PARIS
DIDIER ET C", LIBRAIRES-eDITEUBS
guant les écrivains antérieurs à Tan 1584, semblait devoir être tenu à Texactitude.
Si les contemporains ont si peu fait coïncider les dates, les biographes modernes pouvaient-ils être d'accord ? Aussi adoptent-ils un de ces millésimes, au hasard; ou bien ils fixent des limites extrêmes si vastes qu'on peut faire naître Bernard Palissy au moment qu'on désire, la même année que Calvin ou en même temps que François P^ L'opinion qui me paraît la plus probable, et à laquelle je me range, est celle de Pierre de TEstoile. L'auteur du Journal de Henri JJJ avait, comme il le dit lui même,' « aimé et soulagé en sa nécessité » le pauvre artiste, et Palissy reconnaissant lui avait en mourant laissé comme souvenir quelques minéraux curieux. L'Estoile est donc un témoin qu'on peut croire, à défaut de documents authentiques.
Ainsi Bernard Palissy est né en 1510.
Il est moins difficile dcfixer la date que le lieu de sa naissance. Les familles praticiennes conservent religieusement leur filiation , et, quand elles le négligent, les généalogistes se chargent pourellesdece soin. Les familles bourgeoises ou populaires ne prennent en général pas tant de souci, les registres paroissiaux, du reste, seules archives des petits, où Ton pourrait retrouver leur origine et leur descendance, quand ils ont été régulièrement et partout tenus avant le con^ cile de Trente (1545-1563), qui fit une obligation de ce qui était déjà un usage, ont disparu de ce sol boule- Versé par tant de révolutions. Quand le temps et les insectes les ont épargnés, la main des hommes les a
lacérés et brûlés. 93 en a fait un immense aulo-da-fé ; en haine des classes nobiliaires, il a détruit ce qui intéressait surtout le peuple. Où trouver maintenant un registre de baptême du commencement du seizième siècle, et partant l'acte de naissance de Bernard Palissy?
L'incertitude est grande. Où naquit-il? Sept villes se disputaient Homère ; Ravenne et Florence, Dante Alighieri ; trois provinces réclament Palissy, non pas comme le Périgord et le Bordelais pour Michel Eyquem de Montaigne, parce que la demeure féodale où il naquit en 1536 se dresse sur les frontières indécises de ces deux provinces ; ou bien comme le Périgord et le Quercy pour l'auteur du Télémaque^ parce qu'on ignore de quelle juridiction relevait le château de Fénelon en la paroisse de Sainte-Mondane, lieu de sa naissance, mais bien parce qu'on ne sait dans laquelle de ces trois provinces placer son berceau. Les biographes lui font indifféremment voir le jour en Agenois, en Périgord, en Saintonge, quelque fois même en Limousin. Cette rivalité généreuse se comprend. L'auréole qui couronne le front d'un grand homme laisse toujours tomber quelques-uns de ses rayons sur le coin de terre où il est né. On veut donc s'éclairer à sa gloire et s'illustrer à son génie.
Pourtant dans ces quatre provinces qui s'attribuent Palissy, il y en a bien trois au moins qui se trompent, peut-être quatre. S'il est vrai que chacun dit volontiers du mal de son pays parce qu'il l'aime beaucoup et en connaît mieux les défauts, le Limousin prétendrait avec plus de raison à l'honneur d'avoir entendu son
premier cri. MaitreBernard médit tant de ses habitants qu'il pourrait bien être leur compatriote, témoin ce Limousin dont il parle, a Grand mixtionneur et grand augmentateur de drogues, » il vendait de la sciure de bois pour du poivre. J'ajoute que les émailleries de Limoges auront fait concevoir à quelque érudit local la pensée que le potier aurait bien pu étudier là son métier de céramiste. C'est une pure hypothèse, et qui trouve peu de créance.
