‹ Bernard PalissyChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premiers écrits de Bernard Palissy. — Son caractère apostolique et observateur.

Bernard Palissy se révéla au public, en 1564, par un volume dont voici le titre :

Recepte véritable, par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thrésors.

Item, ceux qui n'ont jamais eu cognoissance des lettres , pourront apprendre une philosophie nécessaire à tous les habitans de la terre :

Item , en ce livre est contenu le dessein d'un jardin autant délectable et d'utile invention , qu'il en fust oncques veu.

Item , le dessein et ordonnance d'une ville de forteresse , la plus imprenable qu'homme ouyt jamais parler ; composé par maistre Bernard Palissy , ouvrier de terre et inventeur des rustiques figulines du Roy et de Monseigneur le duc de Montmorency , pair et connestable de France , demeurant en la ville de Xaintes.

Le volume, de format petit in-quarto, sortait de l’imprimerie de Barthélemy Berton, à La Rochelle. Sur le titre, la marque du libraire a été faussement attribuée à Palissy, dont elle semblait en effet caractériser les efforts et la vie besogneuse : un génie ailé voudrait s’élancer vers Dieu qu’on aperçoit à mi-corps dans les nuages; il est retenu parle poids du paquet qu’il porte ; autour de ce sujet épigrammatique, cette devise qui répond bien à l’amertume que notre homme ne sait point toujours retenir : povreté empeche les bons espritz de parvenir

C’était en môq. On a tout lieu de croire que cette Recepte véritable fut, sinon composée, au moins mise en ordre pour l’impression, pendant un temps que Palissy passait en prison. Calviniste exalté, orateur ardent, il prêchait la foi nouvelle à Saintes. L’édit de 1 5 5 g, qui punissait de mort le crime d’hérésie, loin de l’effrayer, lui avait montré plus beau le but de propagande. En 1 5 b 2 , le Parlement ayant décidé l’exécution de l’édit dans le ressort, Palissy prit la défense de ses coreligionnaires. En vain, comme nous l’allons voir, son atelier fut déclaré lieu de Iran-

chise par le comte de La Rochefoucauld, général de l’armée royale, Palissy fut enlevé nuitamment par les officiers de justice et emmené dans les prisons de Bordeaux. Il ne fut sauvé que par l’intervention du connétable de Montmorency, pour lequel il avait déjà exécuté des travaux importants en céramique émaillée, si parfaits même qu’ils lui conquirent du premier coup la notoriété. Il fut arraché à ses juges par le brevet que lui octroya Catherine de Médicis, « d’inventeur des rustiques ligulines du Roy ». C’était le prendre pour la maison du roi, l’isoler de la sévère juridiction de Bordeaux.

Où placer le berceau de Palissy? Il faut tenir jusqu’à preuves certaines pour la Saintonge, en raison de son langage qui est essentiellement celui des bords de la Charente : « Les expressions populaires du terroir, — écrit Benjamin Fillon, esprit sagace, — sont trop profondément incrustées dans la chair de l’auteur pour ne pas y être entrées avec le sang même de ses pères ».

La date de la naissance de Palissy n’est pas plus certaine, s’il faut en croire Pierre de L’Estoile, qui la place en i5io. Le grand audiencier de la Chancellerie, « qui le connut, l’aima et le soulagea en la nécessité », avait reçu de lui un legs touchant, « une pierre qu’il appeloit sa pierre philosophale, qu’il asseuroit estre une teste de mort que la longueur du temps avoit convertie en pierre, avec une autre qui lui servoit à travailler

MARQUE DU LIBRAIRE sur la première édition de la Receptc véritable.

