CHAPITRE 1 1 I
Palissy publie les Discours admirables. — 11 raconte ses mésaventures, et marque son
courage indomptable.
En t58o, parut à Paris, en petit in-octavo, chez Martin le Jeune, à l’enseigne du Serpent, le livre qui, beaucoup plus net encore que le précédent, nous lègue un portrait parfait de Palissy, de ses essais, de ses déboires, de ses succès :
Discours admirables de la nature des Eaux et Fontaines , tant naturelles qu'artificielles ;
Des Métaux , des Sels et Salines , des Pierres , des Terres, du Feu et des Emaux,
Avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles ;
Plus , un Traité de la Marne , fort utile et nécessaire pour ceux qui se meslent de l'agriculture,
Le tout dressé par dialogues, esquels sont introduits la Théorique et la Pratique,
Par M. Bernard Palissy, Inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Rogne, sa mère.
Le livre est dédié « à très haut et très puissant sieur le sire Anthoine de Ponts, Chevalier des ordres du Roy, capitaine de cent gentilshommes, et Conseiller très fidèle de Sa Majesté ». Lorsque Palissy fut appréhendé au corps, à l’incitation du duc de Montpensier et du duc de Montmorency pour lequel il avait des travaux à terminer, les seigneurs de Burie, de Jarnac et de Ponts avaient pris bonne peine pour le faire délivrer, et ce fut en présence de cette mise en liberté que ses ennemis religieux le firent enlever de nuit et diriger sur Bordeaux. Le ton de cette dédicace est grave, mélancolique : « Le nombre de mes ans m’a incité de prendre la hardiesse de vous dire qu’un de ces jours je considérais la couleur de ma barbe qui me cause penser au peu de jours qui me restent pour finir ma vie ; et cela m’a fait admirer les lys et bleds des campagnes et plusieurs espèces de plantes,
[.ES ARTISTES CELEBRES
lesquelles changent leurs couleurs vertes en blanches lorsqu’elles sont prestes de rendre leurs fruits Les livres pernicieux des Alchi-
mistes (livres à l’étude desquels plusieurs ont perdu leur temps et leurs biens) m’ont poussé à gratter la terre l’espace de quarante ans et fouiller les entrailles d’icelle, afin de connoistre les choses qu’elle produit dans soy, et par tel moyen j’ay trouvé grâce devant Dieu qui m’a fait connoistre des secrets qui ont été jusques à présent inconnus aux hommes, voire aux plus doctes... » Il craint qu’on se moque d’un homme ignorant de la langue latine. 11 parle avec orgueil de son « cabinet 1 » où M. de Ponts, à son retour de Ferrare, l’avait entretenu de sciences diverses, « à sçavoir de la Philosophie, Astrologie et autres arts divers tirez des Mathématiques ».
« L’Advertissement aux lecteurs » fournit la note précise sur cet esprit essentiellement français. Il fut de la lignée de ces architectes qui cherchèrent dans le sol français les matériaux de leurs constructions; dans les besoins de la société de leur temps, les raisons d’être des dispositions intérieures et extérieures; dans la lumière et le climat et l’idéal propres à leur pays, les fonctions décoratives de l’église, du château, de l'hôtel de ville, de la maison bourgeoise, de la chaumière ; dans la la beauté, dans l’action de l’âme et dans les habitudes de la France, les statues, les tapisseries, les vitraux, les bois fouillés. « Si la théorique figurée aux esprits des chefs de guerre, — écrit cette plume sagace et sincère, — se pouvoit exécuter, ils ne perdroyent jamais bataille..., la Practique a engendré la Théorique. »
Palissy dresse la liste des « Principaux points traitez en ce livre :
« i° Des eaux des fleuves, fontaines, cisternes, estangs, marez, et autres eaux douces ; de leur origine, beauté, mauvaisetés, et autres qualitez ; Avec les moyens de faire des fontaines en tous lieux.
« 2° De l’alchimie, des métaux, de leur génération et nature.
« 3° De l’or potable.
« 3° Du mithridate.
« 5° Des qlaces.
« 6° Des diverses sortes des sels végétatifs ou génératifs, et sous-
i. Ce cabinet n’était pas le seul dans Paris. 11 cite celui de M. de Roisi, qui contenait une quantité de coquilles pétrifiées, et celui de M. Race, « chirurgien fameux de ceste ville de Paris ».
tenants les formes, en la génération de ces corps terrestres, de leur nature et merveilleux effects.
