‹ Bernard van OrleyChapitre 1 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'art dans les Pays-Bas au commencement du xvi* siècle. — Mouvement géne'ral des esprits vers l'Italie. — Origine de Bernard d'Orley ou Van Orley. — Son père Valentin.

Le commencement du xvi" siècle fut marqué, dans l'Europe occidentale, par une grande révolution qui se manifesta à la fois par un changement radical de mœurs, d'idées et de goûts. La résurrection des chefs-d'œuvre de l'antiquité romano-grecque, l'apparition et la propagation rapides de nouvelles opinions religieuses, la consolidation des grandes monarchies, transformèrent rapidement ces contrées du Moyen- Age où l'art chrétien régnait sans partage, où la foi catholique était respectée partout, où le système féodal émiettait les nations et les isolait l'une de l'autre. Maudite par les uns, exaltée par les autres, cette époque, à laquelle sont restés attachés les noms de la Renaissance et de la Réforme, constitue l'une des dates mémorables des annales de l'Europe.

Les beaux-arts furent les premiers à subir le contre-coup de la révolution qui agita et passionna alors les esprits. Dominés par rjtonnement qu'excitèrent des innovations et des découvertes se succédant coup sur coup, ils acceptèrent rapidement des inHuences étrangères ou se modifièrent de la manière la plus complète. En moins d'un demi-siècle, l'architecture ogivale fut remplacée par l'architecture dite de la Renaissance, et, dans le même espace de temps, les derniers peintres gothiques cédèrent la place à des artistes d'un tempérament plus fougueux, admirateurs plus ou moins heureux de Michel-Ange, de Léonard de Vinci, de Raphaël. Sans doute la substitution de la manière nouvelle ne s'opéra, ni avec facilité, ni subitement; les artistes de tout genre ne se

iC0L« FLAMANDE. - PEINTRES. HERNARO VAN ORLEY. - I

6 LES ARTIStES CÉLÈBRES

plièrent pas tout d'un coup aux formes nouvelles qui conquéraient une à une la faveur du public. Mais insensiblement la mort eut raison des résistances les plus énergiques, et les nouveaux venus comprirent l'impossibilité de résister au changement qui devenait de plus en plus général. Comme on l'a déjà fait remarquer avec beaucoup de raison, l'imitation du style antique, l'adoption de celui qu'on appela Renaissance^ se manifesta d'abord dans le mobilier, tant dans le mobilier ordinaire ou domestique que dans ce que l'on peut appeler le mobilier public, c'està-dire dans les objets d'un usage extraordinaire, les objets destinés à décorer des grandes fêtes, à célébrer des événements mémorables; inaugurations de souverains, cortèges, obsèques solennelles, et là d'abord prit faveur l'innovation, dont le goût se répandit bientôt sur toutes choses et s'appliqua enfin à l'architecture. Commencée, en France, sous le roi Louis XII, la révolution triomphS complètement sous François I^''. Aux Pays-Bas, elle s'accomplit dans la première moitié du règne de Charles-Quint.

C'est à cette époque qu'appartient Bernard Van Orley, de Bruxelles, dont l'importance, dans l'histoire de l'art, ne me semble pas avoir été suffisamment reconnue jusqu'à cette heure. Il a surgi de nos jours une nouvelle école de critique, qui, sans tenir compte des événements historiques et de leur succession nécessaire, a prétendu condamner l'art à l'immobilité et regrette ouvertement et sans restriction les transformations subies au xvi® siècle par les écoles de peinture et d'architecture. Pour ses adeptes, le déclin manifeste qu'accuse le style ogival, vers l'an i5oo, n'existe pas, et l'éclat prodigieux donné à la peinture par les grands maîtres de l'école italienne aurait dû rester ignoré des artistes des Pays-Bas. Toute imitation du dehors est condamnable à leurs yeux, et Van Orley, pour avoir subi, après ses voyages au delà des Alpes, l'influence irrésistible des grands et excellents artistes dont on y contemple, depuis près de quatre siècles, les œuvres avec ravissement, est traité de peintre sans originalité, ne tenant compte ni de l'imitation de la nature, ni de la vérité. Adressé au créateur des belles Chasses de Maximilien^ à l'excellent portraitiste, ce reproche a quelque chose d'enfantin. D'ailleurs, tous ceux de ses compatriotes qui visitèrent alors l'Italie, Jean Gossart dit Mabuse comme Schoreel, le Liégeois Lombard comme l'Anversois Floris, ne purent résister à l'invincible attrait des grandes oeuvres exécutées à Rome, à Florence et dans les cités voisines, et

