FRANCE. ARTISTES INDUSTRIELS
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séjourné les eaux. Perrault (de l’Académie françoise), en 1674, citait comme probante l’opinion de Palissy : « La cause pourquoi les eaux se trouvent aux puits et fontaines est qu’elles ont trouvé un fond de pierre ou de terre argileuse qui peut tenir l’eau, et qu’il n’y a ni puits ni fontaines où il n’y ait dessous quelque terre argileuse, pierre, ardoise ou minéral, qui retiennent les eaux des pluyes quand elles auront passé au travers des terres. » Fontenelle, Jussieu, Buffon le lurent, et les savants allemands, le citant, regrettèrent que la misère l’ait porté vers la pratique de la poterie plutôt que vers les spéculations de la science, s'étonnèrent qu’avec l’absence d’instruction première qu’il confesse avec un certain orgueil, il soit arrivé à de si hautes conclusions. Buffon résuma l’opinion dans ces lignes, dont l’importance était considérable ( Preuves de la Théorie de la terre , 1772) : « Un potier de terre qui ne savoit ni Latin, ni Grec, fut le premier, vers la fin du xvie siècle, qui osa dire dans Paris et à la face de tous les Docteurs que les coquilles fossiles étoient de véritables coquilles déposées autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvoient alors; que des animaux, et surtout des poissons, avoient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures, etc., et il défia hardiment toute l’école d’Aristote d’attaquer ses preuves. C’est Bernard Palissy, Saintongeois, aussi grand physicien que la Nature seule en puisse former un. Cependant son système a duré près de cent ans, et le nom même de l’Auteur est presque mort... Enfin les idées de Palissy se sont réveillées dans l’esprit de plusieurs sçavants. Elles ont fait la fortune qu’elles méritoient... »
Palissy avait un autre titre à l’attention : il avait ouvert le premier un cabinet, dans Paris; et la mode était tournée aux cabinets de physique, de minéralogie, de coquillages, de mécanique, concurremment aux cabinets de tableaux, d’estampes, de marbres, de médailles, de coquilles.
Palissy n’avait-il pas confessé sa passion de curieux avec sa foi de savant? Il légua imprimée, toute cette « Copie des escrits qui sont mis au dessouz de choses merveilleuses que l’Auteur de ce livre a préparées et mises par ordre en son cabinet, pour prouver toutes les choses contenues en ce livre ( Discours admirables , de la nature des eaux et fontaines , etc.), parce qu’aucuns ne voudroyent croire. Afin d’esseurer ceux qui voudront prendre la peine de les venir voir en son cabinet, et les ayant veu, s’en iront certains de toutes choses escrites en ce livre. » Et il enregistrait des pierres de plâtre, de talc et d’ardoise; d’autres
remplies de cailloux et diverses espèces de coquilles; du bois, des poissons, des fruits, réduits en pierre; plusieurs pièces de mines d’or et d’argent, une ardoise remplie de marcassites formées en façon d’un dé carré, deux pierres qui ont retenu la forme des herbes, et des poissons appelés sourdons, « desquels les Miquelets enrichissent leurs barrets ou chappeaux en venant de Saint-Michel en Xaintonge... » Déjà auparavant, dans le chapitre « des Pierres », il avait donné « le catalogue des dits tesmoins qui ont veu les choses susdites auparavant l’impression du livre ». Et ces «tesmoins », ces visiteurs intelligents qui, dans ce cabinet alors sans second, appelés par des affiches mises par les carrefours de Paris, préludaient à l’étude de la géologie et de la paléontologie; ces doctes et ces curieux, que Palissy triait en les taxant à la porte d’un écu, c’étaient les chirurgiens et les médecins les plus en vogue, de l’an mil cinq cent septante-cinq à septante-sept ; les médecins de la reyne de Navarre, et Monsieur frère du roy, des médecins de Bourgogne, de Bretagne, de Normandie, du Poitou; Ambroise Paré, premier chirurgien du roy; des apothicaires, des prêtres, des gentilshommes, des avocats, Barthélemy Prieur, le sculpteur; des personnes « expertes aux arts et mathématiques ». Ces cours devaient être bien piquants, bien neufs et bien nourris, pour retenir un tel auditoire, car Palissy ne savait ni le grec ni le latin, n’avait lu les livres des philosophes pour apprendre des uns et contredire aux autres, et, comme il ajoute finement « qu’il savoit bien que s’il mentoit, il auroit des auditeurs forts en grec ou en latin qui lui résisteroient en face, et qui ne l’épargneroient point, tant à cause de l’écu qu’il leur avoit pris de chacun que pour le temps qu’il leur eût fait perdre... »
L’an III de la République française, au nom du comité d’ Agriculture de Paris, le député de Saintes, Joseph Eschassériaux, prit l’initiative d’un projet qu’adopta la Convention : celle-ci déclara que « voulant récompenser le génie dans quelque siècle qu’il ait vécu, et Bernard Palissy ayant bien mérité de la Science et de la Nation, son buste serait commandé à un artiste et placé dans la salle des Séances ».
