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Bernardin de Saint-Pierre

Quand on parcourt la collection des portraits de Bernardin de Saint-Pierre, on assiste à une singulière métamorphose. Celui de Lafitte, gravé en 1805, du vivant du modèle par conséquent, nous montre un beau vieillard au visage long et aux traits accentués, dont les cheveux blancs tombent en mèches sur ses épaules. Le regard a plus d'acuité que de douceur, et plusieurs rides verticales, placées entre les sourcils, décèlent une humeur incommode. Cet homrne-là n'est certes pas le premier venu; mais on n'est point surpris qu'il ait eu beaucoup d'ennemis.

En 1818, quatre ans après la mort de Bernardin

de Saint-Pierre, une œuvre moins réaliste commence à idéaliser sa physionomie pour la postérité. Une gravure de Frédéric Lignon, d'après un dessin de Girodet, le représente plus jeune, dans une attitude inspirée. Quelque chose de céleste est répandu sur sa figure innocente, qu'entoure une abondante chevelure, bouclée avec art et couvrant les épaules. Tout, dans ce second portrait, est arrondi, amolli, et ce n'est encore qu'une sorte d'entrée en matière. Le type créé par Girodet devient plus angélique et insignifiant à chaque nouvelle reproduction. Les yeux s'agrandissent, les traits s'effacent, c'est un héros de romance, c'est un adolescent rêveur et sentimental, c'est le Bernardin de Saint-Pierre apocryphe qu'une vignette du temps de la Restauration nous fait voir assis devant une chaumière, les yeux au ciel et le mouchoir à la main, tandis que son chien lève sur lui un regard attendri et qu'une

— <■ le contemple avec ravissement. La Légende l'a décidément emporté sur l'histoire. A une figure originale et énergique s'est substituée une silhouette fadasse et légèrement ridicule.

C'est rendre service aujourd'hui à l'auteur de Paul et Virginie que de le traiter sans ménagements. Il est temps de le ressusciter tel qu'il apparut aux contemporains, avec son front plissé el SOI! expression inquiète, de peur que le Bernardin de Saint-Pierre douceâtre inventé par les âmes sensine fasse oublier toul à fait le vrai, celui qui osait quereller les philosophes et tenir tête à fin-

stitut. On goûte mieux son œuvre, sachant qu'elle ne jaillissait pas d'une âme purement élégiaque, mais d'un esprit réfléchi et tenace, qui savait ce qu'il voulait et qui n'a point joué au hasard son rôle d'écrivain précurseur.

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre, en 1737, d'une famille où il y avait peu de bon sens et de grandes prétentions. Le père se croyait de souche noble et ne cessait d'entretenir ses enfants de leurs illustres aïeux. Il avait trois fils et une fille. L'un des fils prit au sérieux la gloire de sa maison, ne put supporter les déboires qui l'attendaient dans le monde, et devint fou. La fille refusa tous les partis avec dédain, s'en repentit trop tard et finit ses jours dans l'obscurité et la tristesse. La mère était bonne et sans vanité, mais elle avait beaucoup d'imagination. Bernardin aimait à raconter une conversation qu'ils avaient eue ensemble, lorsqu'il était petit, sur le blé. Mme de Saint-Pierre lui avait expliqué que, si chaque homme prenait sa gerbe de blé, sur la terre, il n'y en aurait pas assez pour tout le monde, et tous les deux en avaient conclu « que Dieu multipliait le bled dans les greniers ». C'est déjà le système des Études de la Nature, et il n'est pas besoin de se demander de qui Bernardin tenait sa manière de raisonner.

Malgré le grain de sottise qui gâtait une partie de la famille, c'était un intérieur à souhait pour le bonheur des enfants. La vie y était modeste et l'on n'v méprisait point les amis humbles. Une servante à

l'ancienne mode, la vieille Marie, y tenait sa place, donnait son avis et gâtait les enfants. Un capucin, le frère Paul, apportait des dragées et mettait la maison en joie par ses histoires, qui ne témoignaient pas dune religion morose. Les études étaient un peu décousues, les récréations délicieusement bourgeoises. On jardinait, on jouait dans les greniers, on barbotait au bord de la mer, on se battait avec les polissons de la rue, ni plus ni moins que si Ton n'avait pas eu foi aux nobles ancêtres. De temps en temps, on se faisait mettre par la vieille Marie une multitude de papillotes à l'amidon, qui empesaient les cheveux et remplissaient la bonne femme d'admiration; on prenait ses habits du dimanche et l'on allait voir la marraine de Bernardin, Mme de Bayard. C'étaient de beaux jours.

