‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 10 sur 19 · Lettre à Hennin, 20 uctubre · texte numérisé non relu

Lettre à Hennin, 20 uctubre

gaieté entrait dans les yeux par toutes les fenêtres. L'escalier était dans la cour, à droite. On montait au quatrième, sous le toit, et l'on trouvait quatre petites pièces lumineuses, d'où la vue plongeait sur un quartier champêtre. Ce n'était que jardins, vergers, couvents, maisonnettes paisibles, un grand ciel par-dessus et un horizon très profond. Bernardin de Saint-Pierre se sentit délivré. Il écrivit à Hennin une lettre qui est un chant d'allégresse. Il lui disait :

« J'irai vous voir à la première violette; j'aurai bien près de cinq lieues à aller; j'irai gaiement, et je compte vous faire une telle description de mon séjour, que je vous ferai naître l'envie de m'y venir voir et d'y prendre une collation. Horace invitait Mécène à venir manger dans sa petite maison de Tivoli un quartier d'agneau et boire du vin de Falerne. Comme il s'en faut bien que ma fortune approche de sa médiocrité d'or, je ne vous donnerai que des fraises et du lait dans des terrines, mais vous aurez le plaisir d'entendre les rossignols chanter dans les bosquets des Dames anglaises, et leurs jeunes novices folâtrer dans leur jardin. » (7 février 1781.)

Une autre année, avril embaume l'air et Hennin a promis de venir dîner dans le donjon. Son ami lui annonce le menu : « des viandes simples, parmi lesquelles se trouvera un grand pâté que veut me donner Mme Mesnard, du vin naturel, mais d'un bon naturel, d'excellent café et du punch que je fais

supérieurement, soit dit sans vanité ». Il s'agit de prendre jour. « La nature doit faire les principaux frais de cette petite fête; ainsi j'attends quelle ait tapissé de verdure les parterres et pavoisé de feuillages et de fleurs les bosquets d'arbres de mon paysage. Si vous étiez un homme qui l'observiez, je vous dirais : Mettez-vous en route dès que vous verrez le marronnier jeter ses girandoles; mais vous n'observez que les mouvements des puissances humaines. Mandez-moi donc quel est le jour », etc.

Le dîner fut aussi joli que l'invitation. On en parla à Versailles, et de belles dames regrettèrent tout haut de ne pas avoir été invitées.

Le donjon aurait semblé à beaucoup un séjour haïssable. On y gelait en hiver, on y rôtissait en été, et chaque coup de vent menaçait de l'emporter. Bernardin de Saint-Pierre, rêveur opiniâtre, conserva toute sa vie le plus tendre et le plus fidèle souvenir à son logis aérien : « C'est là, écrivait-il dans son âge mùr, que j'ai éprouvé les plus douces jouissances de ma vie, au milieu d'une solitude profonde et d'un horizon enchanteur. J'y serais peutêtre encore si, par caprice, on ne m'avait obligé d'en sortir pour le détruire; ce fut là que je mis la dernière main à mes Études de la Nature et que je les ai publiées f. » Et c'est là qu'il faut le voir pour lui rendre justice, après les fâcheux tableaux de tout à l'heure.

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