CHAPITRE VII
Les grottes rustiques. — Grottes et grotesques. — Meudon. — Philibert Delorme. — Atelier élevé aux frais du connétable. — Les rustiques figulines. — Première période. — Deuxième période. — Caractères. — Principales pièces. — La faune et la flore. — Les sujets. -* Les personnages. — Pourquoi des serpents, des grenouilles? — Réaction contre le goût italien. — Le songe de PolypfUie. — Palissy créateur et inventeur.
Bernard Palissy fut aussi chargé par le connétable de lui construire une grotte. Ce mot grotte ne signifie pas une caverne naturelle ou un antre fait de main d'homme, comme on le pourrait croire. Dans la langue de Palissy et de ses contemporains, il a un sens particulier et ne nous révèle pas de prime abord ce qu'il signifie. Au seizième siècle, les fouilles exécutées en Italie, et surtout à Rome, montrèrent des chambres entières ensevelies sous les décombres. On y descendait pour les visiter comme dans une grotte. De là le nom qui leur fut donné et qui fut donné aussi aux constructions qu'on éleva sur leur modèle dans les jardins et dans les parcs. Les arabesques délicates, les dessins dont elles étaient ornées, prirent d'elles l'épithète de grotesques^ dont la signification a bien changé. Les grottes dont il est si souvent question dans Palissy n'étaient pas habitables. C'était un orne-
menl de pure fantaisie, comme ces chalets que le goût moderne bâtit dans un coin de parcs anglais ; on les visitait, on s'y reposait un instant, on les devait admirer surtout : car l'artiste ne négligeait rien pour attirer Tattention sur ces inutiles, coûteux et bizarres caprices.
Outre celles qu'on a trouvées dans les fouilles de Pompéi, on a constaté l'existence de ces constructions antiques recouvertes extérieurement de coquillages naturels avant le seizième siècle. Aux portes d'Angers, les travaux du chemin de fer de Nantes ont mis à nu des débris de revêtements de murs, garnis de buccins, de moules et de palettes, raconte M. Fillon. Les architectes du seizième siècle et Palissy n'ont donc pas eu beaucoup de frais d'imagination à faire pour en avoir l'idée. .
Ronsard, dans sa m® Êglogue à propos du mariage (5 février 1558) de Charles de Lorraine et de madame Claude de France, fille de Henri II, a chanté la grotte de Meudon. Elle avait été construite peu avant cette époque: car c'est en 1556 que Philibert Delorme éleva Meudon pour Charles de Guise, cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, principal ministre de François II et oncle de Marie Stuart. L'épithalame du poète est plein d'éloges pour
la Grotte de Meudon,
La Grotte que Chariot (Chariot de qui le nom Est saint par les forests) a fait creuser si belle Pour être des neuf Sœurs la demeure éternelle :
Pour venir habiter son bel Antre esmaillé,
Vne loge Youstee en yn roc entaillé.
Ils furent esbahis de voir le partimeut En vn lieu si désert d'vn si beau bastiment, Le plan, le frontispice et les piliers rustiques, Qui effacent Thonneur des colonnes antiques ; De voir que Tartifice auoit portraict les murs De divers Coquillage en des rochers si durs; De voir les cabinets, les chambres et les salles, Les terrasses, festons, guillochis et ouates, Et Tesmail bigarré, qui ressemble aux couleurs Des prez, quand la saison les diapré de fleurs. Ou comme ï'Arc-en-ciel qui peint à sa venue De cent mille couleurs le dessus de la nue.