Il existe dans le département de la Dordogne, à 36 kilomètres sud-eslde Bergerac, un chef-lieu de canton de douze cents âmes nommé Montpazier. Petite ville jadis assez forte, que fonda en 1284 Edouard 1% duc d'Aquitaine, elle montre encore des tours, des murs d'enceinte, attestant son ancienne importance. Près de là se trouve Biron, antique demeure des Gontaut, barons, puis marquis de Biron. Le village voisin, la Chapelle, ou la Capelle, lui a emprunté son nom, et s'est appelé la Chapelle-Biron. Or la Chapelle- Biron, située dans le canton de Montflanquin, est du département de Lot-et-Garonne. Les historiens indigènes font naître Palissy en cet endroit et l'envoient étudier à Montpazier. De la sorte, il sera Périgourdin par Montpazier, et Agénois par la Chapelle- Biron, comme Descartes est à la fois Poitevin, Breton et Tourangeau. Agen et Périgueux pourront lui ériger une statue comme Bordeaux et Périgueux l'ont fait pour Montaigne.
Une raison a déterminé le choix de la Chapelle- Biron. « M. de Saint-Amans, racontent les Mémoires de la Société royale des antiquaires de France^ t. II,
p. 396, et après eux la Biographie universelle de Michaud, et la foule des biographes, M. de Saint- Amans qui a visité, il y a peu d'années, les tuileries de Palissy, nous apprend que la famille de ce ncrm existe encore aux environs du village de Biron, près de Montpazier, sur les limites du Périgord et de l'Agenoîs. » Cette phrase est vague. M. Louis Énault est plus précis : « Il y a quelques années encore, dit-il, on voyait à la Chapelle-Biron une tuilerie avec cette enseigne : Tuilerie de Palissy, Le voyageur en chercherait vainement la trace. » Je n'ai pas à vérifier l'exactitude de ces détails. Ils sont vrais, admettons-le, bien que les écrivains indigènes n'en soufflent mot. Que prouvent-ils ? L'existence à la Chapelle-Biron d'une tuilerie sous le vocable de Bernard Palissy et la présence en ce village d'une famille portant son nom? Or le premier potier venu peut, en l'honneur du maître, baptiser ainsi son fonds; et des descendants, des parents de l'artiste ont pu s'établir là-bas aussi bien qu'ailleurs.
La Saintonge offre les mêmes titres. Elle a une famille Bernard qui prétend avoir des preuves de sa filiation avec Bernard Palissy. Nommons le plus fameux ; c'est Adrien-Antoine Bernard, dit Bernard des Jeuzines ou plutôt Pioche Bernard, prénom qu'il échangea en 1793 contre ses noms de baptême. Président au tribunal de Saintes, député à l'Assemblée législative, représentant à la Convention , où il vota la mort de Louis XVI, il fut envoyé en mission dans la Côte-d'Or et la Charente-Inférieure, élu secrétaire puis président de la Convention., nommé juge sous
Vempire , exilé sous la restauration , et mourut en 1817 aux États-Unis.
Saintes en outre possède une rue Palissy^ un quai Palissy^ une rue de VAubarée^ souvenirs des aubiers où Témailleur se promenait. Faut-il en conclure qu'il est né dans cette rue ou sur ce quai? Enfin, et la coïncidence est 5 remarquer, comme TAgenois, la Saintonge a une commune qui s'appelle la Chapelle, et une autre qui se nomme Biron. Les historiographes ont-ils confondu ces différentes localités, et placé sur les bords du Lot et de la Garonne ces villages situés sur les rives de la Charente et de la Sévigne ? On est porté à le croire, à la façon dont se fabriquenL. Ics légendes. En tous cas, il n'y a rien jusqu'ici qui milite en faveur de TAgenois, plutôt que de la Saintonge.
Pour que l'argument tiré de la Tuilerie de Palissy eût une valeur sérieuse, il faudrait que cette tuilerie eût appartenu au père de maître Bernard. Cette opinion est difficile à soutenir. Les paroles de Palissy luimême sont formelles. Il dit* : « le n'avais nulle connaissance des terres argileuses. » Et, page suivante : « le n'avais jamais veu cuire de terre. » Ailleurs (p. 314), il ajoute : le me mis à faire des vaisseaux, combien que je n'eusse cogneu terre. » Il travaille donc à « chercher des esmaux comme un homme qui taste en ténèbres. » Je le demande : peut-on faire naître potier et fils de potier, près d'un four et d'une tuilerie, un homme qui, jusqu'à trente ans, n'a ja-
* Œuvres complètes de Bernard Palissy ^ pagre 3H, édition de P. -A. Cap. Paris, Dubochet, 1844.
mais \u cuire de vase e( ne distingue pas l'argile de la terre ordinaire?
