AIGUIÈRE SEMÉE DE COQUILLES, ÉMAILLÉE DE JASPE
(Miisce du Louvre.)
Donc, par ce moyen furent redoublées mes tristesses; d’autant qu’en tirant la dite besogne je ne recevois que honte et confusion. Car toutes mes pièces estoient semées de petits morceaux de cailloux, qui estoient si bien attachez austour des dits vaisseaux et liez avec l’esmail que quand on passoit les mains par dessus, les dits cailloux coupoient comme razoirs; et combien que la besongne fust par ce moyen perdue, toutes fois d’aucuns en vouloient acheter à vil prix : mais ce eust esté en décidément et rabaissement de mon honneur; je mys en pièces entièrement le total de la ditte fournée, et me couchay de mélancolie non sans cause, car je n’avois plus de moyen de subvenir à ma famille. Je n’avois en ma
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maison que reproches; au lieu de me consoler on donnoit des malédictions; mes voisins qui avoient entendu ceste affaire disoient que je n’estois qu’un fol, et que j’eusse eu plus de huit cents francs de la besongne que j’avois rompue, et estoient toutes ces nouvelles jointes avec mes douleurs... »
Rien n’abat cette âme de juste et de croyant! Les déconvenues du métier, les réflexions sur la misère qu’il impose aux siens, les reproches de l’épouse qui l’accueille les bras chargés d’enfants sans pain, les ironies des voisins, tout glisse sur sa résolution, rien n’entame sa constance! Et son respect pour son œuvre, qu’il ne veut p>as livrer imparfait, complète par une touche magistrale cette confession d’un grand artiste.
Suivons-le encore :
« ... Quand j’eus demeuré quelque temps au lit, et que j’eus considéré en moy-mesme qu’un homme qui seroit tombé en un fossé son devoir seroit de tascher de se relever, je me mys à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens, je prins peine de recouvrer un peu d’argent. Mais en cuysant une autre fournée, il survint un accident auquel je ne me doutais point : car la véhémence de la flambe du feu avoit porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que par tous les endroits où la ditte cendre avoit touché, mes vaisseaux estoient rudes et mal polys, à cause que l’esmail estant liquéfié, s’estoit joint avec les dittes cendres. Nonobstant toutes ces pertes je demeuray en espérance de me remonter par le moyen du dit art, car je fis faire un grand nombre de lanternes de terre 1 à certains potiers pour enfermer mes vaisseaux quand je les mettois au four : à fin que par le moyen des dittes lanternes mes vaisseaux fussent guarantis de la cendre. L’invention se trouva bonne, et m’a servi jusques aujourd’huy...
«... Bref, j’ay ainsi bastelé l’espace de quinze ou seize ans... Enfin je trouvay moyen de faire quelques vaisseaux de divers esmaux entremeslez en matière de jaspe2 : cela m’a nourri quelques ans... Quand
1. Ces « lanternes » sont demeurées en usage sous le nom de galettes.
2. M. Edmond Bonnaffé a publié, en 1874, un Inventaire des meubles de Catherine de Médicis, en 1 58g. On rencontre dans le relevé des opérations des Conseillersmaîtres en la Chambre des Comptes qui instrumentaient à la requête des créanciers dans l’hôtel de feue reyne mère, à l’article « vaisselle de fayence», les indications que voici : « N” 788, neuf autres vases façon de jaspe; n°s 764 à 774, dix flacons, quatre buyres, un vase à bouquets, deux grandes sallières, deux autres moyennes sallières, quatre petits potz à bouquets, une couppe à boire, six grands platz a laver les mains.
j'eus inventé le moyen de faire des pièces rustiques, je fus en plus grande peine et en plus d’ennui qu’auparavant. Car ayant un certain nombre de bassins rustiques et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouvèrent les uns beaux et bien fondus; autres mal fondus, autres estoient bruslez, à cause qu’ils estoient composez de diverses matières qui estoient fusibles à divers degrez : le verd des lézards estoit bruslé avant que la couleur des serpents fust fondue; aussi la couleur des serpents, escrevices, tortues et cancres estoit fondue auparavant que le blanc eust reçeu aucune beauté. Toutes ces fautes m’ont causé un tel labeur et tristesse d’esprit, qu’au paravant que j’ayc eu rendu mes esmaux fusibles à un inesme degré de feu, j’ay cuydé entrer jusques à la porte du sépulchre. Aussi en me travaillant à telles affaires je me suis trouvé l’espace de dix ans si escoulé en ma personne, qu’il n’y avoit aucune forme ny apparence de bosse aux bras ny aux jambes : ains estoient mes dittes jambes toutes d’une venue ; de sorte que les liens de quoy j’attachois mes bas de chausses, estoient, soudain que je cheminois, sur les talons avec le résidu de mes chausses.
