscrndre l'escalier :
— Rigobert, allons-nous-en !
— Tiens 1 cette idée ! Quelle mouche te pique?
— Je ne suis pas à mou aise... mes idées se brouillent. Effet naturel de l'émotion. Moi aussi, je suis ému,
mais je ne le laisse pas voir; j'ai du caractère... Je vais sonner.
— Allons-nous-en, Rigobert 1
— Ne fais donc l'enfant.
Rigobert a saisi le cordon de la sonnette. Etienne veut le retenir. Le cordon, rudement secoué, reste dans la main de Rigobert, et l'on entend la sonnette retentir avec éclat dans l'intérieur,
— Tu m'as fait faire une belle besogne !
— Allons-nous-en, allons-nous-en ! — murmure encore Etienne.
Mais un domestique e.st venu précipitamment ouvrir la porte.
— Vous sonnez bien fort, — dit-il en toisant les deux jeunes gens d'un air insolent; — qui demandez-vous?
Rigobert s'est hâté de faire disparaître le cordon dans sa poche.
— Nous ne demandons personne, — répond-il en se redressant, — c'est nous qu'on demande : Etienne Giraud, si ça ne vous est pas trop désagréable, — ajoute-t-il en désignant son compagnon.
A ce nom de Giraud, ledomestiiue passe subitement du ton de l'impertinence à celui de l'obséquiosité :
— Monsieur vous attend ; donnez-vous la peine d'entrer.
— Tu vois l'effet du caractère ! — dit tout bas Rigobert à Etienne en le poussant du coude.
Et il entre bravement le premier.
Etienne le suit sans mot dire, en homme qui, n'ayant pour ainsi dire plus conscience de ce qu'il fait, se laisse mener à la lisière.
Le domeslique les conduit au cabinet de monsieur Simonard.
Celui-ci est surpris de voir Etienne accompagné; cependant il fait signe au domestique d'avancer des sièges et de se retirer.
Rigobert s'étend sans façon dans un fauteuil, pose son chapeau à terre, et croise les jambes pour se donner un air d'aisance.
Eiienne s'assied à côté de lui, mais la tête baissée, et regardant avec une opiniâtre fixité la pointe de ses souliers.
Jlonsieur Simonard ne comprend rien à ce qu'il voit ; il se demande, quoiqu'il reconnaisse parfaiti'ment les traits d'Etienne, si c'est là réellement le jeune homme dont il a conservé un si bon souvenir. Il examine aussi avec curio'iilé Rigobert, et cherche à deviner ce que signifie dans cette entrevue la présenceaumoinsinutiled'unliersqu'elle ne saurait intéresser.
— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur,— dit-il froidement à ce dernier.
— Et vous éprouvez le besoin de faire connaissance avec moi? — répond Rigobert avec un sourire et en balançant la jambe droite sur la gauclie; — rien n'es! plus juste, monsieur, ni plus facile : J.iciiucs-Maclou Rigobert, ouvrier tapissier de mon état, occupé pour lo quart d'heure à liquider la succession d'un oncle malernel, ce qui absorbe, je puis le dire, la meilleure partie de mon temps et de mes f;icullés. J'ai de plus l'avantage d'èlre l'ami d'Etienne Giraud, votre fils, que vous avez un peu négligé, mais que vous appelez aujourd'hui dans le dessein, je suppose, de réparer le temps perdu, et je viens lui prêter, dans cette occasion, l'assistance de ma faible parole.
— Ah! vous savez? ..
— Tout, monsieur. Etienne et moi, nous vivons dans une intimité qui ne permet pas de secret entre nous. Les deux sergens du théâtre de la Porte-Saint-Martin n'étaient pas plus unis.
Monsieur Simonard, le front plissé, regardait les deux jeunes gens l'un après l'autre. Le mutisme et la contenance hébétée d'Etienne ne l'édifiaient pas beaucoup plus que le sans-gêne et la loquacité de Rigobert.