LES ARTISTES CELEBRES

en ses ouvrages. » Pierre tenait un journal des événements; il écrivait, en i5go : « En ce mesme an, mourust aux cachots de la Bastille de Buci (celle-là même dont la prise devait juste trois cents ans après clore l’ère de l’ancienne société) maistre Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre vingts ans. »

A quelle classe appartenait Palissy? Peut-être à la petite bourgeoisie. Dans un acte de i 5 5 8, il est qualifié « honorable homme, maistre Bernard Palissy, peinctre, demeurant en la ville de Xaintes ». Il dit quelque part de la verrerie, métier qu’il pourrait avoir pratiqué quoiqu’il soit plus admissible qu’il lui fournissait des cartons, que « l’estât est noble et les hommes qui y besongnent sont nobles ». Mais dans la dédicace de la Recepte véritable à Monseigneur le mareschal de Montmorancy (le fils du connétable), il se dit « personne de basse condition ».

Au plus haut que remontent les notes biographiques semées à travers ses livres, on le voit de retour de voyages dans l’ouest et le midi de la France, la Bourgogne, la Savoie, exerçant en Saintonge le double métier de dessinateur, de peintre-verrier, puis d’arpenteur. Il est marié, père de famille, rongé par la misère au logis et la passion à l’atelier, épuisé de santé.

Quant à son éducation, il la fit « avec les dents ».

La lecture de ses oeuvres, le crayon à la main, va nous peindre de lui un portrait plus parlant que si nous essayions de le composer nousmêrne. Sa vie, c’est son œuvre.

Cette Recepte véritable est un livre qui le dessine dès l’abord : plein de reconnaissance pour les grands qui l’ont arraché au bourreau, mais ne baissant pas le ton pour confesser sa foi de chrétien. Il explique au lecteur qu’il va parler pour les laboureurs et, singulièrement du secret et enseignement des fumiers. Il sait que les haineux ne voudront approuver son œuvre (brave Palissy, qui se préoccupait des haineux!). Il aurait voulu joindre à son livre le portrait du jardin et le modèle de la ville forteresse qu’il y décrit, mais son indigence et l’occupation de son art (l’art de terre) ne l’ont voulu permettre. On reste surpris que les « ecclésiastiques romains » aient laissé passer l’impression d’un réquisitoire protestant aussi animé par places.

Tout au début, on rencontre cette page charmante : « ... Quelques jours après que les émotions et guerres civiles furent appaisées, et qu il

eût pieu à Dieu de nous envoyer sa paix, j’estois un jour me promenant le long de la prairie en ceste ville de Xaintes, près du fleuve de Charante; et ainsi que je contemplois les horribles dangers, desquels Dieu m’avoit garenti au temps des tumultes et horribles troubles passez, j’ouys la voix de certaines vierges qui estoient assises sous certaines arborées et chantoient le Pseaume CIVe. Et pareeque leurs voix estoient douces et bien accordantes, cela me fist oublier mes premières pensées... et dès lors je pensey de figurer en quelque grand tableau (un vitrail?) les beaux paysages que le Prophète décrit au Pseaume susdit : mais bientôt après mon courage fut changé, veu que les peintures sont de peu de durée, et pensey de trouver un lieu convenable pour édifier un jardin jouxte le dessein que le Prophète a décrit... Je trouvey que je pourrais auprès du dict jardin édifier un palais ou amphithéâtre de refuge pour recevoir les Chrétiens exilés en temps de persécution... »

Sa théorie des sels et de leur action dans les fumiers serait l’occasion d’une curieuse étude rétrospective pour un chimiste agronome. Nous n’avons pas à nous y arrêter, non plus qu’aux études sur les fossiles.

