‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 2 sur 19 · Aimé Mutin, auteur de la grande biographie intitulée · texte numérisé non relu

Aimé Mutin, auteur de la grande biographie intitulée

Mémoire sur la vie et les œuvres de J.-ll. Bernardin de Saint- Pierre 1 vu), in-8, 1820),

garçon. Celui-ci avait déniché dans un cabinet un énorme in-folio contenant « toutes les visions des ermites du désert », tirées de la Vie des Saints. Il en avait fait sa lecture habituelle et y avait découvert que Dieu vient au secours de tous ceux qui l'invoquent. Il n'avait donc rien à craindre de ses maîtres, ni de ses parents, ni de la vieille Marie, ni de personne. Il pouvait s'abandonner en paix à ses beaux songes et s'isoler dans le monde idéal où son imagination ne lui montrait que caresses, fleurs et soleil. En cas de besoin, il appellerait Dieu à son aide, et Dieu le tirerait de là.

Il l'appelait, en effet, et Dieu venait, comme il vient toujours vers celui qui l'invoque avec confiance. Un jour que sa mère l'avait puni injustement, il supplia le ciel de lui ouvrir la porte de son cachot et de faire éclater son innocence. La porte resta fermée, mais un rayon de soleil perça soudain les nuages et illumina la fenêtre. Le petit prisonnier tomba à genoux et fondit en larmes dans un transport d'allégresse. Le miracle était accompli. C'est avec un rayon de soleil que Dieu a toujours ouvert les cachots de ses enfants.

Mais plus la Providence lui témoignait d'intérêt, plus il était ingouvernable. Cet enfant si doux, si compatissant aux animaux, devenait passionné et violent lorsque les lieurts de la réalité le jetaient hors des gonds, on pourrait presque dire hors de lui-même. Le père sévissait, et c'est alors que la marraine intervenait. Elle qui comprenait tout, elle

trouvait son filleul intéressant, et elle le consolait doucement. En même temps, elle calmait et rassurait ses parents. Il lui dut d'être rappelé d'exil après une innocente escapade qui avait terrifié la famille. Il lui dut une partie de ses maîtres. Il lui dut le livre qui décida du tour de ses idées et dont la trace se retrouve dans toute son œuvre : Robinson Crusoé.

Mme de Bavard lui en avait fait cadeau dans un moment où l'on jugeait urgent de changer le cours de ses pensées. Il n'avait pas douze ans, et il voulait à toute force se faire capucin, depuis que le frère Paul l'avait emmené dans une tournée à pied en Normandie. Le voyage avait été un enchantement perpétuel et une longue bombance. On logeait dans les couvents, dans les châteaux, chez les gros paysans, et ce n'était partout que festins et caresses. Le frère Paul racontait des histoires tout du long de la route, le temps était beau, les prés en fleur, et le petit Bernardin adorait la nature, que personne alors ne s'avisait de regarder, excepté un autre rêveur qui l'avait trouvée « morte aux yeux di s hommes » et qui était justement en train de la ressusciter. Mais le jeune Saint-Pierre ignorail le nom de .I.-.I. Rousseau. Il savait seulement qu'à la campagne " l'air <si pur, la vue riante, lemarcher doux, le vivre facile »; qu'il venait d'être très heureux et qu'il ne voulait plus faire autre chose à l'avenir que d'écouter les bois el de regarder pousser les plantes [1 décida en lui-même de prendre le froc et le bâton,

afin de passer le reste de ses jours à vagabonder dans les sentiers, et, rentré au logis, il annonça sa résolution. Son père se moqua de lui. Sa marraine lui donna Robinson.

Cette lecture eut une grande influence sur sa carrière. Elle lui suggéra l'idée de sa fameuse île, où Vendredi était remplacé par un peuple que Bernardin de Saint-Pierre ramenait « à l'innocence des premiers jours du monde » par la sagesse de ses lois et l'exemple de sa sensibilité. Plus il y réfléchissait, plus l'entreprise lui semblait praticable et digne d'employer les forces d'un homme, tellement qu'après avoir servi de jouet à son imagination, elle devint le but de son existence. Au bout de quelques mois, n'y tenant plus d'impatience, il obtint de s'embarquer pour la Martinique sur le vaisseau d'un de ses oncles. Il lui semblait impossible qu'on ne rencontrât pas dans tout l'Océan quelque île déserte, dont il se ferait roi. Ce fut pourtant ce qui arriva. Il rentra au Havre très désappointé, mais non découragé. En attendant une autre occasion, il mûrissait ses plans, où la suppression des collèges tenait une grande place. Les années ne firent que le confirmer dans son dessein, et nous le verrons consacrer la meilleure partie de sa jeunesse à chercher son île; ses grands voyages n'eurent pas d'autre objet. Ne l'ayant pas trouvée, il voulut du moins montrer aux foules ce qu'elle aurait été, et s'essaya obstinément à la décrire. L'un des fruits de ce bienheureux entêtement s'appelle Paul et Virginie. On comprend que Bernardin ait

toujours gardé une vive reconnaissance à sa marraine et à Robinson.

