‹ Bernard PalissyChapitre 16 sur 17 · LA NOURRICE · texte numérisé non relu

LA NOURRICE

Statuette émaillée, de la suite de Palissy.

belles collections céramiques de la Manufacture nationale de Sèvres, sont décrites très expressément dans le « devys » cité plus haut.

« ... Item, il y auroit un autre terme qui seroit tout formé de diverses coquilles marines : sçavoir, les deux yeux de deux coquilles, etc... Item, pour faire esmerveiller les hommes, je en vouldrois faire trois ou quatre vestus et coiffés de modes estranges, lesquels habillemens et coiffures seroient de divers linges, toiles ou substances rayées, si trèsapprochant de la nature, qu’il n’y auroit homme qui ne pensast que ce fust la chose rnesnie que l’ouvrier auroit voulu imiter... »

Cette préoccupation de vouloir atteindre au trompe-l’œil, là-bas par

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les colorations des bestioles, ici par le moulage, et ce jusqu’au petit poil des barbes et sourcils, nous donne surtout un artisan passionné de son métier. Les ornemanistes français du xne au xve siècle avaient plus largement compris et rendu les visages, les corps et les draperies, les animaux, les Heurs, les feuillages. Le plaisir et l’enseignement sont tout autres devant la flore et la faune d’un des portails de la cathédrale de Reims, que devant les monstres en coquillages.

Bernard fut essentiellement un savant et un convaincu. Ses bassins à reptiles, à poissons, à plantes et à fleurs de la flore parisienne sont des morceaux de nature vivants d’art et de vérité locale'. 11 en est un, de forme ovale, que l’on peut prendre pour type. Il provient du mobilier du maréchal de Richelieu, vendu à Paris en 1788. Il est en forme de nacelle, à bords évasés et contournés. Sur le marli, semé de coquilles fluviales ou maritimes, s’allongent, pour humer l’air tiède, des grenouilles vertes, des lézards, des écrevisses, des crabes, des tortues; sur l’ilot formant centre dorment traîtreusement trois couleuvres lovées. Tout cela a été moulé, et assez maladroitement. Mais l’arrangement des membres révèle l’homme qui a passé tant d’heures à parcourir la campagne, les bois et les grèves, à bercer dans l’enchantement des berges, des sentiers, des fontaines cristallines, la fatigue de ses membres et la tristesse de son isolement.

Il reste à citer encore des plaques décoratives, la Charité , la Jardinière, V ertumne et Poinone, etc., de charmantes assiettes à fruits et à compotes, où des mascarons alternent avec des marguerites, où les chiffres enlacés, H et D, sont maintenus par une torsade, et d’autres morceaux d’un goût très sobre et d’une élégance forte. Une élimination sévère ne ferait que donner plus de gloire 2 ce que l’on pourrait lui attribuer sainement. Peut-être lui resterait-il la Nourrice , statuette

1. André Pottier, historien de la faïence de Rouen, donne dans ses Monuments français inédits un procédé de moulage qu’il a trouvé dans un recueil manuscrit de la fin du xvi” siècle et qui devait se rapprocher beaucoup de celui que pratiquait Palissy. On se servait, pour préparer la composition générale, d’un plat d’étain sur la surface duquel on collait, à l’aide de térébenthine de Venise, le lit de feuilles à nervures apparentes, des galets de rivière, des pétrifications, etc. Sur ce champ on arrangeait les reptiles, poissons ou insectes qui devaient donner des pleins reliefs, et on les fixait au moyen de fils très fins qu’on faisait passer de l’autre côté du plat en le perforant avec une alêne. Puis, on moulait avec du plâtre fin.

Les œuvres attribuées à Palissy lui-même sont généralement minces, compactes et sonores. Les émaux en sont irisés.

StTTF

exquise parle sentiment et touchante par la naïveté du rendu, à supposer qu’on surmoulàt encore, en 1604, des originaux sortis de son atelier. A cette date, le Journal de Héroard, le médecin de Louis XIII, nous

enseigne qu’un potier de Fontainebleau vendait en son magasin : le Joueur de vielle , le Matamore, et un Henri IV assis au milieu de sa famille.

A ce moment de la vie du Béarnais, le souvenir du vieil Inventeur îles rustiques figulines ne vivait peut-être même plus. Les protestants

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nous ont laissé un récit dramatique, et qui cependant ne fut jamais contredit, de la mort de leur coreligionnaire. D’Aubigné l’a racontée par deux fois, relevant surtout de hautaines paroles que, dans son cachot à la Bastille, le pauvre potier aurait adressées au roi Henri III « qui le pressoit de se convertir ». Si elles ne sont point exactes, au moins l’esprit en peut-il avoir été conservé par une tradition. Il n’y avait nulle raison de les inventer et de les attribuer à un vieillard qui ne jouait plus un grand rôle. Pierre de L’Estoile donne un récit des faits : « En ce mesme an 1 5 go) mourust aux cachots de la Bastille de Buci maistre Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quastre-vingts ans, et mourust de misère, nécessité et mauvais traiternens ; et avec lui trois autres femmes détenues prisonnières pour la mesme cause de religion, que la faim et la vermine estranglèrent... La tante de ce bonhomme qui m’apporta les dittes piesces y étant retournée le lendemain voir comme il se portoit, trouva qu’il estoit mort, et lui dit Buci que si elle le vouloit voir, qu’elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où il l’avoit fait traîner comme un chien qu’il estoit... »

Bernard Palissy mourut donc pour sa foi alors qu’il avait failli mourir pour son œuvre. Cet œuvre, tout de sentiment et de résolution, explique et confirme cette noble et simple histoire. Nous nous sommes cru autorisé à discuter l’attribution qu’on lui fait de tout ce qui porte des bestioles, aucune marque certaine n’autorisant des attributions qui sont allées jusqu’à la méconnaissance des costumes. Mais de tout ce qui est beau, fin, sensible, parfait de goût français et de matière, il faut continuer à dire : « Ce sont des Palissy! »

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