Dans le jardin, qu’il se défend d’avoir rêvé, comme on l’a fait pour le Songe de Poliphile Palissy place quatre «cabinets». Pour ne point surcharger ni brouiller notre analyse, nous parlerons de ces cabinets, lors du chapitre de Y Art de terre. Ils consistaient en grottes rustiques, briques cuites maçonnées dans la terre, avec jeux d’eaux à l’intérieur et émaux revêtant les parois; les bestioles y jouaient un rôle prépondérant :

« ... Je ferai plusieurs bosses en mon rocher, le long du dit fossé, sur lesquelles bosses je mettrey plusieurs grenouilles, tortues, chenilles, escrevisses et un grand nombre de coquilles de toutes espèces. Aussi y aura plusieurs branches de corail duquel les racines seront au pied du rocher, afin que les dits coraux aient l’apparence d’avoir creu dedans le dict fossé. Item un peu plus haut, y aura plusieurs troncs et concavitez, sur lesquels y aura plusieurs serpents, aspics et vipères, qui seront couchez et entortillez... Et tout le résidu du haut du rocher sera ainsi biais,

i. L’ Hypnerotomacliia Poliphili est un roman mystique et e'rotique qui eut le plus grand succès en Italie et en France. La première édition fut éditée par Aide Manuce, à Venise, en 1499, avec des bois. Il parut en français en 1541, avec d’autres bois par un maître français, demeuré inconnu de même que le maître italien. M. Claudius Popelin en a donné récemment une traduction précieuse à tous les titres : précision, érudition, charme des gravures, soins apportés au tirage, tout s’y trouve réuni.

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tordu, bossu, ayant un nombre d’espèces d’herbes et de mousses insculpées, qui coustumièrement croissent ès rochers et lieux humides, comme sont scolopendres, capilli veneris, et autres telles espèces d’herbes. Et au-dessus des dictes mousses et herbes, il y aura un grand nombre de serpents, aspics, vipères, langotres et lézards qui ramperont le long, les uns en haut, les autres de travers et les autres descendant en bas, tenants et faisants plusieurs gestes et plaisants contournements. Et tous les dicts animaux seront insculpez et esmaillés si près de la Nature que les autres lézards naturels et serpents, les viendront souvent admirer, comme tu vois qu’il y a un chien en mon hastelier de l’Art de Terre que plusieurs autres chiens se sont prins à gronder à l’encontre, pensants qu’il fust naturel... »

La réaction contre le Moyen-Age était accomplie. Des inscriptions mystiques devaient régner autour de ces cabinets, écrites en « lettres antiques »; des figures de termes devaient servir de colonnes.

Palissy avait déjà fait la grotte de monseigneur le connétable Anne de Montmorency. Cette mode était venue d’Italie. Ces grottes servaient de but de promenades et de farces assez grossières : on s’y accoudait. Si on y descendait, à un moment, des valets lâchaient quelque ressort, et les eaux s’en allaient « en pisseures » inonder les visages, les habits, voire les jambes des visiteurs. On y prenait des collations. Enfin, les jardiniers y serraient à l’automne leurs instruments, râteaux, fourches, bêches, et les oignons de tulipes, les tubercules, les graines, etc. Sous cette forme, l’usage a survécu longtemps dans les provinces. Ces grottes modernes rustiques, à ciel ouvert, et adossées à un mur, ne furent remplacées qu’au xvme siècle, par des pavillons à chaume. Nous avons vu aussi, dans des jardins, des buis taillés, nous transmettant, au moins sous la forme plus tranquille de vases, « les coqs, les oyes, les gensd’armes à pied ou à cheval, les armoiries, lettres et devises de romains » qui triomphaient sous les Valois.

Il y avait dans ce jardin délectable des « cabinets verds ». Palissy, toujours préoccupé d’avoir la Nature pour modèle ou pour amie, avait pensé à l’imiter jusque dans ses harmonies chantantes. «... Des pisseures d’eau feront mouvoir certains moulinets, et les moulinets feront jouer certains soufflets, et les soufflets jetteront leur vent dedans certains flagols (flûtes, flageolets, etc.) qui seront dedans un ruisseau ; dont s’en suivront plusieurs voix de flagols gargouillantes qui en leur gargouille-

ment, imiteront de bien près le chant de divers oiseaux, et singulièrement le chant du rossignol ». (Est-ce donc à Palissy que nos gamins doivent ces rossignols en terre cuite, remplis d’eau, qui chantent par le bec quand on souffle par la queue?)

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