C'était un singulier début pour une entrevue destinée au rapprochement d'un père et d'un fils.
La situation, en se prolongeant, pouvait devenir ridicule.
Monsieur Simonard, afin d'en sortir, se hâte d'arriver au fait.
— Ma lettre ne vous donne aucun détail sur mes intentions, — dit-il en s'adressant directement à Etienne; — je suppose néanmoins que vous les avez à peu près devinées ?
— Avec un peu d'intelligence, ça allait tout seul,— s'empresse de répondre Rigobert.
— Pardon, monsieur, c'est la réponse de votre ami que je désirerais entendre.
— Il suffit, monsieur, vous en avez le droit, — fait Rigobert d'un ton piqué.
Monsieur Simonard répète sa question.
Etienne s'obstine à tenir les yeux fixés sur le bout de sa chaussure, et ne desserre pas les dents.
Rigobert, renversé sur son fauteuil, plonge, par un mouvement habituel, sa main dans la poche de son paletot, et en fait sortir un étui de pipe qu'il se dispose à ouvrir.
— Votre ami est devenu sourd ou muet? — demande enfin à Rigobert monsieur Simonard impatienté.
— C'est à moi que monsieur fait l'honneur de parler? — dit Rigobert avec une sèche inflexion de voix qui sent un peu la rancune. Sur un signe affirmatif de monsieur Simonard, il continue : — Ni muet ni sourd, mon cher monsieur ; seulement, au moindre coup de soleil, plus de langue, éclipse totale. Etienne a le vin, je veux dire le punch, mélancolique; moi, c'est le contraire, et voilà pourquoi je me suis donné l'autorisation de l'accompa- ^ gner... A votre service.
Enfin monsieur Simonard sait à quoi s'en tenir; il a devant lui deux personnages très émus, sinon par le pathétique de la situation, an moins par les libations copieuses qui en ont élé les préliminaires. Sa première pensée est de les congédier et de prendre des mesures pour avoir,- dans d'autres conditions, une seconde entrevue avec Etienne ; mais il lui vient probablement une réflexion qui le fait changer d'avis.
— Puisque Etienne n'est pas, quant à présent, en état de m'entendie, et que vous êtes son ami, — dit monsieur Simonard en se tournant tout à fait celte fois vers Rigobert, — c'est donc à vous que je me permettrai d'adresser quelques questions.
Rigobert referme l'élni de sa pipe, resserre les cordons de son sac à tabac qu'il vient d'atteindre, et fait rentrer vivement le tout dans sa poche,
— Je suis prêt, — dit-il avec un air de triomphe, — à répondre sur tous les points, dans les plus grands détails, et à votre satisfaction, j'ose l'espérer.
— Pouvcz-vous me donner quelques renseignemenssur le caractère et les habitudes d'Etienne? — répéta monsieur Simonard.
— Si je le peux! — répondit Rigobert avec une outrecuidance avinée, — c'est-à-dire que deux doigts de ma main ne seraient pas plus en mesure de vous parler l'un de l'autre que je le suis de vous ouvrir le coeur de mon ami... Pour lors, et ijuant au caractère, je vous ferai d'abord l'honnecr de vous prévenir que je ne suis pas d'un tempérament à avantager démon amitié un quelqu'un qui ne jouirait pas de mon estime... Or. Etienne en jouit complètement de mon estime, et il la mérite, quoique vous n'ayez pas la chance de le voir aujourd'hui dans un de ses motnens les plus flatteurs... C'est moi qui ai eu l'idée du punch; je le regrette; il y a des natures que lo punch endort... Si j'avais pu prévoir les conséquences du punch, j'aurais laissé le piqucton d'Anjou aller son train
ETIENNE Gm\UD.
comme h l'orriinairp... Jp vous garanlis qu'Etinnnesn tiendrait crânement, et qu'il ne paraîtrait pas plus b^te que moi... On ne pense pas à tout, c'est un malheur. Une autre fois, je vous l'amènerai daus un état plus présentable.