Ces diverses dénominations, qui révèlent le désir de perpétuer le souvenir d'un grand artiste, ne doivent pourtant pas être tout à fait dédaignées. Elles sont loin d'être des preuves ; elles sont des présomptions. En effet, on ne donne pas indifféremment une qualification ; et si rien d'ailleurs ne la contredit, on est bien forcé d'en tenir compte. Or, Bernard Palissy, qui nous a si souvent parlé de lui, n'a jamais indiqué le lieu de sa naissance. La Saintongé et TAgenois ne peuvent rien arguer de ses paroles. Mais son silence .est significatif. Presque à chaque page de ses écrits il est question de la Saintongé. Il a bien des fois mentionné Saintes. Cite-t-il la province comme sa contrée natale? Nullement. Il la nomme seulement > et à deux reprises (p. 511 et 325) « pays de mon habitation. » L'expression est importante. S'il y eut vu le jour, n'aurait-il pas dit plutôt : « pays de ma naissance? » N'aurait-il pas essayé de rappeler par ce seul mot tous les doux souvenirs qu'il évoque, un père, une mère, des frères, des sœurs, les jeux et les amitiés de l'enfance, les amours de la jeunesse ?
Palissy n'a pas dit qu'il était d'Agen, mais il n'a pas dit non plus qu'il n'en était pas, tandis que le qualificatif qu'il accole à la Saintongé, « pays de mon habitation, » me paraît exclusif. Rien de semblable quand, une fois par hasard, il est question de l'Agenois ; il le nomme tout simplement.
Les contemporains donnent raison à cette conjecture. Sans s'arrêter au mol de Rémond de Saint-
Mard* qui appelle Palissy « un paysan de Xaintonge, » ni à l'épithète de « Xaintongeois » que lui décerne Venel^ ou à cette ligne du libraire Fouet en 1656 : « Bernard Palissy, de Xaintes, » ou bien au passage du Théâtre d'agriculture et Ménage des champs dans lequel , d'après la Biographie Saintongeoisey Olivier de Serres, en 1604, le nomme le « paysan de la Sainfonge, » phrase que j'y ai inutilement cherchée ; ou bien enfin, aux diverses biographies qui le disent alternativement de Saintes ou d'Agen, quelquefois simultanément comme le Dictionnaire de Bouillet, tous écrivains postérieurs, toutes expressions qui peuvent s'appliquer au long séjour de Bernard en Saintonge et ne décident rien pour l'endroit de sa naissance; on doit remonter aux sources, s'en rapporter aux livres publiés de son vivant, aux écrivains qui l'ont pu entendre. En voici un. François Grudé, sieur de La Croix du Maine, imprime en 1584, à Paris, chez l'Angelier, sa Bibliothèque française où il passe en revue les écrivains. C'est l'année même où le potier professait publiquement à Paris. Il écrit : c< Bernard Palissy, natif du diocèse d'Agen, en Aquitaine, inventeur des Rustiques Figulines ou Poteries du Roy et de la Royne sa mère, philosophe naturel et homme d'un esprit naturellement prompt et aigu. 11 a écrit quelques traités touchant l'agriculture ou
labourage, imprimés l'an 1562, ou environ R
florit à Paris, âgé de soixante ans et plus, et fait des leçons de sa science et profession. » Ces paroles,, qui
* Dans ses Éclaircissements sur les dialogues des Dieux, I, p. 737.
* A l'article Chimie de l'Encyclopédie, Paris, 1753.
iliontrent l'état qu'on faisait alors de Tartiste orateur, si elles ne sont pas suffisantes pour les dates, sont précises pour le lieu de naissance. « La Croix du- Maine savait probablement que son personnage avait passé de longues années en Saintonge. Le soin qu'il prend d'indiquer quand il n'est pas sûr : « l'an 15t)2 ou environ, » puis « soixante ans et plus, » doit inspirer toute confiance quand il affirme. Jusqu'à preuve contraire il faut maintenir son assertion pour le pays natal.