Un voyageur, au milieu du dix-septième siècle, a décrit en prose cette même grotte de Meudon. Voici le passage extrait d'un voyage en France conservé dans les manuscrits du fonds Saint-Gerij^ain, n" 944, tel que le donnent les Lettres écrites de la Vendée :
« A deux lieues de Paris est Meudon, où se voit dans le bois une admirable et merveilleuse grole, enrichie d'appuis et d'amortissemens de pierre taillée à jour, de petites tourelles tournées et massonnées à cul de lampe, pavée d'un pavé de porphirebastard, moucheté détaches blanches, rouges, vertes, grises et de cent couleurs différentes, nétoyée par des esgouts faits à gargouilles et à muffles de lyon. Il y a des colonnes, figures et statues de marbre, des peintures grotesques, compartimens et images d'or et d'azur, etaultres coulleurs. Le frontispice est à grandes colonnes cannelées et rudentées, garnies de leurs bases, chapiteaux, architraves, frises, corniches et moulures de bonne grâce et juste proportion ; le vase et tailleur
soustenu sur les testes des vertus, approchantes à la moyenne proportion des colosses, enrichies de feuilles d'acante et de branche-ursine pour soutenir la pleinte du bastiment, très-bien conduit et bien achevé ; mais les troubles y ont fait d'irréparables ruines, et surtout aux tuyaux qui ont été rompus. »
Comparons cette description à celle que maître Bernard nous fait d'une grotte en perspective : « Vn peu plus haut dudit rocher, y aura plusieurs trous et concauilez, sur lesquelles y aura plusieurs serpents, aspics et vipères, qui seront couchées et entortillées surlesdites bosses et au dedans des trous : et tout le
résidu du haut du rocher sera ainsi biais, tortu,bossu, ayant un nombre d'espèces d'herbes et de mousses insculpees, quicoustumierement croissent es rochers et lieux humides... Au dessus des dites mousses et herbes, il y aura vngrand nombre de serpents, aspics, vipères, langrotes et lezars, qui ramperont le long du rocher, les vus en haut, les autres de trauers et les autres descendans en bas, tenans et faisans plusieurs gestes et plaisans contournements, et tous les dits animaux seront însculpez et esmaillez si près de la nature que les autres lezars naturels et serpents les viendront souvent admirer, comme tu vois qu'il y a vn chien en mon hastelier de Tart de terre, que plusieurs autres chiens se sont prins à gronder à rencontre, pensans qu'il fust naturel. »
On retrouve bien dans la grotte de Palissy et dans celle de Philibert Delorme, les rochers, les coquillages, l'émail diversement coloré. Mais où sont dans celle du potier « le frontispice à grandes colonnes
BERNARD PÂLISSY. H»
cannelées,.. les architraves, frises, corniches et moulures, o surtout ces a images d'or et d'azur? » Maître Bernard veut se rapprocher le plus possible de la nature. Les métaux précieux en sont loin. 11 y a dans la construction de Meudon le faire des Délia Robbia.
Palissy a certainement élevé plusieurs de ces édifices rustiques. On nomme ceux du château de Reux, en Normandie, de Cliaulnes et de Nesle en Picardie. Gobet, au dix-huitiéme siècle, dit qu'on montrait dans ce dernier une superbe tortue appelée le vase de Palissy. Le seul fragment de tous ces beaux ouvrages qui nous reste est un chapiteau de colonne énorme, à Sèvres. Par ce débris, il est bien difficile de jtiger exactement de l'ensemble.
Nous sommes donc assez pauvres en renseignements sur la grotte d'Écouen. Maître Bernard ne lui a consacré qu une ligne : « Ce premier rocher, dit-il (page 65), serafaitde terre cuite, insculpee et esmaillee en façon d'vn rocher tortu, bossu et de diuerses couleurs estranges, ainsi que ie fay la Grotte de Monseigneur le Connétable, non pas proprement d'vne telle ordonnance, parce que ce n'est pas aussi vn œuvre semblable. » Ces mots, qui ne peuvent remplacer une description ou un dessin, nous donnent seulement l'époque approximative de la construction. La grotte est postérieure à 1548, date du voyage du connétable en Guienne, et très-peu antérieure à 1563, année de la publication de la Recepte véritable^ puisque à ce moment elle n'était point achevée. 11 en résulte que le château d'Écouen, qui ne fut commencé
que vers 1540, n était point achevé, au moins quant à Tornementation, vingt ans plus tard. Tout ce qu'on sait de la grotte, c'est qu'elle ne ressemblait à rien de ce qui existait ; « telle besongne, écrit d'elle Palissy, n'a oncques esté veue » (page 4) ; ensuite qu'elle se trouvait dans une allée du jardin et recevait de Teau de deux sources placées sur la hauteur de la montagne. Près de là était la fontaine Madame. Mais la destruction avait été si rapide que, construite vers 1563, elle ne laissait déjà plus de traces au dix-septième siècle.