— Vous ne répondez pas précisément à ma question.
— Toujours au sujet des habilmlcs et du caraclèro d'Elienne? Ah dame t là dessus je tn'explii|UiTai Iranchoment; c'est un devoir. Donc, il y avait autrefois du pour «>t du contre; j'irai jusqu'à dire que ce cher ami n'était pas aimé de tout le monde à l'iitclicr; et moi, tout le premier, je ne le gênais suivre de mon atfeition... case conroit : on est g^enéralenienl bon enlanl parmi nous autres; on s'ac(|uille de sou devoir, vous savez, sans être pour cela des esclaves, et il n'est pas (picstion de se tuer pour vivre... Le repos est l'ami du travail; ou en prend un peu à l'occasion, on se lâche un quart d'heure pour faire une tournée de cop-nac, ça redonne du nerf ; on arrive une demi-heure plus lard le malin, on s'en va le soir une demi-heure plus liM, ça se compense. Les patrons sont e.tigeans, il ne faut pas les gcâter. Si bien qu'Elienne était accusé d'avoir le plancher de l'atelier cloué à ses boites et de faire le chien couchant... mais h tout péché miséricorde : Etienne a misdu vin dans son eau ; c'est à présent un garçon qui ressemble à tout le mond(^; vous le ferez restera l'estaminet tant que vous voudrez sans que les pieds lui brûlent; il n'est pas encore de première force sur le carambolage; ça viendra, il ne faut désespérer de rien; quant à boire, il s'en acquitte avec aisance et de manière à se faire honneur dans un salon... Je ne lui reproche que le cigare; il a la manie du cigare... pouah! le cigare, c'est mauvais genre, et ça n'est pas franc comme la pipe.
Monsieur SImonard en a suffisamment entendu, il se lève.
— Je vous remercie, monsieur, — dit-il d'un ton où perçaient f> la fois l'ironie et le chagrin.
Rigobert ne bouge pas, et continue de balancer une jamhie sur l'autre.
Quant à Elienne, on le croirait complètement étranger à ce qui se passe.
Monsieur Simonard se décide à sonner; un domestique paraît.
— Reconduisez ces messieurs... Je ferai connaître mes intentions plus tard à votre ami, — ajoute-t-il en s'adressant à Rigobert.
Et il se hâte de passer dans une autre pièce.
— Ah! bon, j'y suis! — dit Rigobert, — la séance est levée. — Et secouant Etienne par le bras : — Partons; tu me remercieras dehors ; j ai joliment arrangé Ion affaire.
A la suite de cette entrevue dont il avait été loin de prévoir le résultat, monsieur Simonard resta longtemps enseveli dans une sombre méditation. Il n'en sortit que pour s'écrier :
— Est-ce bien à moi d'accuser le ciel? snis-je fondé h me plaindre de la mauvaise direction d'une plante (jue mes mains n ont point cultivée?... Je n'ai pas voulu Aire le père de ce jeune homme lorsque, venant au monde, i| avait besoin d'un père; aujourd'hui que j'ai besoin d'un flis, il ne peut être mon fils : Dieu est juste J
XY
LE nÉVEIL.
Le mutisme d'Elienne ne tenait pp" précisément h ce qu'il avait, suivant l'expression de RigoDert, le punch mélancolique. Etienne était seulement dans cet état de demi-
LE SIECLE. — XXIX
ivresse où l'on a encore une perception confuse do ce qu'on voit, de ce qu'on fait, de ce qu'on dit. La pensée es alors comme le corps : elle sent qu'elle va perdre l'équilibre et trébucher; et, de même que le corps, elle se raidi pour ne pas toml)er. Etienne s'était donc renl'crmé dans un silence absolu, non cpie l'envie de parler lui manquât, mais parce (|ue, sur le point d'élre totalement abandonné de sa raison, il en conservait pourlant assez pour reconnaîlre sa position et pour se défier de scsacles.