Quatt)rze ans plus tard, en 1598, Phiibert Mareschal, sieur de la Roche, prêtre, met dans son livre in-8* : la Guide des arts et des sciences^ imprimé à Paris: « Bernard Palissy, Agenois, inventeur des Rusliques Figulines du Roy. »
Ainsi les deux seuls écrivains contemporains qui citent la patrie de maître Bernard, nomment le diocèse d*Agen. 11 faut les croire. La tradition s'accorde avec eux. Donc, Palissy est né dans le diocèse d'Agen et peut-être à la Capelle-Biron. Ce dernier point est plus problématique.
La forme même du mot Palissy pourrait donner lieu à quelques débats. Ce nous a tout Pair d'un vocable italien francisé. 11 n'y a pas loin de Palizzy à Palissi et Palissy. Le nom de notre artiste vient-il de Palizzy^ mot italien, ou de Palice, vieux nom français? fist-ce un génitif latin qui sera reslé dans notre langue ? Est-ce le mot français auquel le potier ou sa famille aura ajouté la désinence y qui pouvait faire croire à une origine italienne, dans un temps où Ton était engoué de Pltalie? ou bien encore un dérivé du mot
iO BERNARD PALISSY.
palisse on palice, i^ouv palissade^ forlusitéà Saintonge? Question qu'il est plus facile de poser que de résoudre.
Si Bernard Palissy est venu au monde dans le diocèse d'Agen , il le quitta bien jeune pour la Saintonge. La Saintonge est tout entière dans' ses livres, les minéraux qu'elle cache en son sol, les poissons qu'elle nourrit dans ses eaux, les plantes qu'elle produit, les villes dont elle est fière. Il la connaît et il l'aime. En revanche, l'Agenois n 'obtient de lui qu'une mention vulgaire. Il parle quelque part des fruits qu'on y récolte et notamment des figues. Évidemment, il a dû lui dire de bonne heure adieu, puisqu'il n'en a gardé qu'un souvenir confus et banal.
On veut qu'il n'ait paru en Saintonge qu'à l'âge de trente ans. Nous croyons que cela est impossible. Artisan, il n'a point fréquenté beaucoup les écoles ; il n'a point appris à lire dans les ouvrages grecs et latins. L'enfant du peuple parle la langue de sa mère ; et cette langue de la jeunesse, on la conserve dans l'âge mûr. 11 n'est point facile de se défaire des provincialismes ; et l'accent natal subsiste en dépit des continuels efforts. Si Bernard a passé dans l'Agenois trente ans de sa vie, vingt ans môme, ces premières années où impressions et idées se gravent si profondément dans l'esprit, il parlera la langue de l'Agenois. Ce sera un homme du Midi. Dans ses mots, dans ses pensées, on retrouvera un goût de terroir, un parfum du cru. Or, tout en lui est Saintongeois, à part peut-être son énergie, mais surtout son style. II dira alizé; c'est la galette faite du résidu de la pâte et peu levée, régal des enfants ; un pilota pour un las ;
BERNARD PALISSY. il
une palice^ d'où sans doute Palici^ Patissy^ pour une haie ; chaumenir (page 47) pour moisir; mêler (page 75) pour sécher, en parlant des fruits ; aller penader pour aller courir, se promener, se divertir; la prée^ pour le pré, la prairie; un journau pour un journal ; un terrier, c'est une butte de terre; se râler pour se tapir ^ en courant comme le râle. Voici une de sesr expressions : Je te quitte pleurer; il le quitta aller; nous le quittâmes venir. Un homme. qui, pour la première fois, à trente ans, entend ce mot, s'étonne et ne comprend pas ; s'il apprend que cela signifie laisser pleurer, laisser venir, laisser aller, l'emploi du verbe quitter dans le sens de permettre fera sur lui une assez vive impression pour qu'il ne se croie point autorisé à s'en servir. Ces expressions, qui attirent l'attention de l'étranger, passent inaperçues pour l'indigène. Pour que Palissy en ait fait usage, il faut qu'il y ait été accoutumé dès lenfance, et par conséquent qu'il ait été apporté fort jeune en Saintonge, peut-être au maillot. Il y a certainement balbutié ses premières syllabes etépelé ses premières lettres.
Comment y vint-il? Il y a une légende. Certain arpenteur passe à la Capelle-Biron, voit l'enfant, est charmé de sa mine éveillée, de sa gentillesse, de ses réponses habiles et de son intelligence précoce ; il l'emmène avec lui et lui apprend 3on métier. Ce n'est là qu'un roman.
