‹ Bernard PalissyChapitre 7 sur 17 · LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ

Assiette émaillée. (Collection du baron Alphonse de Rothschild.)

le four n’était pas si tost découvert, qu’il apercevoit les unes la teste fendue, les autres les bras rompus et les jambes cassées, tellement que le pauvre homme ayant tiré ses ymaiges étoit bien empesché et avoit bien de la peine à chercher les pièces : les unes estoient aussi petites que mouches, et ne les pouvant rassembler étoit contraint bien souvent faire des nez de drapeaux (de chiffons) à ses dittes ymaiges... »

Bernard, qui s’était livré à une étude spéciale des terres des environs de Paris, cite celle de Gentilly comme la plus fine, et celle de Chaillot, de laquelle on faisait la tuile. Il cite encore la découverte qu’il fit de la terre

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de Poitou qu’il travailla bien pendant six mois avant d’avoir sa fournée complète, « parce que, dit-il, les vaisseaux que je faisois étoient fort élaborez et d’assez haut prix. Or en faisant lesdits vaisseaux, j’en iis quelques-uns de la terre de Xaintonge, de laquelle j’avois besogné plusieurs années auparavant... Il y a terres argileuses vers les Ardennes, qui sont fort humides et longues à seicher... » Dans tous les pays qu’il a parcourus, il a ainsi essayé les terres. Que ne rencontra-t-il le kaolin et le feldspath, nous aurions eu la porcelaine qui, je le soupçonne et j’y reviendrai, fut entrevue par ce profond observateur et le « jeta en rêverie ».

L 'Art de terre est un long dialogue entre Théorique et Practique :

« Tu m’as promis ci-devant de m’apprendre l’Art de terre, dit le premier personnage, toujours au masculin. Et lorsque tu me fis un si long discours des terres argileuses, je fus fort réjouy, pensant que tu me voulusses montrer le total du dict art. Mais je fus tout ébahy qu’au lieu de poursuivre tu me remis à une autre fois.

« Cuydes-tu, lui répond Practique, qu’un homme de jugement veuille ainsi donner les secrets d’un art qui aura beaucoup coûté à celui qui l’aura inventé? 11 n’est pas de mon art ni des secrets d’iceluy comme de plusieurs autres. Je sçais bien qu’un bon remède contre une peste ou une autre maladie ne doit être célé... Mais de mon art de terre et plusieurs autres arts, il n’en est pas ainsi. Il y a plusieurs gentilles inventions lesquelles sont contaminées et mesprisées pour estre trop communes aux hommes. Aussi plusieurs choses sont exaltées aux maisons des Princes et Seigneurs, que, si elles estoient connues, l’on en feroit moins d’estime que de vieux chaudrons. Je te prie, considère un peu les verres, lesquels pour avoir été communs entre les hommes, sont devenus à un prix si vil que la plupart de ceux qui les font vivent plus méchaniquement que ne font les crocheteurs de Paris. » (Et Palissy, en citant les verriers des pays de Périgord, Limosin, Xaintonge, Angoumois, Gascongne, Bearn et Bigorre, nous révèle combien les centres de fabrication étaient nombreux, rien que dans l’ouest, et combien nous abusons d’une sotte mode en traitant toute la verrerie ancienne de verrerie de Bohême ou de Venise. M. Gaston Le Breton, entre autres curieux, soucieux des reliques de la vieille France, a recueilli une série fort importante de verreries faites en la province de Normandie.)

Continuons la citation. Elle nous renseigne sur l’état des industries artistes dans le dernier tiers du xvi° siècle.

« Considère aussi un peu les boutons d’esmail, qui est une

invention tant gentille, lesquels au commencement se vendoient trois francs la douzaine. Or d’autant que ceux qui les inventèrent, tinrent leur invention secrète, un peu de temps après, la convoitise du gain ou l’indigence des personnes fust cause qu’il en fust fait si grande quantité qu’ils furent contraints les donner pour un sol la douzaine, tellement qu’ils sont venus à tel mespris qu’aujourd’hui les hommes ont honte d’en porter... As-tu pas veu aussi les esmailleurs de Limoges, lesquels par faute d’avoir tenu leur invention secrète, l’art estoit devenu si vil qu’il leur est difficile de gaigner leur vie au prix qu’ils donnent leurs œuvres. Je t’asseure avoir veu donner pour trois sols la douzaine des figures d'enseigne (des agrafes) que l’on portoit au bonnet, lesquelles enseignes estoient si bien labourées et leurs esmaux si bien profonds sur le cuivre qu’il n’y avoit nulle peinture si plaisante... et non seulement ci-dittes enseignes, mais aussi aiguières, salières et toutes autres espèces de vaisseaux et autres hystoires, lesquelles ils se sont advisés de faire... As-tu pas veu aussi combien les imprimeurs ont endommagé les peintres ès portrayeurs sçavants. J’ai souvenance d’avoir veu les hystoires de Notre Dame imprimées de gros traits après l’invention d’un Allemand nommé Albert (Albert Dürer1) lesquelles hystoires vinrent une fois à tel mespris à cause de l’abondance qui en fust faite, qu’on donnoit pour deux liards chacune des dittes hystoires, combien que la pourtraiture fust d’une belle invention. Vois-tu pas aussi combien la moulerie a fait de dommage à plusieurs sculpteurs sçavants, à cause qu’après que quelqu’un d’yceux aura demeuré longtemps à faire quelque figure de prince ou de princesse, ou quelqu’autre figure excellente, que si elle vient à tomber entre les mains de quelque mouleur, il en fera si grande quantité que le nom de l’inventeur ne sera plus connu... Toutefois si je pensois que tu gardasses le secret de mon art, je ne ferois difficulté de te l’enseigner. »