BERN. ORLEIO, BRVXELLENSI PICT OBI

C^uCira ciuo/Jese T>emarfo laflet aCumno

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revinrent au pays natal émerveillés de ce qu'ils avaient vu, et désireux

de l'imiter dans la mesure de leurs forces et du possible.

Il est puéril de parler, à ce propos, d'esprit national. Il est injuste d'accuser Van Orley d'avoir contribué, plus que Gossart entre autres, à l'abâtardissement de l'art flamand. Cet art était entré dans une époque de transition, dont il lui fallait sortir sous peine de déchoir. La mort de Memlinc l'avait privé d'un de ses plus illustres chefs, d'un chef qui n'avait pas été remplacé, car Quentin Metzys, malgré ses grandes qualités, ne pouvait pas être placé sur la même ligne, à cause de la raideur de l'exécution de plusieurs de ses œuvres principales. Lui aussi se préoccupait du mouvement à donner à ses personnages et n'y parvenait pas facilement. Ce fut le but constant des efforts de Van Orley, efforts qui finirent par être couronnés par le succès le plus complet, comme le prouvent les admirables vitraux de la croisée de l'église de Sainte-Gudule, de Bruxelles, où il déploie sans efforts, et à un degré éminent, son talent de dessinateur et de coloriste. Nous aurons ailleurs l'occasion de montrer combien il avait conservé les aptitudes innées de sa race. Ses portraits, ses dessins, puis ses vues de villes et paysages, attestent une profonde et constante observation de la nature, jointe à un fini précieux. Après avoir parcouru la liste de ses œuvres, dont plusieurs sont encore peu ou point connues, on s'explique la réputation dont il jouit à son époque; on comprend également l'énorme influence qu'il exerça sur les progrès de l'art et surtout sur le développement de l'art décoratif et de l'industrie de luxe.

Van Orley naquit à Bruxelles, le fait est indéniable et d'ailleurs n'est pas contesté. Mais ce peintre n'est pas connu tout à fait sous son véritable nom. On devrait l'appeler Bernard d'Orley, car c'est ainsi qu'il a signé deux de ses œuvres du Musée de Bruxelles : Bernardus d'Orley faciebat (portrait du docteur Zelle), Bernardus d'Orley faciebat (tableau des Epreuves de Job). En outre il se qualifiait de Bernard de Orlay, comme on peut le voir d'après un fac-similé publié par Pinchart, au deuxième volume de ses Archives des Arts, des Sciences et des Lettres Dans les comptes de Jean de Marnix, le trésorier de Marguerite d'Autriche, son nom de famille s'écrit constamment d'Or/fc/z, d'Oiirlech ou d'Orlet, et dans la liste des membres de la confrérie de Saint-Sébastien, liste pour-

I. Gand, i863, in-8°.Voir aussi \s Messager des Sciences historiques, année i858, page 337.

BERNARD VAN ORLEY 9 tant rédigée en langue flamande, il est orthographié d'Oor/e;^, Toutefois, dans les actes ou registres où l'on se sert de la même langue, on retrouve toujours la forme Van Orley, ce qui prouve, que du temps de Bernard, l'emploi de la particu'le variait selon l'idiome adopté, et ne restait pas fixe, comme dans les mots Van der Weyden, Van der Goes et Van Thulden. La dénomination de Barend Van Briissel qu'on donne quelquefois au peintre, à l'imitation de ce que fit Van Mander, n'est pas correcte, car le prénom Barend n'est usité qu'en Hollande, où Van Orley ne vécut jamais. Dans les actes de son temps et de son pays on lit toujours Bernard ou Bernaert.