Non content de lui commander des travaux importants, le duc de Montmorency lui fit construire un atelier à Saintes, et sans doute c'est à ses sollicitations que, comme nous l'avons dit, le maire lui céda une des tours pour l'agrandissement de son œuvre. Dès lors il put donner carrière à son imagination et perfectionner son taleiit. Le secret était trouvé ; le temps des essais était passé. Il n'a plus qu'à produire ses œuvres si recherchées et si admirées. C'est la belle époque d^ l'artiste. Nous y rapportons les pièces de la seconde période, les seules réellement originales.
On reconnaît facilement les ouvrages de cette série qui n'est que le développement heureux de la première. Ce sont, les vraies rustiques figulines. Les émaux sont de couleurs très-fonçées. Les reliefs y sont abondants. Animaux, végétaux et minéraux y sont jetés à profusion. C'est un charmant fouillis; Tous ces êtres-là vivent en paix sur le sein de la mère nature. Ils courent, glissent, rampent çà et là jusque sur les bords du vase. Tout le monde a vu quelqu'un de ces
curieux bassins, précieuses inutilités dont l'art fait tout le mérite. Un des plus beaux en ce genre et des plus parfaits appartient an musée industriel de la ville de Lyon. M. Tainturier et M. Delange lui ont donné chacun le premier rang dans leurs planches qui présentent pourtant quelques différences. Acquis en 1788, à la vente du mobilier du maréchal de Richelieu, par M. Aynard, riche négociant et amateur lyonnais, ce remarquable ouvrage passa dans la collection de M. de Migieu,à Dijon, où il fut racheté par un marchand de Lyon, et cédé vers 1806 à la ville pour le musée qu'Artaud s'occupait de former. 11 ressemble à une nacelle. Au milieu s'enroule une couleuvre qu'environnent poissons, grenouilles, tortues et mollusques, tels que peignes, bucardes, venus, troques, buccins. Sur les bords s'allongent deux couleuvres, deux lézards entourés de crabes, ables et salamandres. Tout cela est d'un effet ravissant. Puis vient une grande aiguière dont le fond est formé de coquilles fossiles, reptiles, lézards, grenouilles, écrevisses; l'anse est recouverte de coquilles agglomérées. Elle appartient à M. le duc d'Uzès. Lès émaux peu brillants et mal vitrifiés ont fait penser qu'elle pourrait bien, ainsi que l'autre, être un des premiers ouvrages du Maître. M. Charrier, juge de paix à Saintes, possède un de ces plats qui, de temps immémorial, est dans sa famille. Le fond est garni de la couleuvre dévorant un crapaud ; autour d'elle nagent dans une rivière divers poissons. Sur les bords montent une branche de chêne avec des glands, la scolopendre, la fougère, le laurier, tandis que rampent le lézard, la salamandre, la gre-
nouille, la rainette, Técreyisse, le chancre et une foule de coquillages. C'est un des plus beaux mor* ceaux en ce genre.
Il est un autre plat que j'ai vu au village de Mauzac, près de Marennes. Le bord de ce grand plat ovale présente l'ornementation des rustiques : scolopendre, fougères, feuilles de chêne avec glands, puis une grenouille, une salamandre, un gros lézard vert, des coquillages. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le fond ofTre une scène de la Bible : Daniel dans la fosse aux lions. Le buste de Daniel est entouré de sept à huit mufles d animaux. A part la tète de Daniel, qui est fort bonne, le reste est médiocre de dessin ; l'émail vert est très-beau ; les autres couleurs sont faibles. Est-ce une œuvre de la troisième période, venue de Paris à Marennes? Ne serait-ce pas un essai de sa troisième manière tentée en Sainlonge ? J'opterais assez volontiers pour cette dernière opinion, quoique l'authenticité de la pièce ne me soit pas clairement démontrée. Une partie du rebord a été brisée, ce qui rend l'ouvrage encore plus défectueux.