Il est une hypothèse aussi naturelle et plus vraisemblable. Les Gontaut, barons de Bîron en Agenois, étaient, au seizième siècle, et jusqu'à la révolution, seigneurs de Brisambourg en Saintonge. Ils ont pu,
mieux que l'arpenteur apocryphe, amener sur les bords de la Charente le petit Bernard, né sur leurs domaines d'Agenois. De Brisambourg à Saintes la distance n'est que de 4 lieues. C'est à Saintes, ville alors importante, capitale de la province, que l'enfant acquerra les premières notions des lettres et des arts. Malheureusement la première mention que j'aie pu trouver des Gontaut-Biron en Saintonge date de 1559 seulement. A cette époque, la seigneurie de Brisambourg, érigée plus tard en marquisat, entre dans la maison des Gontaut par le mariage c|e Jeanne de Gontaut avec Pierre Poussard, chevalier, seigneur de Brisambourg, mort sans lignée. Peut-être étaientils déjà dans la province ; car il n'est guère admissible que Pierre Poussard soit allé prendre femme si loin. En tout cas, l'existence de Bernard Palissy a été assez enjolivée de fables, assez travestie, pour que je
ne vienne pas la charger encore d'un détail hypothétique.
On a raconté que les parents de Bernard Palissy étaient dans l'indigence. La misère au berceau des hommes remarquables est un thème, un beau prétexte à déclamations. Comme on maudit la pauvreté, cette marâtre qui étrangle le génie dans ses rudes étreintes ! — C'est une dure nourrice, il est vrai ; mais elle n'étouffe ordinairement que l'enfant qui n'était pas né viable. Le génie, pressé par les nécessités de la vie, ressemble à Pjeau qui, serrée dans un étroit canal, jaillit plus fort en gerbes plus étincelantes. Palissy, il est vrai, s'est appelé* « une per-
< Page 3, éd. Gap.
sonne fort abjecte et de basse condition ; » et a parlé * de sa « petitesse et abjecte condition. » Mais c'est dans une préface « au lecteur » et dans une dédicace « à monseigneur le mareschal de Montmorency, chevalier de Tordre du roi, capitaine de cinquante lances, gouverneur de Paris et de Tlsle de France. » Il est convenable qu'un auteur parle de lui avec modestie ; mais d'ailleurs, en s'adressant à un si haut personnage, au fils du connétable de Montmorency, il était permis de se dire, sinon de se croire, de basse extraction^ et peut-être d'exagérer l'humilité de sa naissance.
Ce n'est pas toujours en ces termes que s'exprime Bernard Palissy sur son propre compte. Un curieux document, publié par M. Fillon dam ses Lettres émtes de la Vendée nous montre l'ouvrier parlant de luimême dans une pièce authentique.
C'est un acte notarié relatif ix une fabrique de poteries fines, établie, en 1558, à Fontenay-le-Comte sous les auspices de maître Bernard.
« Ajoui'dhuy haut et puissant Jehan Girard^ cheva- « lier, seigneur deBazoges, Moricq et la Guignardière^ « pannetier 07'dynaire duroy nostre Sire, demeurant au « dict lieu de la Guignardière^ pavoise d'Apvrtlléy a « vendu et vend par ces présentes à honorable homme « maistre Bernard Palissy^ peintre^ demeurant en la « ville de Sainctes^ sçavoir est le nombre et quaîitité « de trois inilliers de mayrain^ bon marchand et recep- « vable au compte de la Rochelle^ et rendable en icelle « ville, et ce moyennant la somme de cinquante quatre
* Page 10.
« livres toimioisj que le dlct Bernard Palissy a baille « et compté au dict seigneur de Bazoges, en escus^ tes- « tons et douzains du poids de lordonnance.
a Faict et passé en la maison de noble homme mon- « sieur maistre Michel Tiraqueau, escuyer^ sénéchal de « ïontenay-le-Comte^ par devant nous N. Misère et Mar- « chandeau^ notayres royaulx en la cour du scel estabîy « aux contracts au dict lieu de Fontenay-le-Comte pour (( le Roy nostre Sire^ le vingt deux février mil cincq cent « soixante. »
La date est quelque peu incertaine, ajoute M. B. Fillon : car le bas du papier sur lequel est écrit l'original se trouve en fort mauvais état.