« 7° Du sel commun, la manière de le faire, avec la description des marez (marais) salants.
PLAT A FRUITS AJOURÉ, AU CHIFFRE DU ROI HENRI II. (Musée du Louvre.)
« 8° Des pierres tant communes que précieuses; des causes de leur génération : des diverses formes, couleur, pesanteur, dureté, transparence et autres qualitez d’icelles.
« 90 Des diverses terres d’argille, nature et effects d’icelles.
« io° De l’Art de terre : de son utilité; des émaux et du fer.
{.ES ARTISTES CÉLÈBRES
« i i° De la marne : de son utilité, avec les moyens de la connoistre, et en trouver en toutes provinces ».
Nous transcrivons cette table pour renseigner les personnes, gens de métier ou de loisir, qui voudraient faire plus ample et plus intime connaissance avec cet Œuvre, que nous ne pouvons parcourir en ses sentiers nombreux et capricieux. C’est, en somme, une encyclopédie qui, nous y insistons, acquerrait un intérêt considérable, si des savants se partageaient la besogne et donnaient des explications telles que celles de l’officier d’état-major que nous avons cité plus haut. L’âge a apporté la méthode. Palissy y est bien plus assuré de sa science, plus avare d’hypothèse, plus détaché des contes de nourrice qui s’étalent innocemment dans la Recepte , plus perspicace dans ses analyses. La théorie des eaux thermales, des fontaines jaillissantes, des fossiles, de la lumière, de l’attraction des corps, des tremblements de terre, y est pressentie, ébauchée parfois en traits de génie. C’est ce qui frappa, à si juste titre, les grands esprits du xviue siècle. Ceux du nôtre demeureront-ils rebelles à cette réhabilitation patriotique? La société protestante s’honorerait en prenant les devants.
La puissance de la vapeur ne lui a point échappé : « ... Les fourneaux ausquels je cuis ma besogne m’ont donné beaucoup à connoistre la violence de la chaleur : mais, entre autres choses qui m’ont fait connoistre la force des élémens qui engendrent les tremblemens de terre, j’ay considéré une pomme d’airain qui n’aura qu’un petit peu d’eau dedans, et, estant eschaufifée sur les charbons, elle poussera le vent si véhément qu’elle fera brusler le bois au feu, ores qu’il ne fust coupé que du jour mesme. » S’il se trompe lourdement à propos « du mascaret qui s’engendre au fleuve de Dourdongne, en la Guienne », il prend revanche quand il traite des métaux et de l’impossibilité de multiplier l’argent ni l’or dans les creusets. 11 raconte, sur ce propos, cette anecdote :
THÉORIQUE
« ... Tu diras ce que tu voudras, mais j'ay veu un philosophe qui augmenta un teston devant moy ; et à tin qu’il n'y eust tromperie, il me le fist faire à moy-inesme.
PRACTIQUE
Et comment ?
THÉORIQUE
11 me (ist peser un teston et autant de vif-argent, et me hst inestre le
BERNARD R AL ISS Y
tout dedans un creuset, lequel ayant mis dedans le feu, il me bailla d’une poudre pour mesler, laquelle avoit vertu d’arrcster le vif-argent; et puis me fist souffler jusques à ce que le tout fust fondu ensemble, et estant fondu, il se trouva le poids de deux testons de bon argent: car le vifargent s’estoit fixé par la vertu de la poudre qu’il m’avoit baillée, et moymesrne avois mis toutes choses. Parquoy n’y avoit nulle tromperie.
PRACTIQUE
Dys moy un peu comment c’est que tu faisois ?
THÉORIQUE
Pendant que les matières fondoient, je les remuois d’un baston.
PRACTIQUE
Où avois-tu pris ce baston là?
THÉORIQUE
En un coin, le premier que je trouvois à la main.