Ces hommages s’adressaient au savant. Si on ne lui conservait, dans les citations, que son titre officiel, c’était certainement sans se rendre grand compte de ce qu’il avait signifié. Le Dictionnaire de l’Académie, pendant le xvme siècle, ne donne point le mot « figuline ». Voltaire, dans un de ses Dialogues , a écrit : « Un virtuose, potier de son métier,
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qui s’intitulait inventeur des figulines rustiques du roi des Gaules... »; mais on sait que Voltaire eût mieux fait, pour sa mémoire de savant, de ne point citer Palissy. La mode n’était plus à la poterie. Les dernières années de la royauté virent s’accomplir un acte de vandalisme. En i58o, dans le bois de Boulogne, à petite distance de Paris, s’était élevé un château que des potiers italiens émérites, les délia Robia, avaient revêtu de la plus éclatante parure, de tout un placage de marbres et de faïences peintes. L’œuvre du « tailleur d’ymaiges et esmailleur, Jerosme de Robia », le château de Madrid, était la plus franche des importations étrangères. Androuet Ducerceau nous en a transmis une image fidèle. Ce style, un peu plus « harlequin » que ne le pouvait admettre le goût français, avait choqué Philibert de Lorme. Le château était passé à l’état de document architectonite. Inhabité depuis cent cinquante ans, il avait souffert ; quelques milliers de livres eussent suffi à le maintenir comme preuve des élégances raffinées de François Ier. Louis XVI, en 1774 e! en 1778, en décida la démolition ou la vente, avec celles des résidences de la Muette, de Vincennes et de Blois. La Révolution ne fit qu’acte de voirie en nivelant des ruines chancelantes.
La réhabilitation complète de Palissy fait partie du mouvement romantique. Du Sommerard fit voir aux belles dames, dans son hôtel de la rue de Ménars, où il s’essayait à se meubler tout dans le goût du Moyen-Age et de la Renaissance, les premiers plats et assiettes à reptiles; et ce fut Claude Sauvageot, violon à l’Opéra, et, dans les intervalles, collectionneur passionné et tenace, qui les recueillit avec le plus de suite. Il racontait, et la chose est croyable, qu’il en avait fait le prix aux marchands : il ne les prenait point au-dessus de quarante francs, et, encore, intacts ! Aujourd’hui, il faut ajouter un zéro pour les assiettes, et deux zéros pour les grands morceaux. On l’a vu récemment, à Londres, dans la vente Fountain.