« Je m’allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuys. Et sur toutes choses de ce que en ma maison mesme je ne pouvois avoir nulle patience, ni rien qui fust trouvé
douze et quinze autres plats moyens, façon de jaspe; nos 775 à 781, une douzaine et huict assiettes, treize autres tasses godronnées, six autres moyennes tasses godronnées, une petite soucoupe, une autre coupe à jouer de mesme façon et terre. »
« Ces articles, dit en note M. E. Bonnaffé, sont des ouvrages de Bernard de Palissy. Il est inutile d’insister sur la valeur de ce document qui nous montre pour la première fois, si je ne me trompe, un catalogue de la vaisselle fabriquée par Palissy. Jusqu’à ce jour on n’avait trouvé la trace (historique) d’aucune de ces pièces... »
Déjà dans Y Introduction, M. Bonnaffé avait écrit : « Jusqu’à ce moment nous n’avons rencontré Palissy ni dans les appartements, à côté des peintres et émailleurs de la cour, ni dans le jardin où « l’Inventeur des rustiques figulines du Roy » avait sa place marquée. On peut croire que la reine avait songé à lui confier (dans son hôtel) quelque travail analogue à la grotte des Tuileries; je trouve en effet dans un coin « six quaisses de sapin pleines de pierres de diverses sortes pour faire rochers et fontaines » qui pourraient bien être des matériaux destinés au vieux Bernard, » Mais cette supposition nous semble peu fondée. On avait pu mettre en ces caisses des pierres naturelles de formes singulières.
L’observation est mieux appuyée lorsque, faisant observer que les vases, flacons, buires, vases à bouquets, salières, pots à bouquets, coupes, plats, tasses godronnées, assiettes, coupe à jour en terre et façon de jaspe, étant confiés aux soins de Jehan Charpentier, garde-vaisselle, ces 141 objets pouvaient figurer sur les dressoirs et crédences, comme céramique précieuse.
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bon. J’estois méprisé et moqué de tous; toutefois je faisois toujours quelques vaisseaux de couleurs diverses, qui me nourrissoient tellement quellement... Toutesfois l’espérance que j’avois me faisoit procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me venoient voir, je faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement je fusse bien triste. »
Enfin le succès lui sourit. Mais il est encore si mal outillé!
« ... Je poursuyvis mon affaire de telle sorte que je recevois beaucoup d’argent d’une partie de ma besongne, qui se trouvoit bien. Mais il me survint une autre affliction conquatenée avec les susdittes, qui est que la chaleur, les vents, pluyes et gouttières me gastoient la plus grande part de mon œuvre, auparavant qu’elle fust cuitte : tellement qu’il me fallust emprunter charpenterie, lattes, tuilles et clous pour m’accommoder. Or bien souvent n’ayant point de quoy bastir, j’estois contraint de m’accommoder de lianes et autres verdures. Or, ainsi que ma puissance s’augmentoit, je defaisoys ce que j’avois fait, et le bastissois un peu mieux, qui faisoit qu’aucuns artisans comme chaussetiers, cordonniers, sergens et notaires, un tas de vieilles, tous ceux-cy sans avoir égard que mon art ne se pouvoit exercer sans grand logis, disoient que je ne faisoys que faire et desfaire, et me blasmoient de ce qui les devoit inciter à pitié, attendu que j’estois contraint d’employer les choses nécessaires à ma nourriture, pour ériger les choses nécessaires à mon art. Et qui pis est, le motif des dittes moqueries et persécutions sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoyent si esloignés de raison qu’ils vouloient que je fisse la besongne sans outils, chose plus que déraisonnable. Or d’autant plus la chose estoit déraisonnable, de tant plus l’affliction m’estoit extrême.
« J’ai esté plusieurs années que n’avant rien de quoy faire pour couvrir mes fourneaux, j’estois toutes les nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucuns secours, aide, ny consolation, sinon les chats huants qui chantoyent d’un costé et les chiens qui hurloyent de l’autre. Parfois il se levoit des vents et tempestes qui souffloyent de telle sorte sur le dessuz et le dessouz de mes fourneaux, que j’estoys contraint quitter là tout, avec perte de mon labeur : et me suis trouvé plusieurs foys qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur soy, à cause des pluyes qui estoient tombées, je m’en allois coucher à la minuit ou à la pointe du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l’on auroit
BERNARD RALISSY
trainé par tous les bourbiers de la ville; et, en m’en allant ainsi retirer, j’allois bricollant sans chandelle, et tombant d’un costé et d’autre comme un homme qui seroyt ivre de vin, rempli de grandes tristesses : d’autant qu’après avoir longtemps travaillé, je voyois mon labeur perdu.