Il faut remarquer dans cette pièce la qualification d^honorable homme prise par Palissy. On la donnait alors aux magistrats, aux hommes importants par leur position, leurs fonctions ou leur naissance, aux bourgeois notables. Elle était pour la classe intermédiaire ce que le titre de monseigneur était pour la noblesse. A une époque où chacun s'attachait avec tant do ténacité à ses privilèges et à ses prérogatives, estil croyable que, dans un acte authentique, passé par devant le sénéchal de Fontenay et deux notaires, on eût consenti à laisser prendre cette qualité à un ouvrier nomade, tombé comme du ciel en Saintonge, pauvre, dédaigné, sans considération héréditaire ou personnelle? D'autre part, il apprit à lire, à compter, à écrire ; il sut la géométrie. On doit d'après cela supposer que ses parents étaient en état de faire quelques sacrifices et qu'ils lui purent donner une certaine instruction assez étendue pour l'époque. Aussi
admettrais-je volontiers avec M. Cazenove de Pradines « que l'illustre potier appartenait à une famille bourgeoise ou tenant de près à la bourgeoisie. »
Plusieurs écrivains ont prétendu qu'il était noble. Beaucoup écrivent encore: «Bernard d^ Palissy. » M. Massiou a même^ écrit celte phrase singulière: aBernard de Palissy : car sur la fin de sa vie il avait été pourvu de lettres d'anoblissement... » Ces assertions ne supportent pas l'examen. Les lettres patentes d'anoblissement sont un rêve de l'historien sainlongeois : l'édit de Blois, en 1576, mettait obstacle à l'anoblissement par l'achat de fiefs, remarquée. Sauzay, et les assujettissait à des lettres patentes royales. Un potier de terre était, malgré l'illustration toute personnelle de linventeur des rustiques flgulines, un trop mince personnage pour que, au moment même de la promulgation de l'élit, on se fût écarté du rigorisme de la nouvelle loi. D'une part, maître Bernard était trop pauvre pour acheter un fief qui lui donnât droit de noblesse, quand môme ledit n'eût pas empêché ces velléités seigneuriales; de l'autre, il était protestant. En ce temps, au lendemain de la Saint-Barthélemi, à la veille de la Ligue, on brûlait les hogenots ; on ne les anoblissait pa^î. Celui qu'on épargnait s' estimait heureux, et ne recherchait pas des distinctions honorifiques.
Quoiqu'il ne fût pas noble, l'émailleur saintongeois aurait pu s'appeler Bernard de Palissy. Beaucoup de roturiers ont eu et ont encore cette syllabe que le préjugé commun fait aristocratique. Jamais il n'a
* Histoire de la SaintongBy II, 511.
pris cet article. Dans ses actes authentiques, dans ses livres, il écrit toujours Bernard Palissy simplement. Le portrait qu'on grave de lui n'est pas non plus Irès-authenlique. Achille Deveria, qui avait commencé l'œuvre de l'artisan saintais avait, raconte M. Sauzay, réuni dans un recueil, « acquis depuis par la Bibliothèque impériale, plusieurs portraits présumés de maître Bernard,)) On a adopté celui qu'a publié X. Villemin. Il est pris sur une plaque de faïence émaillée qui fait partie de la collection de M. le baron Anthony de Bothschild, à Londres. Ce n'est pas celui d'un seigneur ou d'un personnage éminent du temps : on l'aurait reconnu à ses traits. D'ailleurs le costume est assez simple et conviendrait à la condition de l'artisan, à ses habitudes austères. Malheureusement il ne s^accorde pas avec la chronologie et les modes de Tépoque. La bordure qui encadre le portrait date des dix ou douze dernières années du seizième siècle. Le long col de la chemise qui entoure le visage se retrouve dans le portrait d'Olivier de Serres à cinquantecinq ans, c'est-à-dire en 1594. Antoine Carron, dernier peintre en titre de Catherine de Médicis, le porte sur celui où Thomas de Leu, son gendre, nous le réprésente à un âge avancé. Henri III avait lé même col le jour où il fut assassiné. A ce moment, vers 1590, Bernard Palissy était fort âgé, sinon déjà décédé. Eh bien, la figure du personnage émaillé de M. de Rothschild indique quarante-cinq ou cinquante ans au plus. On ne peut voir là le visage de maître Bernard, qui devait être amaigri par les souffrances et la vieillesse. « C'est d'ailleurs, dit M. Fillon, manquer près-