Il appartenait à la noble famille des seigneurs d'Orley, dans le Luxembourg. La branche aînée de cette lignée se fixa, au xv<= siècle, dans le Brabant, à la suite du mariage de Bernard, seigneur d'Orley, avec Françoise d'Argenteau, dame de Houffalize, héritière de Louis d'Enghien, seigneur de Rameru, de Tubize, de Seneffe, de Morialmé. Un des parents de Bernard, Kverard d'Ourlc ou Orley, prit pour femme une patricienne bruxelloise, Barbe Taye, qui lui apporta en mariage, entre autres biens, le château de Moorsel, près de Gaesbeck, tenu en fief de l'abbesse de Nivelles. De leur mariage naquit un fils nommé Jean Van Orley, reçu bourgeois de Bruxelles en 1464, et cité en 1482 parmi les membres de lignage patricien de Sleeuws. Jean fut père d'un second Éverard, qui n'eut qu'une fille, Jeanne, femme de Jean Suis, à qui elle porta le Hef de ses ancêtres. Ce second Everard eut un frère appelé Valentin, aux héritiers duquel il assigna, comme l'atteste un acte du 3 février 1499-1500, la somme de 1,200 couronnes dont était grevée la ferme dite Tlw/te Quaetbeke, à Leerbeck, près de Tubise, de Hal et de Gaesbeck. Mais, et ceci explique pourquoi Valcntin ne figure plus dans les lignages de Bruxelles, ni dans les livres de fief, il était frère naturel [natuerlyckc bnicder, dit-on en 1499) d' Everard.

Dépouillé, par l'illégitimité de sa naissance, des avantages que lui assurait son origine, Valentin Van Orley demanda à une profession libérale les moyens de soutenir son existence. Celle-ci se passa, d'ailleurs, dans l'obscurité. On sait seulement qu'il alla s'établir à Anvers et qu'il fut admis maître peintre, en i 5 i 2, dans la gilde de Saint-Luc. 11 y reçut successivement comme apprentis, en cette même année, François De Muntere, en i5 16, Coppin ou Jacques Lammens, et, en iSi/, Joachim Van Molle. En 1627, il était de nouveau fixé à Bruxelles et y mourut

en i532 au plus tard. Né en 1466, Valentin Van Orley épousa à l'église de Sainte-Gudule : d'abord, le i3 mai 1490, Marguerite Van Pynbroeck, qui cessa de vivre vers i5oi, et, le 26 avril i5o2, Barbe Van Cappenberghe. Il eut de ces deux unions un grand nombre d'enfants : Philippe, Marguerite, femme de l'ébéniste Pierre Van der Bossche, Bernard, Everard, Gomar et Anne. Tous ses fils se vouèrent également à l'art de la peinture et furent la souche d'une nombreuse lignée d'artistes, qui ne s'éteignit que dans la première moitié du xviii« siècle.

Par leurs occupations favorites, par leurs alliances, les fils de Valentin prirent rang dans la bourgeoisie plébéienne de Bruxelles. Ils ne perdirent pas toutefois le souvenir de l'antique noblesse de leur origine, car les noms des aînés d'entre eux semblent empruntés à la branche principale de leur famille. Sire Bernard Van Orley fut alors bailli de Nivelles, depuis l'année 1497 jusqu'en iSoq, et était en outre panetier du roi de Castille et d'Aragon, Philippe le Beau. Quant à son fils Philippe, il remplit aussi les fonctions de bailli de Nivelles, depuis iSog jusqu'à sa mort, arrivée le 18 décembre i554, et exerça à plusieurs reprises des commandements militaires d'une grande importance. On ne trouve pas que ces deux seigneurs aient favorisé leurs parents moins fortunés. On ne possède pas davantage de renseignements sur les maîtres auxquels s'adressèrent les fils de Valentin Van Orley. L'école de peinture de Bruxelles ne brillait pas, à cette époque, d'un éclat bien vif; à l'exception des Van Laethem, des Van Coninxloo, aucun peintre de cette ville n'est cité. Il était réservé à Bernard Van Orley de changer cette situation et de renouer à Bruxelles cette chaîne d'illustrations qui, inaugurée au xv^ siècle par Roger Van der Weyden, devait se continuer depuis avec un vif éclat.

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