En sortant rte ctiez monsieur Simonard, il avait suivi Rigobert, sans prononcer une parole, jus(|ue dans le jardin du Luxemt)()urg Arrné là, il s'aperçut que son gL. ide le reconduisait à l'estaminet, et il se rc'fusa obslinément à le suivre.
Rigobert essaya en vain de l'entraîner, il pria, il se fâcha. Ne pouvant rien obtenir, il quitta la partie et poursuivit seul sa route.
Etienne resta quelque temps immobile, regardant autour de lui, comme pour se demander ce qu'il avait à faire et do quel cAté il se dirigerait.
Un banc placé à peu de distance frappa sa vue; il l'atteignit, s'y coucha et s'endormit.
Lorsqu'il se i éveilla, on allait fermer le jardin.
Le sommeil lui avait reposé l'esprit; la fraîcheur de la soirée acheva de le remcltre. Sa mémoire, reprenant ses fonctions, recouvra peu à peu sa lucidité.
Il se retraça, confusément d'abord, puis avec netteté tous les détails de la scèuo du matin; il eut honte de luimême.
Remontant ensuite au jour où, pour la première fois, il avait, à l'instigation de Rigobert, rompu avec ses habitudes d'ordre et de sobriéié, il se représenta son existence depuis ce moment. Il s'effraya du chemin qu'il avait déjà parcouru ; il frémit à la vue de l'abîme où, de dégradalion en dégradation, il allait se laisser tomber pour ne plus se relever.
La voix du découragement essaya bien encore de dominer en lui celle du repentir; mais ses bons instincts pri rent le dessus, sa volonté engourdie se réveilla; il fut sauvé.
Impatient de se réconcilier avec les autres comme il venait de le faire avec lui-même, il gagna d'un pas résolu la maison de sa mère.
Ce soir-là, madame Giraud et le père Froget résistaient à Rosalie.
— Tu me fais trop dormir, — disait celui-ci; — cela me rend la t^le lourde le malin, et, quand j'arrive à l'atelier, je suis plus d'une heure à me remetlre.
— Je me sens parfailement reposée, — disait celle-là; — je veux embrasser ce soir Elienne, qui depuis huit jours ne m'en laisse pas le temps le matin, tant il est pressé de courir à son travail.
La pauvn! Rosalie, à bout de bonnes raisons, était sur les épines et ne savait (jIus à quel saint se vouer, ou plutôt vouer le malheureux Etienne.
On peut juger de son effroi lorsqu'elle le vit entrer.
Mais, à sa grande surprise, il avait le visage calme et il marchait droit.
— Mère, — dit Elienne à madame Giraud, qui ouvrait ses bras pour l'y recevoir, — je me repens ; veux-tu mo pardonner?
Ce fut alors une autre frayeur qui s'empara de Rosalie; elle n'épargna ni les gestes ni les clignemens d'yeux pour faire comprendre à Etienne qu il allaii, en parlant, compromettre huit jours de petites ruses et de diplomatie.
Panlomime perdue !
Madame Giraud regarda son fils avec élonnement :
— Te pardonner 1... que veux-tu, mon cher enfant, que je te pardonne?
— Mère, je sais que ton indulgence est grande; mais j'aurai pour moi la sévérité que lu n'as point. Je passerai des nuits pour ell'acer jusiiu'nux il.Tiiières traces de huit jours d'oisiveté; si je t'ai fail tort do mon salaire,
MOLÉRI.
à toi qui t'imposes de si dures privations, sois tranquille, je le regagnerai.
