NATUREL
Ces extraits, que j'emprunte au livre de M. Fillon où, pour la première fois, a été fait ce rapprochement, montrent clairement que Bernard Palissy s'est inspiré de François Colonna . Il faut donc être très-sobre d'éloges à ce sujet, et ne pas porter l'artiste aux nues pour avoir créé une chose qu'il a eu seulement le mérite d'exécuter. Sa gloire est assez grande d'ailleurs pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui attribuer ce qui appartient à un autre.
L'idée de fabriquer en relief des animaux coloriés de taille naturelle est même plus ancienne que le Discours du songe de Polyphile^ et si Palissy n'avouait pas qu'il avait lu ce livre, on pourrait admettre qu'il s'est inspiré des anciens. Athénée^ nous apprend, en effet, qu'on offrait à la déesse Atergatis pour se concilier ses bonnes grâces des poissons d'or et d'argent» Pline raconte un fait plus curieux. Varron, disait-il, avait connue Rome un certain Pasis (Possidonius) qui faisait des fruits et des raisins — une leçon dit pisces^ des poissons, au lieu de poma — avec tant d'art qu'on ne pouvait les distinguer des naturels '. Pour qu'ils pussent être pris pour les objets eux-mêmes, remarque M. A. de Montaiglon, il fallait donc qu'ils fussent coloriés.
Mais si la pensée première n'est pas de lui, mal-
* Deipnosophiètarum, liv. VIII, ch. viii.
' H. Varo tradit sibi cognitum Romse Pasitn nomine a quo facta poma et uvas ut non posses adspectu discernere a veris. (Hist. natufi Liv. XXXV, ch. XII, de VAri de la poterie,) .
Ire Bernard Ta rendue sienne par la manière dont il l'a appliquée. Quoi que l'on dise, il est vraiment l'inventeur des rustiques figulines. C'est là son titre à la gloire d'artiste; et nul ne le lui peut ravir.
Ces travaux n'empêchaient pas Palissy de courir çà et là. Mais toujours il profitait de ses voyages. Même quand il fut lixé à Saintes, il visitait Jes provinces limitrophes. Dans son livre publié en 1563, il dit (page 91) : « Il n'y a pas long temps, que i'estois au pays de Béarn et de Bigorre ; » et en passant il se met en colère contre la folie et l'ignorance des laboureurs qui ne s'ingénient pas à changer contre de plus légers leurs lourds instruments aratoires, lorsque tant de petits maîtres s'étudient bien « à se faire découper du drap en diuerses sortes estranges. » En Périgord,comitie en Limousin, Saintonge et Angoumois, l'état déchu de .verrier excite sa verve indignée : (page 307). « Les verres sont mechanizez en telle sorte qu'ils sont venduz et criez par les villages, par ceux mesmes qui crient les vieux drapeaux et la vieille ferraille, tellement que ceux qui les font et ceux qui les vendent trauaillent beaucoup à viure, » A Limoges, il admire les émaux qui ont fait lajcélébrité de cette ville. Mais il s'irrite du discrédit dans lequel ils sont tombés (page 307).
« Considère vn peu, dit-il, les boutons d'esmail (qui est vne inuention tant gentille), lesquel au commencement se vendoient trois francs la douzaine.,. Il sont venus à tel mespris qu'auiourd'huy les hommes ont honte d'en porter, et dispnt que ce n'est que pour les belistrés, parce qu'ils sont à trop bon
marché. As-tu pas veu aussi les esmailleurs de Limoges... leur art est deuehu si vil qu'il leur est difficile de gaigner leur vie au prix qu'ils donnent leurs œuures. le m'asseure avoir veu donner pour trois sols la douzaine des figures d'enseignes que Ton portoit aux bonnets, lesquelles enseignes estoyent si bien labourées et leurs esmaux si bien parfondus sur le cuiure, qu'il n'y auoit nulle peinture si plaisante. x> (Page 308).
La date de sa visite à Tours est certaine ; il parle lui-même (page 47) des grands jours de Tours et d'un vicaire de Tarchevêque de Tours, abbé de Turpenay qu'il vit à celte époque « homme philosophe et amateur des lettres et des bonnes inuentions. » Il y eut des grands jours à Tours en 1534 du 10 septembre au 10 novembre, et en 1547. Mais oa ne trouve quelqu'un qui ait réuni les deux titres qu'à cette dernière date. C'est Jean de Selve, fils de Jean de Selve, premier président au parlement de Rouen, et non pas, comme le veut Gobet, Thomas Gadagne, son successeur immédiat sur le siège abbatial. Jean de Selve que Palissy, peut-être par erreur, fait en outre maître des requêtes de la reine de Navarre, montra au voyageur en son cabinet plusieurs pierres -ayant la ressemblance de dragées de diverses façons. Quelques jours après il le mena à son abbaye de Turpenay, à deux lieues de Chinon; et, en passant par un village, le long de la Loire, lui fit voir, sous une grande caverne, l'eau qui, suintant par gouttelettes delà voûte, produisait ces espèces de dragées, matières stalagmites en petits grains, dont le physicien par erreur at-
tribue la formation à une vertu congélative de l'eau.
Mais de tous les endroits qu'il a visités ou parcourus, nul ne lui a laissé de plus vifs souvenirs que Saintes. La capitale delà Saintonge a surtout été son séjour de prédilection. M. Morley l'appelle une ville aux rues étroites comme l'esprit de ses habitants. Palissy en parle avec plus de justice et d'affection. Cette cité fut sa pairie d'adoption; et cette patrie-là, parce que nous l'avons librement choisie, nous serait-elle moins chère que celle où le hasard a seul placé noire berceau ? Nulle part dans son livre il n'est question de l'endroit où il vint au monde. Saintes le lui avait fait oublier. Aussi signale-t-il avec empressement tout ce qui contribue à la richesse, à la beauté, à Tornement de son pays d'habitation. Il rappelle (page 143) ses « deux arcs triomphans... fondez dedans Teau , » l'arc de Germanicuë qui s'élevait, il y a quelque vingt ans, sur un pont antique, et se montre aujourd'hui sur une place voisine, en belles pierres neuves pour la plupart.
C'est sur les bords de la Charente, dans les prail'ies qui bordent ce fleuve, qu'il allait promener ses rêveries fécondes, et se délasser par le spectacle rassérénant des beautés de la nature et des bontés du Créateur. Pourquoi travaille-t-il? Pour la gloire? Non; il veut être utile. « l'eusse. esté bien aise, écritil au début de son traité Pour trouver et connoistre la terre nommée Marne (page 325), l'eusse esté bien aise de laisser quelque profit ou faire quelque seruice .au
pays démon habitation. » Et voilà un sentiment qui nous fait encore plus admirer le grand artisan.
Il a souffert à Saintes, et beaucoup ; cette bonne ville lui a fait endurer mille tourments. Palissy ne lui en a pas conservé rancune. Au contraire, il semble s'être attaché plus profondément à elle, comme ces mères qui ont une tendresse plus exquise pour les enfants qui leur ont le plus coûté de douleurs.