En 1844, P. A. Cap publia chez Dubochet, en un volume in- 12, les « Œuvres complètes de Bernard Palissy , Edition conforme aux textes originaux imprimés du vivant de l’auteur, avec des notes et une notice historique. » L’édition est devenue rare et mérite d’être cherchée. Elle est dédiée « à Monsieur Alexandre Brongniart, membre de l’Institut,
directeur de la Manufacture royale de porcelaine de Sèvres, professeur au Muséum d’histoire naturelle». P. A. Cap lui disait, dans sa dédicace, qu’ « en plaçant cette édition sous ses auspices, il avait pensé à réunir deux noms chers aux sciences comme aux beaux-arts, et auxquels la céramique moderne doit ses plus larges développements... » La notice historique est encore la plus instructive qu’on puisse lire, sauf un travail
PLAT A REPTILES, INSECTES ET HERBES AQUATIQUES. (Musée du Louvre.)
tout à fait sympathique et intelligent que M. Audiat a consacré à l’œuvre de Palissy, dans toutes ses divisions, à l’homme dans toutes ses vertus, au savant dans ses indications de précurseur.
M. Eugène Piot a donné Y Art de terre , avec des notes excellentes, dans le Cabinet de l’antiquaire et de l’amateur.
Nous avons à citer, parmi les éditions récentes, celle qui est sortie de chez les frères Charavay, « les Œuvres de Bernard Palissy , publiées
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d’après les textes originaux, avec une notice historique et bibliographique, et une table analytique, par Anatole France ». La notice est ce que l’on attendait d’un esprit aussi pénétrant et d’une plume aussi élégante. Elle prouve malheureusement que, en dehors de quelques découvertes dues h Benjamin Fillon, telles qu’un devis de la grotte pour la reine, on n’a guère rencontré rien de neuf sur la vie de Palissy, le classement de ses œuvres. Le plus gros, ainsi que nous le dirons, est la mise au jour des débris vraisemblables de cette grotte et de ses fours, dans les Tuileries et au Louvre.
Les Nouvelles Archives de l’Art français fournissent le fac-similé d’une signature au bas d’un reçu de cent livres, donné à Saintes par « Bernard Palizii, architecteur et inventeur des grotes figulines de Mon-
SIGNATURE DE BERNARD PALISSY, AU BAS d’ UN REÇU.
(Musée de la Ville, à l’Hôtel Carnavalet.)
seigneur le Connestable », le ier février 1 5 64. Cette pièce a été mise au jour par M. Ulysse Robert, parmi des quittances conservées à la Bibliothèque nationale. M. Anatole de Montaiglon, l’érudit le plus digne de nous donner une édition aussi complète, aussi appuyée que possible, a savamment annoté cette signature L
En 1864, M. Carie Delange fit paraître une monographie de l’œuvre de Palissy, avec un choix des plus belles pièces connues alors, reproduites en chromolithographies retouchées à la main. Quatre ans plus tard, un délicat, que la Mort faucha brutalement au début de sa car-
1. Nous rappellerons que nous avons fait à plusieurs reprises des conférences sur Bernard Palissy à l'Union Centrale et en Belgique. L’une d’elles, recueillie par la sténographie, fut imprimée à quelques exemplaires.
11 a paru des travaux à l'usage de la jeunesse, signés de M. Eugène Muller et de M. Gustave Geffroy, dans la Bibliothèque des Écoles et des Familles et dans la Bibliothèque laïque de la Jeunesse.
STATUE EN BRONZE DE BERNARD PALISSY par M. Ernest Barrias. (Square Saint-Germain-des-Pres.)
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rière, A. Tainturier, donna une étude et un catalogue sous ce titre : les Terres émaillées de Palissy.
Benjamin Fillon appliqua à poursuivre les traces de son compatriote son érudition et ses relations. Il a découvert, à La Rochelle, un manuscrit de neuf pages in-8°, le Devys d’une grotte pour la Reyne , mère du Roy , que l’on peut attribuer à Palissy. Il l’a publié in extenso dans les Lettres écrites de la Vendée. Ce document curieux a reparu dans la Topographie du vieux Paris, par A. Berty et H. Legrand, et dans l’édition de Charavay frères.
Le Louvre, pendant l’administration de M. Barbet de Jouy, a consacré toute une vitrine spéciale à l’œuvre attribuée au maître; mais elle contenait des pièces douteuses, d’autres certainement postérieures.. Ce n’était pas fait pour renseigner utilement la foule. Le musée de Sèvres, en revanche, est possesseur des moules mêmes trouvés sous la direction de Berty dans les fouilles du Louvre, et de fragments importants.