Mme de Bayard était une comtesse ruinée et un peu trop emprunteuse, mais qui avait été à la cour de Louis XIV et avait connu la grande Mademoiselle. C'est dire que M. de Saint-Pierre devait à ses rêves aristocratiques de lui faire « nommer » l'un des siens, selon l'expression du temps. L'honneur d'être son filleul échut au futur écrivain, qui ne fut pas long à apprécier sa bonne fortune. Mme de Bayard était une belle vieille, qui avait conservé dans la misère une politesse noble et des airs de reine. Béduite aux expédients et contrainte alors d'oublier sa fierté, elle se redressait dès qu'elle avait quelque argent et se hâtait de donner une fête

à <en\ qui l'avaient obligée de leur bourse. Sa

grâce et ses grandes manières les subjuguaient. Us faisaient cercle pour entendre ses récits de

M. le Prince le héros, de Louis XIV amoureux et

galant, de la grande Mademoiselle vieillie et encore en larmes au souvenir de l'ingrat Lauzun, des merveilles de Versailles et des fêtes de nuit romanesques sur le grand canal de Fontainebleau. Elle contait si bien, elle avait tant d'esprit et de bonté souriante, qu'elle leur ôtait à tous la force de lui jamais réclamer leur argent.

Elle déployait les mêmes grâces pour séduire le premier venu, fût-ce un enfant, de sorte qu'elle apparaissait à son filleul comme une créature à part, éblouissante et adorable. Il n'ignorait pas son dénuement; il lui était même arrivé, la voyant en larmes, de lui glisser son unique pièce blanche sous son coussin; mais elle n'en planait pas moins pour lui dans un monde supérieur. Elle lui représentait, sous ses loques, l'élégance suprême, et il avait raison. Elle parlait comme personne au Havre ne savait parler, et il s'envolait en l'écoutant dans le pays du bleu, peuplé de grands princes et de belles princesses qui accueillaient Mme de Bavard avec distinction. Lui-même devenait un grand seigneur et comblait sa chère marraine de richesses. Il aurait fallu avoir l'âme bien basse pour ne pas préférer de si beaux rêves à des étrennes, et d'ailleurs la vieille comtesse faisait des présents comme elle donnait des fêtes, au moment le plus inattendu. M. de Saint- Pierre la respectait. Elle eut une grande influence,

et toujours bienfaisante, sur la première éducation du petit Bernardin.

L'enfant n'était pas très facile à manier. Quelqu'un qui a bien connu Bernardin de Saint-Pierre et qui l'a beaucoup aimé et admiré *, disait qu'il réunissait à lui seul les défauts et les qualités de ses frères et de sa sœur, lesquels n'étaient déjà ni ordinaires ni commodes, sauf peut-être le plus jeune des garçons. C'était une race nerveuse, pleine d'ambition, prompte à l'illusion et ressentant avec amertume les déceptions et les injustices. « Une seule épine, disait Bernardin, me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. » Il n'exagérait pas. La nature l'avait admirablement façonné pour la souffrance.

Dès ses premières années, il se montra très inégal. Son père n'y comprenait rien. L'enfant était souvent perdu dans les nuages ou absorbé dans la contemplation d'un brin d'herbe, d'une fleur, d'une mouche. Un jour que M. de Saint-Pierrre lui faisait admirer les flèches de la cathédrale de Rouen, il s'écria dans une sorte d'extase : « Bon Dieu' qu'elles volent haut! » Il n'avait vu que les hirondelles tournoyant dans les airs. Son père le li.ut.iit d'imbécile, le trouvait singulier et indiscipliné, et .M de Saint-Pierre était pourtant bien loin de se douter de ce qui se passail dans la tête de son petit

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