Ce fut encore Mme de Bayard qui intervint, au retour de la Martinique, pour qu'il achevât ses humanités. M, de Saint-Pierre ne s'en souciait point, découragé qu'il était par la façon de travailler capricieuse et déraisonnable de ce fils fâcheux. Il céda pourtant et l'envoya chez les jésuites de Caen, qui achevèrent l'œuvre commencée par la Vie des Saints et Robinson Crusoé. Ils faisaient lire à leurs élèves les récits de leurs missionnaires, et ces grands voyages aux pays étranges, ces aventures héroïques, ces souffrances glorieuses, ces martyrs, ces miracles achevèrent d'embraser l'imagination du petit Bernardin. Il ne travaillait plus, ne jouait plus, ne parlait plus, tout entier à son idée fixe d'être missionnaire, lui aussi, afin de faire de beaux voyages et d'être martyr. Le père jésuite auquel il se confia sourit, mais ne le découragea point. M. de Saint- Pierre se hâta de le fair • revenir, et la vieille Marie sortit au-devant de lui, en dehors de la ville, pour lui dire les larmes aux yeux : « Vous voulez donc vous faire jésuite? » Ce fut le premier coup porté à sa vocation. Le chagrin de sa mère et les discours du frère Paul achevèrent de l'ébranler, et il ne lut plus question d'être martyr.

I! avait lait une perte irréparable pendanl son séjour a Caen. Mme de Bayard «tait morte. 11 n'y eut plu- désormais personne pour verser l'apaisement dans ce ca-ur inquiet et ombrageux, Il lut de

plus en plus vrai que « toutes ses sensations devenaient aussitôt des passions », et il chercha plus que jamais un refuge contre la réalité dans des rêveries que son âge rendait périlleuses. Avide de solitude, isolé au milieu de ses camarades, il s'absorbait dans des projets chimériques et dépensait au profit des fantômes de son imagination les vagues attendrissements qui l'oppressaient.

Une autre perte lui fut également funeste, bien que par des causes très différentes. Sa mère mourut pendant qu'il terminait ses études à Rouen. Avec Mme de Saint-Pierre disparurent les joies paisibles et les douceurs du foyer domestique. Son fils s'étonna d'abord, aux premières vacances, de ne plus avoir envie de retourner à la maison. C'était un sentiment si nouveau et si pénible. L'année suivante, il vint à Paris avec l'intention de se faire ingénieur. Il y était depuis un an, lorsqu'il apprit que son père était remarié et ne comptait plus aider ses fils. L'un d'eux était marin, un autre militaire. Bernardin se trouva seul sur le pavé de Paris, sans argent et presque sans amis. Sa véritable éducation allait commencer. Il avait vingt-trois ans, une jolie figure, beaucoup de sensibilité, l'imagination tendre et vive, du courage et mauvais caractère.

Presque tous ses biographes ont déploré l'emploi qu'il fit de son temps jusqu'à la trentaine et au delà. Il est de fait qu'aux yeux des personnes sages, amies des carrières régulières avec avancement à date fixe, ses débuts dans le monde doivent paraître absurdes,

et même coupables. On ne gâche pas plus sottement son avenir. Son excuse est qu'il n'en avait pas l'intention, Il se donnait au contraire beaucoup de peine pour avoir des places et croyait de tout son cœur être un employé modèle; mais l'instinct, plus fort que la raison, le rejetait sans cesse hors d'une voie qui n'était pas la sienne. lia exprimé très heureusement, dans un de ses ouvrages \ le combat qui se livre en pareil cas dans une âme fortement douée.

Il vient de dire que, chez les bêtes, c'est de l'instinct inné et permanent de chaque espèce que dépendent le caractère, les moeurs et peut-être la physionomie de l'animal. « Les instincts si variés des animaux, poursuit-il, semblent répartis à chaque homme en particulier en affections secrètes et innées , qui influent sur toute sa vie : notre vie entière n'en est pour chacun de nous que le développement. Ce

tffections qui, lorsque notre état leur est contraire, nous inspirent des constances inébranlables et nous livrent, au milieu de la foule, des luttes perpétuelles et malheureuses contre les autres et contre nous-mêmes. » Bernardin de Saint-Pierre connaissait par expérience ces luttes contre l'instinct. Il avait eu, grâce à elles, la bonne chance de ne réussir a rien pendanl douze ans et d'être enfin contraint à s'abandonner, de désespoir, aux « affections secrètes el innées < qui le destinaient a prendre la plume. Mais les personnes sages ne lui onl jamais pardonné

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