Un autre bassin, à M. le baron de la Yillestreux, n° 5 du recueil Delange, offre un fond jaune, La couleuvre enroulée au centre est cantonnée de deux poissons, une écrevisse et un lézard vert. Les bords sont décorés de lézarJs, rainettes, anguilles. Puis, partout des coquilles et des plantes.
Nous ne décrirons pas toutes les pièces de cette série. Elles se ressemblent par quelques endroits. Pour l'œil inattentif, ce sont toujours des couleuvres, des lézards et des coquilles. Mais quelle variété
de poses, de sujets, d'espèces même y découvre Tobservateur ! Quelle richesse d'effets avec le peu de couleurs dont dispose la palette du peintre! Quelle fécondité dans son imagination I D'abord les fonds changent , ce qui donne au plat un aspect tout autre. Puis la distribution des ornements est faite tantôt avec parcimonie, tantôt avec largesse, toujours avec une grande habileté. Il veut éviter des ressemblances. Ce sont bien là ces sœurs jumelles dont parle Ovide :
- . Faciès non omnibus una
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
Aussi voit-on ces bassins rustiques, qui pourraient être considérés comme des épreuves retouchées d'un même exemplaire, atteindre, quand ils sont de moyenne grandeur, 300 et 500 francs; et jusqu'à 600 francs, ceux de grande dimension. Qui, en effet, ne âésirerait posséder une de ces œuvres naïves, \raies comme la nature, belles comme l'art? C'est un raccourci du monde fluvial que nous avons sous les yeux. « On dirait, dit M. de Lamartine, qu'une ménagère, en lavant son dressoir, a enfoncé un de ces plats dans le lavoir, et Ta retiré rempli jusqu'au bord de sable, de coquilles, de débris d'herbes et d'animaux aquatiques. » Le pêle-mêle est complet, et tout ce que produit le marécage est là. Les savants ont noté les espèces suivantes de coquilles presque toutes fossiles : vénéricardes, limnées, patelles, lurritelles, peignes, bucardes, buccins, murex, troques, chrysostome, etc. Les végétaux sont le chêne, le lau-
rier, la vigne , le fraisier, la ronce, le lierre, la pimprenelle, qui croissent dans les champs, dans les bois, 4ans les haies de la Saintonge, lolivier, le mûrier du Midi; différentes sortes de fougères, faux capillaire, langue de cerf ou scolopendre, rue des murs. Parmi les animaux, on trouve la couleuvre commune et la couleuvre à collier, Tanguille, l'orvet, la vipère, la salamandre, puis le rouget, la tanche; l'able,1e goujon, puis la raie, la torlue, Técrevisse, le homard, les lézards, gris ou verls, la grenouille, la rainette, puis le hanneton, le papillon, Thèlice des jardins, etc. Tout cela vit, grouille, croît, rampe, végète, court dans les marais, dans les ruisseaux, dans les prés de la Saintonge; tout cela appartient aux terrains tertiaires dont est formé le bassin de la Gironde. C'est bien sur les bords de l'Océan, sur les rives de la Charente, qu'il a pris plantes et êtres pour les fixer sur la terre cuite. Un jour d'été, il a aperçu le tableau vivant : il Ta reproduit par l'émail. Autant la nature est mûltipie dans ses créations, autant l'artiste, qui a pris la nature pour modèle, mettra Ae diversité dans ses compositions. La couleuvre est le héros de ses drames, le personnage important de toutes ses petites scènes. Les décors sont des fragments de rochers, des branches de feuillages tranchant par leur éclat sur le fond le plus souvent monochrome, bleu, jaune ou brun. La couleuvre ici s'ébat; on la voit glisser dans les herbages, entre les pierres; elle rampe à la chasse de quelque crapaud pour son repas. Là, elle est au repos, voluptueusement enroulée sur ellemême; elle dort en digérant. Parfois un lézard la lu-