On trouvera de la mesquinerie d’esprit dans cette appréhension de la vulgarisation des choses d’ordre, après tout, industriel et commercial. Palissy n’est pas tout à fait dégagé des liens du Moyen-Age. Il tient pour

i. Né à Nuremberg en 1471, Albert Dürer est la plus grande figure de l’art allemand, un des génies les plus dignes d’être compris, saisis par un praticien et un poète tel que Bernard Palissy.

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les choses exceptionnelles, commandées par les rois, les abbés, les princes, les riches marchands, et que les classes inférieures ne se doivent point point partager. Il ne comprend rien au gaspillage dont la Renaissance inaugure le règne enfantin, aux matières basses prenant l’aspect des matières rares; et le moulage (la moulerie) répétant le chef-d’œuvre dans un moule banal qui s’use à chaque épreuve, l’effraye à juste titre, en tant que fabricant-artiste.

Qu’eût-il dit des moulages successifs qui furent pris sur ses plats à reptiles, ses assiettes à mascarons, sur sa Belle Jardinière! J’ai constaté, de nos jours, le même scrupule chez Jean-François Millet, au sujet des cuivres de ses eaux-fortes. Il exigea de ses amis que les planches seraient effacées après des tirages limités, exécutés dans ces bonnes conditions d’encre, de papier, d’habileté de l’imprimeur, qui présentent la pensée du maître dans son intégrité.

On a fait reproche à Palissy de son aveu de retenir « le secret » de son œuvre. En effet, tel soin qu’on prenne à lire son texte, et à relire entre les lignes, on n’y apprend guère que des choses indécises.

L’objection est purement déclamatoire, digne de dame Théorique. La nature humaine est toujours et partout semblable au type : partout elle est jalouse de la possession des biens matériels ou intellectuels qu’elle a péniblement conquise. Les parents chérissent, dans la nichée, l’enfant qui leur a coûté le plus de soins. Aujourd’hui, les livres répandent les formules ; dans l’ancien Monde, chaque corporation formait un groupe isolé, où le secret était de rigueur. On n’y était entré qu’après un long temps d’apprentissage technique, et l’on n’était admis ouvrier, qu’imbu de respect pour la main-d’œuvre, pour le tour de main, qui avait été arraché, comme dit quelque part notre homme, avec les dents. Les secrets étaient souvent le privilège d’une famille. Ils ont encore tant d’influence sur l’imagination que nous en sommes tous victimes, avec les « remèdes » des pharmaciens. On ne les confiait point au papier; on se les transmettait par l’oreille et par la pratique. Aussi ne nous en est-il presque point parvenu. L’art du vitrail, de la coloration des verres, qui fut la gloire de la France du xne jusqu’au xvie siècle, avait sombré dans le creuset. Quand l’école romantique renoua, à sa façon, les fils de la tradition française, et s’étudia à sauver les monuments « gothiques » que le xviie et le xvme siècle avaient saccagés, Lassus ne trouva plus un seul atelier où l’on sut fondre un verre ni pourpre, ni azur, ni émeraude.

BERNARD PAL1SSY

Il faut lire, dans le Traité de M. Bontemps, quels hasards servirent scs contremaîtres pour reconstituer pièce à pièce l’art des verres colorés!

En réalité, Palissy s’effrayait avec raison contre le mouvement qui entraînait la société d’alors à renoncer aux traditions de solidité et de matériaux choisis qui avaient été de règle dans les siècles précédents. Les « choses à demy faciles » l’indignaient à bon droit ! Elles sont devenues la honte de nos époques. On n’a que trop suivi, dans le meuble et dans tout, l’architecture des façades simulées, des fausses fenêtres, des colonnes qui portent le vide! L’antique, copié dans les ruines, ne pouvait servir que de motif décoratif. C’est l’antique vivant qu’il faut apprendre à interroger pour se former le goût et non pour se rompre à la copie...