Des statues lui ont été coulées, en bronze ou en céramique émaillée. Nous n’approuvons pas beaucoup ce mode de reproduction, qui laisse une si grande part à l’imagination de l’artiste. Cependant il existe, au musée de l’hôtel Cluny, un portrait que l’on peut consulter avec fruit pour la ressemblance des traits, le haut du costume et la physionomie.
Mais nous voudrions qu’on fit plus. Il manque une édition monumentale des Œuvres de Palissy, avec des annotations abondantes sur chaque partie. Un tableau de l’état des esprits dans l’ouest de la France, quand il se ht ardent réformé; un résumé explicatif des sciences dont il souleva le voile, la paléontologie, la géodésie, l’agriculture, et l’état de la céramique émaillée qu’il n’a point inventée, ainsi qu’en règne le préjugé, mais qu’il a su élever très haut aux yeux des rois et seigneurs de France, dont le programme se distribua entre savants.
Le style de Bernard Palissy le place au rang des bons écrivains de la Renaissance : les images colorées, les traits de sentiment, les formules claires, les aphorismes pleins de sens coulent de source dans ses écrits : « ...Tu fais ici semblant que des arbres sont des hommes et semble qu’ils te font grand pitié », s’écrie, dans la Recepte véritable , la Demande, sorte de personnage où se retrouvent le bon sens épicé et l’instinct subtil de Sancho avec une pointe du scepticisme de Panurge, « Tu dis que les laboureurs les meurtrissent. » Et la Réponse, sans s’excuser de s’être laissée aller à des images trop vives, reprend avec
sévérité que, quand les bûcherons mutilent le bois à coups de serpes maladroites, elle s’émerveille « que le bois ne crie pas d’estre ainsi vilainement meurtry... » Palissy s’enorgueillit beaucoup d’avoir su penser, agir, poursuivre ses travaux, écrire des mémoires, avec les seules forces qu’il avait puisées dans le sang de sa race, le sol de son pays, les visées de son génie. Il n’en est pas moins clair, moins animé, moins éloquent, moins mordant, et ses écrits n’en sont pas moins excellents à répandre dans nos écoles. « Si ces choses ne sont escrites de telle dextérité que Vostre Grandeur le mérite, met-il dans sa Dédicace à Monseigneur le Mareschal de Montmorancy ( 1 5 64) , il vous plaira de me pardonner : ce que j’espère que ferez, veu que je suis ne Grec, ne Hébreu, ne Poëte, ne Rhétoricien, ains un simple artisan bien pauvrement instruit aux lettres. Ce néantmoins, la chose de soy n’a pas moins de vertu que si elle estoit tirée d’un homme plus éloquent. J’aime mieux dire la vérité en mon langage rustique, que mensonge en un langage rhétorique... »
En plus d’une place, Palissy, que ne hantaient point les obscurs fantômes du Moyen-Age, a parlé des alchimistes, non point avec des railleries sottes, mais avec cette attention que vient de porter à leur idéal et à leurs travaux, plus qu’à leurs rêves et à leurs mensonges, un savant qui honore notre génération, M. Berthelot. Il ne semble pas que l’auteur des Origines de l’Alchimie ait feuilleté les œuvres de notre héros.
M. Berthelot, sans s’en douter, a cependant fourni la véritable épigraphe de l’édition définitive, confiée aux presses de l’Imprimerie nationale, dont nous espérons bien que la République française se glorifiera quelque jour. Ce sont ces lignes, dans une lettre écrite, au xic siècle, par Michel Psellus au patriarche Xiphilin :
« ... Tu veux que je te fasse connaître cet art, qui réside dans le feu et les fourneaux, et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns croient que c’est là une connaissance d’initiés, tenue secrète, qu’ils n’ont pas tenté de ramener à une forme rationnelle; ce que je regarde comme une énormité. Pour moi, j’ai cherché d’abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle des faits... »