tine. Maïs gare à la vipère. Encore qu'elle ne soit pas aussi venimeuse que dans les pays chauds, où le suc des plantes fournit abondamment à ses méfaits, il tïQ faudrait pourtant pas s'y fier. Les autres animaux le savent ; ils ne s'en approchent qu'avec crainte. Les mollusques, eux, se mettent partout. Ils n'ont rien à craindre. Ni la couleuvre, ni l'anguille ne les écraserait sous leur poids. Pour Tanguille et les poissons, ils ont plaisir à nager. A les voir s'ébattre dans l'eau limpide, on éprouve leur propre bien-être. Mais, hélas! le flot les a laissés à sec, ou la main féroce du pêcheur les a déjà jetés dans le plat pour le repas futur. Regardez-les; couchés sur le flanc, ils cherchent de leurs nageoires entr'ouvertes l'onde absente, et ne trouvent que l'air ; ils agonisent. La grenouille giûse ou verte tantôt s'élance, tantôt marche, tantôt nage. Le lézard aux vives couleurs d'émeraude, court ; sa tête mobile épie le vent. Son regard est vif. Alerte, inquiet, toujours vigilant, il guette le péril. La couleuvre se repose parfois; lui chemine sans cesse; et pourtant comme il aime le farniente, paresseusement étendu sur une pierre que chauffe le soleil I L'écrevisse est souvent moitié dans l'eau, moitié sur terre. Sa carapace sombre luit au milieu des feuilles vertes. La grenouille aide au contraste. De $es grands yeux à fleur de tête,, elle cherche \ague, indécise, tout et rien. La voilà qui plonge; le bruit cesse, elle reparaît lentement, puis saute à la place quittée, parmi les ajoncs , sous les touffes d'herbes qui la garantissent, parasol naturel, des trop vives ardeurs de ce chaud soleil qu'elle cherche
pourtant. 0 les doux êtres! Ne craignez pas. Ils sont tous innocents et placides. La \ipëre même est de Tespèce la moins méchante. Vous n'y trouverez pas l'ignoble crapaud. Rien de repoussant dans ce monde inférieur.
On a voulu reprocher à Palissy ses choix. Pourquoi prendre des serpents, des grenouilles, des lézards, ces repliles dont la vue inspire Teffroi et le contact glace d'horreur? — C'est un blâme que je crois immérité. Le préjugé est vivace, je le sais; mais tous ces animaux sont très-bénins. La langue à triple fourche de la couleuvre n*a piqué personne. Le lézard ouvre bien la gueule; efforts impuissants, colère inutile ! 11 ne peut même de ses dents émous* sées effleurer l'épiderme. La grenouille, mets excellent, n'a dévoré âme qui vive , et si Técrevisse se nourrit de chair, ce n'est que de viande morte. Quand maître Bernard n'aurait cherché qu'à détruire une sotte croyance, il aurait droit encore à nos remerciements.
Gardons-nous cependant d'ériger cette hypothèse en une théorie absolue. N'allons pas d'un artiste qui s'inspire de son imagination et de son caprice faire un rêveur philanthropique épris de chimères démocratiques, ou du protégé des rois et des grands, qui témoigne en tant d'endroits son mépris pour les c< cordonniers, chaussetiers, vieilles gens, » un philosophe humanitaire. « Dans tout ce qu'il choisit, a-t-on dit, Palissy préfère l'humble et le dédaigné... De là cette sorte de sympathie pour ces bannis malheureux que, le premier, il eut la hardiesse de tirer
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de l'exil et d'introduire jusque dans les splendidcs réunions de la cour de France. » Maître Bernard, je crois, en moulant des fougères, des oursins ou des crabes, n'avait pas de si orgueilleuses visées. Il avait parcouru les campagnes, foulé les prairies, pataugé dans les marais. La nature sous-marine et paludéenne lui était familière. Il représentait ce qu'il avait sous les yeux. Puis il moulait ses objets. Or, il est plus facile, de mouler un sourdon, une anguille ou un gland qu'une figure humaine, la tête d'un cheval ou un chêne. Il avait les originaux de ses plats sous la main et en abondance. L'un détruit, un autre était trouvé.