que de respect à la mémoire de Palissy que de lui prêter cette physionomie ennuyeuse et busonne qui sent d'une lieue le hobereau ou Téchevin prenant un air grave pour poser devant la postérité. Si le potier de Saintes nous eût légué sa portraiture, la bonne opinion qu'il avait de sa personne Teût empêché de*, se défigurer ainsi et lui eût fait mettre sur son visage un reflet de ce qu'il avait dans le cœur. Nous aurions dès lors sous les yeux une tête austère et vigoureuse? comme celle d'Ambroi se Paré, gravée par Etienne de l'Aulne, mais empreinte du génie moderne, comme celle de Mélanchthon par Durer. »
Il est un autre portrait qui s'accorde mieux avec le costume et Tâge du personnage. C'est celui qu'ont gravé le Magasin pittoresque et d'autres recueils. Palissy y porte la fraise, comme un grand nombre "de ses contemporains, et une espèce de houppelande à brandebourgs. La calvitie et les rides révèlent une soixantaine d'années. Ce serait le moment où Palissy travaillait aux Tuileries. De plus, M. Du Sommerard, en 1865, a acquis pour le musée de Cluny un portrait, cette fois authentique, de l'artiste saintongeois. 11 est sur vélin. Le nom s'y trouve en toutes lettres; et au bas est inscrite cette sentence :
Nulle nature ne peut produire son fruit sans estrème travail, voire et douleur. Palissy.
Le costume est riche. On n'en sera pas étonné, puisque Témailleur fréquentait alors la cour. Les tuyaux de la fraise sont dorés. Le crâne est chauve ; la barbe descend en pointe. Les traits sont fatigués.
L'œil est vif, intelligent. L'ensemble est empreint de noblesse, de bonté et de fermeté. C'est une figure sympathique et belle. Voilà Palissy, tel qu'on le concevait ; tel que ses livres le révélaient. Aussi la Mobiographie de ï œuvre de Bernard Palissy^ après avoir, dans ses premières livraisons, donné comme véritable la plate figure de la terre cuite en relief de M. de Rothschild, s'est empressée, à la fin, de lithographier la peinture de riiôlelde Cluny; et l'artiste, chargé de sculpter la statue pour la ville de Saintes lui a demandé des inspirations. On doit donc rejeter parmi les curiosités apocryphes ce prétendu type de Palissy que nous livre le plat de M. de Rothschild, et que la gravure semble vouloir populariser.
Bernard Palissy eut une enfance laborieuse. Il apprit la science, l'alchimie comme il l'appelle, « avec les dents. » Et cette énergique expression montre à la fois les difficultés qu'il y rencontra et la ténacité qu'il y apporta. Il sut lire et écrire. Ce n'est rien pour nous ; pour le seizième siècle c'était beaucoup. Cette instruction du jeune Palissy, fort étendue pour le temps, ne serait-elle pas une nouvelle preuve que sa famille n'était pas réduite à la misère? Outre la lecture et l'écriture, l'artisan posséda le dessin, les mathématiques, et la géométrie assez bien pour devenir arpenteur. Il avoue (page 51), en parlant des traits et lignes de géométrie, qu'il n'était « point du toutdespourveu de ces choses. » En présence demies connaissances, fort vastes relativement, il ne faut pas prendre à la lettre ce'qu'il nous raconte de son ignorance : « le ne suis ne Grec, ne Hébrieu, ne Poète,
le Rhétoricien ; ains un simple artisan bien pauvreint instruit aux lettres, » dit-il (p. 5) au connéle de Montmorency. Et ailleurs (p. 269) : « l'eusse esté fort aise d'entendre le latin, et lire les livres des dits philosophes pour apprendre des uns et contredire aux autres. » Il ne s'agit là que de l'aniquité grecque et latine, et encore, quoiqu'en cer- [ains endroits il affecte un peu de mépris, trop déclaré pour êlre bien sincère, à l'égard des Latins et les Grecs, il aimait, il appréciait leur littérature ; il avait même quelque teinture de la langue de Virgile et de Cicéron. Il lisait les écrits des anciens dans les. traductions, et les cite volontiers. Qui sait ce qu'une éducation vraiment littéraire, la connaissance approfondie des deux littératures antiques, eût évité de tâtonnements au philosophe naturaliste, ajouté de charmes, d'éloquence et de génie à l'écrivain ?