PRACTIQUE
Je sçavois bien que l’on t’avoit trompé. Car ce maistre Philosophe avoit mis ce baston auprès de toy sachant bien qu'il te le feroit prendre pour mesler les matières : Et voila comment il te trompa, car il avoit mis de l’argent au bout du baston, et pendant que tu remuais les matières dedans le creuset, la cire de laquelle il avoit fermé l’argent au bout du baston se fondict et l’argent tomba dedans le creuset, et le vif-argent et la poudre s’en alloient en fumée, et par tel moyen ne demeuroit rien dans le creuset sinon l’argent du teston et autant pesant d’argent qu’il avoit mis au bout du baston. Voilà comment il augmenta ton teston de moytié »
Il daube aussi « l’or potable » que les médecins faisaient figurer dans leurs ordonnances, aux malades riches, s’entend. « Je t’accorde qu’il y a un nombre infini de médecins qui ont fait bouillir des pièces d’or dedans des ventres de chapons, et puis faisoient boire le bouillon aux malades, et disoyent que le bouillon avoit retenu quelque substance de l’or, parce que les dittes pièces estoyent un peu blanchies sur la superficie à cause du sel et de la greisse : ce qui estoit faux, et s’ils eussent poisé les dittes pièces ils les eussent trouvées aussi poisantes que devant. Autres faisoient limer les dittes pièces d’or, et faisoient manger la limure aux malades parmy quelque viande, ce qui estoit pire que s’ils eussept mangé du sable. Autres prenoient de l’or en feuilles de quoy usent les peintres... »
Après le Mithridate, le « Sel commun » lui fournit de curieux rensei-
LES ARTISTES CELEBRES
gnements sur la gabelle, sur la glace, dont il a su et observé la formation. Il dit des choses justes sur la formation des stalactites, des concrétions, et cite à ce propos les résultats de ses explorations dans les carrières des environs de Paris, en compagnie « d’un escolier médecin nommé Milon ».
Ce chapitre, où il préconise l’emploi de la marne comme engrais, est un des plus remarquables pour la sûreté des vues agronomiques. Il eût dû précéder ceux des « Diverses terres d’argile » et de « l’Art de terre, de son utilité, des émaux et du feu », lequel est le plus justement célèbre et le plus dramatique.
Le traité des terres d’argile explique la nature, l’emploi, le traitement de l’argile plastique des potiers et des fabricants de tuiles et de briques. Il nous révèle les longues études que Palissy en avait faites. « Entre les terres argileuses, il y a si grande différence de l’une à l’autre qu’il est impossible à nul homme de pouvoir raconter la contrariété qui est en icelles. Aucunes sont sableuses, blanches et fort maigres; et pour ces causes leur faut un grand feu au paravant qu’elles soient cuittes. Telle espèce de terre est fort bonne à faire des creusets, parce qu’elle endure un bien grand feu. Il y en a autres espèces qui pour cause des substances métalliques qui sont en elles, se ployent et liquéfient, quand elles endurent grande chaleur... Il y en a une espèce à Savigny en Bauvoisis, que je cuyde qu’en France il n’y en a point de semblable, car elle endure un merveilleux feu sans estre aucunement offensée et prend un petit polissement vitrificatif qui procède de son corps même. » (Palissy désigne là ces grès de Beauvais qui furent en si grande et si belle mode pendant le Moyen-Age et la Renaissance, et desquels, entre autres utilisations, on modelait des pots à boire et des terrines pour les pâtés de gibier.)
«... C’est une règle générale que toutes terres argileuses et singulièrement les plus fines sont sujettes à péterau feu auparavant qu’elles soient cuittes : pour ces causes, ceux qui en besognent sont contraints de mettre le feu petit à petit, à fin de chasser l’humidité qui est dedans... »
Notre homme était mordant : « J’ay veu autrefois que certains tailleurs d’imaiges, instruits en l’art de terre par ouy-dire seulement et assez nouveaux en la connaissance des terres (Palissy désigne probablement les sculpteurs en terres cuites décoratives, bustes, frises, médaillons ornant des façades en briques, comme on en voit à Paris, dans la cour du vieil hôtel de Scipion Sardini, dont le goût à l’italienne faisait fureur),
j’ay veu qu’après avoir fait quelques imaiges, ils venoient les mettre dans les fourneaux pour les cuire, selon qu'ils l’entendoient. Mais quand ils commençoient à mettre le grand feu, c’étoist une chose assez plaisante combien qu’il n’y eut pas à rire pour tous d’entendre ces ymaiges peter et faire batterie entre elles comme un grand nombre d’harquebusades et coups de canon, et le pauvre maistre bien fasché, comme un homme à qui on ravirait son bien ; car le jour venu pour désenfourner les ymaiges