Tout est grave dans le prologue de Y Art de terre. Au moment de commencer son récit, Bernard Palissy se remémore avec amertume ses peines passées. Il hésite à parler. Il insiste auprès de son interlocuteur pour que celui-ci ne le pousse pas davantage.

Il formule alors la loi du travail dans ces mots dignes d’être écrits sur les murs des écoles, des usines, des ateliers : « La première chose est qu’il faut que tu sois veuillant (déterminé), agile , actif et laborieux. » Puis, en homme qui sait la vie des inventeurs, des chercheurs, et les rochers qu’ils ont déplacés sur la route, il ajoute : « Secondement, il te faut avoir du bien. »

Les confidences s’engagent.

« Je n’avois pas beaucoup de bien; mais j’avois la pourtraiture. L’on pensoit en nostre pays que je fusse plus sçavant en l’art de peinture que je n’estois, qui causoit que j’estois souvent appelé pour faire les ligures pour les procès. Or, quand j’estois en telles commissions, j’estois trèsbien payé, aussi ay-je entretenu long temps la vitrerie jusqu’à ce que

i. Il faut entendre par « pourtraitures » des levées de plan. Précédemment, Palissy a parlé d’un maistre Charles, peintre fort excellent, qui, envoyé sur les lieux, par le sieur de la T rémouille et le général Royer, quand on voulait ériger la gabelle en Guyenne, « apporta figure certaine et au vray des bocages et des villages sur les isles».

La « vitrerie », c'est vraisemblablement l’art de composer des cartons pour les vitraux et de les enluminer. On ne connaît point de vitraux authentiques de Palissy, encore que l’on lui en ait attribué plusieurs. Mais là naissent les obscurités. Comment admettre que notre homme, vivant avec les gens, qui fondaient les verres, les

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j’aye été asseuré pouvoir vivre de l’art de terre. Aussi en cherchant le dit art, j’ay apprins à faire l’alchimie avec les dents.

« Je sçais, lui répond doucement Théorique, que tu as endurez beaucoup de povreté et d’ennuis en cherchant le dit art de terre, à cause que tu estois chargé de femme et enfans. Or, d’autant que au paravant tu n’en avois nulle connoissance, et qu’il te falloit deviner, parce que tu ne pouvois laisser ton mesnage pour aller apprendre le dit art en quelque boutique, aussi que tu n’avois moyen d’entretenir aucuns serviteurs qui te pussent faire quelque chose pour t’amener au chemin de l’art susdit.

« Suivant ta requeste, reprend Palissy, sache qu’il y a vingt et cinq ans passez, il me fust monstré une coupe de terre tournée et esmaillée, d’une telle beauté, que dès lors j’entray en dispute avec ma propre pensée, en me rémémorant plusieurs propos, qu’aucuns m’avoient tenu en se moquant de moy, lorsque je peindois des ymaiges. Or, voyant que l’on commençoit à les délaisser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n’avoit pas grande requeste, je pensay que si j’avois trouvé l’invention de faire des esmaux, je pourrois faire des esmaux et autres choses de belle ordonnance, parce que Dieu m’avoit donné d’entendre quelque chose de la pourtraiture. Et dès lors sans avoir égard que je n’avois nulle connoissance des terres argileuses, je me mys à chercher les esmaux comme un homme qui taste en ténèbres. Sans avoir entendu de quelles matières se faisaient les dits émaux, je piloys en ces jours là toutes les matières que je pouvois penser qui pourroient faire quelque chose; et les ayant pilées et broyées, j’achetois une quantité de pots de terre, et après les avoir mis en pièces, je mettois des matières que j’avois broyées dessus icelles, et les ayant marquées, je mettois en escrit à part les drogues que j’avois mises sur chacune d’icelles pour mémoire. Puis ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettois cuire les dittes pièces pour voir si mes drogues pourroient faire quelques couleurs de blanc ; ici je ne cherchois autre esmail que le blanc, parce que j’ay ouy dire que le blanc est le fondement de tous les austres émaux. Or, parce que je n’avois jamais veu cuire terre, je ne sçavois à quel degré de feu le dit esmail se devoit fondre, il m’estoit impossible de pouvoir rien faire par

découpaient, les assemblaient, les montaient dans des plombs, ait été aussi ignorant des oxydes colorants, des fondants, des émaux qu’il allait rechercher avec une telle ardeur, de telles pertes de temps, de tels essais ruineux? C’est ici que se présente l’hypothèse de la recherche de la porcelaine, de « l’émail blanc »

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