Soit qu'il eûl perdu ses parents de bonne heure, soit qu'ils n'aient pu jusqu'au bout pousser les sacrifices nécessaires, Bernard dut renoncer à une carrière libérale. Il fallut prendre un métier. « Jeune, dit M. de Lamartine, il pétrissait la terre grasse, et cuisait ses briques dans la tuilerie de son père, au village de la Chapelle-Biron, dans lePérigord. » Non : car il résulte des paroles de Palissy qu'il choisit le métier de verrier.
La verrerie avait cela d'agréable pour une intellience ouverte et déjà cultivée, qu'elle n'était pas seuîment un métier. Il ne faudrait pas, en effet, voir ans le vitrier du seizième siècle, l'humble ouvrier [ui, sédentaire ou nomade, est chargé maintenant de
réparer les dégâts des orages et les coups de pierre des polissons. La vitrerie consistait alors à colorier le verre, à le découper en losanges nuancés et à former ainsi ces mosaïques transparentes qui attirent encore notre attention. C'est Palissy qui nous apprend ces détails. « Les vitriers faisoyent les figures es vitraux « des temples. » (P. 208.) Il va même jusqu'à dire (page 307), et cefut longtemps une croyance : « L'esfat est noble et les hommes qui y besongnent sont nobles . » Delà l'expression de gentilshommes verriers. Delà aussi l'opinion de quelques-uns que sa famille comptait dans €ette classe. Un de ses plus prolixes historiens, M. Morley, dit en propres termes qu'il appartenait à la petite noblesse et que son père était gentilhomme verrier. Double erreur : Palissy n'était pas noble, on l'a vu, et s'il était verrier, ce que rien ne prouve, il ne s'ensuit pas qu'il fût gentilhomme. Les verreries furent longtemps dans les dépendances des exploitations forestières, à cause du bois qui leur était nécessaire. Les forêts appartenaient aux seigneurs. Ils ont dû demander de bonne heure la permission de fonder des verreries sans déroger. Car les édils défendant à la noblesse de se livrer au commerce étaient formels ; il y en a un de Charles IX, en 1561, qui rappelle les ordonnances antérieures. Et avec raison pour le temps ; l'aristocratie avait des privilèges ; il était juste d'en attribuer quelques-uns au tiers-état; on lui réservait le monopole du commerce et de l'industrie. Des lettres patentes du 14 septembre 1647 accordent au duc d'Anville, qni le céda au maréchal de Villeroy, le privilège général pour l'établissement
des verreries, glaceries et émaillerîes dans tout le royaume.
EUes déclarent qu'en 1525 François I*% et Charles IX en 1565, afin de rendre plus estimable Tart de la verrerie, avaient permis d'y travailler sans déroger, et même l'avaient choisi pour servir d'une retraite honorable aux gentilshommes, ainsi du reste qu'au dixneuvième siècle, on dispose de certaines fonctionsjou places pour les officiers et les soldats qui se retirent du service. Il y a des concessions de verreries faites à des roturiers; et jamais, dit M. Augustin Cochin*, comme cela avait lieu pour l'ordre de Malte, le cordon du Saint-Esprit ou l'entrée dans quelque chapitre, on n'a exigé des quartiers de noblesse pour souffler des bouteilles ou polir des glaces.
Du reste, pour nous représenter ce qu'était le verrier à l'époque de Palissy, examinons les splendides vitraux de la Sainte-Chapelle à Champigny-sur- Vende, les verrières de Saint-É tienne de Bourges, da Saint- Gatien de Tours, je ne parle pas de celles de la Sainte- Chapelle de Paris. Évidemment ceux qui les ont dessinées sont d'éminents artistes, quoique inconnus pour la plupart, et ceux qui les ont peintes sous leur direction sont plus que des artisans. La vitrerie était sœur cadette de la verrerie; elle peintre verrier qui connaissait le dessin, le modelage, un peu de sculpture, ne peut certes pas être mis au rang des manœuvres.
^ Correipondant du 25 novembre 1865.