I- ES ARTISTES CELEBRES
j’avois fait à la mode des verriers à fin de me servir des estoffes de la dépouille d’iceiuy. Or, par ce que le dit four avoit si fort chauffé l’espace de six jours et nuits, le mortier et la brique du dit four s’estoient liquéfiés et vitrifiés, de telle sorte qu’en démaçonnant j’eus les doigts coupez et incisez en tant d’endroits que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppez de drapeaux (chiffons). Quand j’eus deffait le dit fourneau, il fallut ériger l’autre, qui ne fust pas sans grand peine, d’autant qu’il me falloit aller quérir l’eau, le mortier et la pierre sans aucun ayde et sans aucun repos. Ce faict, je fis cuyre l’œuvre susdite en première cuisson, et puis par emprunt ou autrement je trouvay moyen d’avoir des estoffes pour faire des esmaux. La dite besongne fut bien portée en première cuisson. Mais quand j’eus acheté les dittes estoffes, il me survint un labeur, qui me cuyda faire rendre l’esprit. Car après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer sans aucun ayde à un moulin à bras auquel il falloit ordinairement deux puissants hommes pour le virer. Le désir que j’avois de parvenir en mon entreprise me faisoit faire des choses que j’eusse estimées impossibles.
« Quand les dittes couleurs furent broyées, je couvris tous les vaisseaux et médailles du dit esmail, puis ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, je commencay à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continuay le dit feu, jusques à ce que j’eus quelques indices et espérances que mes esmaux fussent fondus et que ma fournée se portât bien. Le lendemain quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que je perdis toute contenance. Car combien que mes esmaux fussent bons et ma besongne bonne, néantmoins deux accidents estoient survenus à la ditte fournée, lesquels avoient tout gasté ; et à fin que tu t’en donnes de garde je te diray quels ils sont. C’est parce que le mortier de quoy j’avois maçonné mon four estoit plein de cailloux, lesquels sentant la véhémence du feu lorsque mes esmaux se commençoient à liquéfier, se crevèrent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans le dit four. Or, ainsi que les esclats des dits cailloux sautoient contre ma besongne, l’esmail qui estoit déjà liquéfié et rendu en matière glueuse, print les dits cailloux et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouvez beaux.
BERNARD PAEISSY
« Ainsi connoissant que mon fourneau estoit assez chaud, je le laissai refroidir jusqu’au lendemain; lors je fus si marry que je ne saurois te dire, et non sans cause; car une fournée me coustoit plus de six vingt escus. J’avois emprunté le bois et les estoffes, et si avois emprunté une partie de ma nourriture en faisant la ditte besongne. J’avois tenu en espérance mes créditeurs qu’ils seroient payés de l’argent qui proviendroit des pièces de la ditte fournée; ce qui fust cause que divers accoururent dès le matin, quand je commençois à désenfourner.