11 y a peut-être, outre ces motifs, une cause générale. On n'échappe pas à l'influence de son siècle, pas plus qu'il n'est facile de respirer un air autre que l'air ambiant. La réaction est fatale et la loi des contrastes s'impose. François P", en appelant en France les artistes italiens, avait développé prodigieusement le goût des somptueux palais, des riches tableaux, des métaux précieux travaillés. Primatice, le Rosso et Cellini bâtissent, peignent et cisèlent en même temps. Les artistes ultramontains sont toujours dans les régions élevées, ciel ou Olympe, Olympe surtout. Les héros et les dieux, les princes et les rois, voilà leurs compagnons, leurs commensaux, leurs idoles. Le grandiose est dans leurs conceptions ; la majesté dans leurs compositions, l'histoire et la mythologie dans leurs inspirations. La simple nature est délaissée. Le monde, l'univers pour eux, c'est la cour, princes, prélats, guerriers, maîtresses. Aussi après
eux, il y eut tendance à la simplicité. C'est aux époques de troubles qu'on vante les douceurs de la paix, dans les siècles de luxe raffiné qu'on célèbre la simplicité heureuse de l'âge d'or, dans les temps de dévergondage et de décadence qu'on aime les bergeries et qu'on entonne l'hymne au progrès. Au temps de Charles IX, la guerre civile sévissant, on rêvait le calnie et l'union ; on élait fatigué de l'opulence artistique. L'art, en se faisant idyllique, en s'exerçant sur l'argile, à qui il donnait ainsi une valeur vénale , plaisait au goût du moment , et satisfaisait les penchants de la foule. Maître Bernard, sans s'en douter, entra dans la voie que lui traçait l'engouement du jour. Par lui Tari allait retrouver un peu plus de naturel et de vérité.
Une autre raison, plus particulière et plus décisive, c'est que déjà peut-être sous l'influence de ces idées flottant vagues autour de lui, il avait lu un ouvrage dont il parle dans la dédicace de la Recepte véritable au maréchal de Montmorency. 11 écrit en effet (page 4), à propos de son projet de jardin : « le say qu'aucuns ignorants, ennemis de vertu et calomniateurs , diront que le dessein de ce iardin est un songe seulement , et le voudront peut estre comparer au songe de Polyphile. » C'est un roman érotico-allégorique sur les destinées de la vie humaine, qui exerça une grande influence sur les arts de la Renaissance. Publié pour la première fois en 1499, à Venise, par Aide Manuce, il fut réimprimé en 1545, puis traduit en français par un chevalier de Malte, l'année suivante. Une nouvelle édition de
cette traduction parut en 1561. Béroaldede Verville la reproduisit en 1600 avec quelques changements, et rintitula Tableau des riches inventions. L'ouvrage fut lu, médité, consulté; ces nombreuses réimpressions le prouvent. Palissy certainement l'eut entre les mains.
Voici ce qu'on lit au verso du folio 26 de l'édition parisienne de 1561 : « Le pavé du fond au-dessoubz de l'eau estoit de mosaïque assemblé de menues pierres fines, desquelles estoient exprimées toutes sortes et manières de poissons. L'eau était si nette et si claire que, en regardant dedans icelle, vous eussiez jugé ces poissons se mouvoir et frayer tout au long des sièges où ils estoient portraits au vif; savoir est : carpes, brochetz, anguilles, tanches, lamproies, aloses, perches, turbotz, soUes, raies, truictes, saulmons, muges, plyes, escrevisses et infiniz autres, qui sembloient remuer au mouvement de Teau , tant approchoit l'œuvre de la nature..... »
Plus loin, au folio 50 il y a : « Là estoit un petit espace, et après une autre courtine plus jolie que la première diversifiée de toutes sortes de couleurs, et de toutes manières de bestes, de plantes, d'herbes et de fleurs... »
Et encore, à la page 71 : « La vigne emplissoit toute la concavité de la voulte par beaux entrelacz et entortillements de ses branches, feuilles et raisins, parmi lesquelz estoient faits des petits enfants , comme pour les cueillir , et des oiseaux voletans à
l'entour, avec des lézaads et gouleuyres, moulés sur le