— Riais que dit-il donc? — s'écria madame Giraud; — mais je ne te comprends p.is, Etienne... Mon Dieu! mon Dieu! voiifi ce que c'est : les veillées lui auront brûlé le sang, et maintenant la fièvre le lait délirer... Huit jours d'oisiveté, quand depuis liuit jours il donne au travail une partie de ses nuits!... Il m'a fait tort de sou salaire, et Rosalie, avant-liier, me remetlait de sa part l'argent de sa semaine... «ne semaine presque double! Etienne, à son tour, croyait rêver.
— Rosalie t'a remis l'argent de ma semaine 1 — Son regard tomba en ce moment sur la jeune tille, qui eoniinuait ses signes et qui s'impatientait de voir qu'elle les multipliait en pure perte. — Ah! je comprends tout à présenti — s'écria-t-il.
Quelques coups frappés à la porte interrompirent cette scène. C'était le portier qui montait une lettre.
Madame Giraud ouvrit celte lettre, qui lui était adressée- Un tremblement la saisit : l'écriture lui avait été autrefois trop connue pour qu'elle l'eût oubliée.
Madame, » écrivait monsieur Simonard, « j'ai eu de » grands torts; j'ai voulu les réparer autant que cela » m'était possible. Hans ce but, j'ai demandé une entre- » vue à votre fils. Il s'est présenté devant moi amené par » un de ses compagnons de débauche, et dans un état » qui m'a ouvert les yeux sur l'im possibilité de donner » suite à mes intentions. Je vous plains et ne puis que » vous exprimer mes vifs regrets, heureux pourtant si, en » vous donnant une manjue d'intérêt, bien faible à la » vérité, j'apporte quelque adoucissement à votre mallieu- » reuse position. »
Six billets de banque del,COO fr. étaient enfermés dans le pli de la lettre.
Madame Giraud, atterrée, portail son regard tour ci tour sur Rosalie confuse, sur Etienne prosterné Ji ses genoux, sollicitant son pardon d'un geste suppliant, et sur le père Frogct, qui nét.iil pas moins étonné qu'elle pouvait l'être.
Etienne fit alors l'aveu de son court égarement avec une nohU^ fianrhise, sans chercher d'excuse, en homme décidé à n'y [il us retomber.
— Je crois à ton repentir, jo veux croire à ta résolution, — dit madame Giraud en lui temianl les bras; — tu aimes la mère, et tu songeras que, s'il lui fallait te retirer sa tendresse et son estime, elle en mourrait. La mère et le fils se tinrent longleinps embrassés. Puis madame Giraud attira Rosalie contre son cœur : — Merci, chère enfant, merci I ton généreux mensonge m'a épargné bien des soulTrances.
— Rosalie, — dit Etienne en pressant avec effusion les mains (le la jeune tille, — soyez mille fois bénie, vous qui avez été noire ange gardien h tous !
Le père Frogct n'eût pas élé fâché d'apporter aux bnn- Ties résolutions de reniant prodigue lerenf'ort de quel(|ues sages exhortations; mais, l'attendrissement lui ayant étoulïe la voix, il fut obligé de remettre à une autre occa sion racConiplissement de cetiiMnlenlion paternelle.
Madame Giraud retira de la leltre les six billets de banipie.
— Je ne veux point do cet argent ; il faudra le reporter, mon nis.
— Non, ma mère, — répondit Etienne; — il y a peutêtre dans cet argent ton bonheur, le mien, et celui même de l'homme qui nous l'envoie.
Monsieur Simonard recevait lo lendemain cette lettre d'Etienne :
« Monsieur,
» Ma mère refuse votre argent, moi je l'accepte à titre » ao prêt. Vous avez dû me mépriser hier, je veux rega- » gner votre estime. No fermez point sans retour votre
B cœur aux généreuses inspirations qui l'avaient guidé; » je vous demande deux ans. J'espère pouvoir alors vous » prouver qu'une erreur passagère n'aura pas laissé en » inoi de traces assez profondes pour me rendre indigne » à jamais de vos boutés.
» ÉTI£M<£ GIRAUD. »
• coîNci.rsiow.