Préambule de V Arcadie
Barine. — Bornardin do SaintP-ierre. 6
seau. Ce fut ce voyage du Forez qui m'ôta mon illusion. Jusqu'à ce temps-là, il ne se passait point d'année que je ne relusse YAstrée d'un bout à l'autre : j'étais familiarisé avec tous ses personnages. Ainsi la science nous ôte nos plaisirs l. »
C'était au bois de Boulogne, assis sous un arbre, que Jean-Jacques Rousseau enseignait à son disciple étonné à ne pas prendre YAstrée pour un livre historique. Il lui dit aussi avec beaucoup de modestie qu'il se sentait incapable de gouverner la république de leurs rêves communs; que tout ce qu'il pourrait faire serait d'y vivre. Cette déclaration piqua Bernardin de Saint-Pierre. Il crut y sentir une critique et s'étendit avec feu sur les vertus sublimes .de ses futurs sujets, qui les rendraient faciles à gouverner. Mais, tout en disputant, il se dégoûta de VArcadie, la mit de coté, et en utilisa les matériaux pour ses Etudes. La postérité n'a pas lieu de le regretter. Les débris qui nous sont parvenus donnent l'idée d'un ouvrage où les idées sont fausses et les personnages de convention. On y lit par exemple : « A sa timidité, on voyait bien que c'était une bergère ». C'est le contraire dans la réalité, et Saint-Pierre le savait mieux que personne, lui qui avait trotté à pied par
1. Bernardin de Saint-Pierre rapporte ainsi la conversation, I);ms Ja réalité, Rousseau n'avait pas visité le Forez il avait été tenté d'y aller, mais il fut détourné de son projet par <■ une hôtesse » qu'il consulta but la roule à suivre et dont les descriptions l'empêchèrent - d'aller chercher des Dianes <•( des Sylvandres chez un peuple de forgerons <■ . Confessions ^ année \~.Vl.
toute la Normandie, en quête de modèles pour s< héros, avant de tracer le portrait de la belle Cyanée, de Tirtée son père et de leur hôte Amasis. Ses rustiques semblent peints par un bel esprit qui imite maladroitement Fénelon. Il fit sagement d'y renoncer.
D'après sa correspondance , les Etudes de la Nature avaient été commencées en 1773. Le plan en était alors gigantesque. Il raconte à la première page qu'il voulait « écrire une histoire générale de la nature, à l'imitation d'Aristote, de Pline, du chancelier Bacon et de plusieurs modernes célèbres ». Il s'était mis au travail, mais il avait reconnu, en considérant un fraisier, qu'il n'aurait jamais le temps d'observer tout ce qu'il y a sur le globe. Bien que la page sur le fraisier soit classique, il est bon de la relire pour tâcher de concevoir son effet sur des lecteurs qui étaient passés jusqu'alors sur notre admirable terre en sourds et en aveugles, sans entendre bruire sa vie, sans voir son prodigieux et éternel enfantement.
« Un jour d'été,... j'aperçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fenêtre, de petites, mouches si jolies, que l'envie me prit de les décrire. Le lendemain, j'y en vis d'une autre sorte, que je décrivis encore. J'en observai, pendant trois semaines, trente-sept espèces toutes différentes; mais il y ni vint, à la lin, en si grand nombre el d'une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très amusante, parce que je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d'expression.
« Les mouches que j'avais observées étaient toutes
distinguées les unes des autres par leurs couleurs, leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d'argentées, de bronzées, de tigrées, de rayées, dé bleues, de vertes, de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban; d'autres, allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir; elle étincelait à d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques-unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre; d'autres, de courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant à la manière des papillons ; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volants de papier.... Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs; d'autres, simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout à fait inconnues; car les unes allaient et venaient dans un mouvemenl perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. 11 y en avait beau*coup d'immobiles, <i qui étaienl peut-être occupa i s, comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres
insectes qui étaient attirées sur mon fraisier; i»ll< ^ que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme, c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons ; enfin, les araignées qui, pour attraper ces différentes proies, tendaient leurs filets. dans le voisinage. »
Il prit ensuite le microscope, plongea son regard dans le monde des infiniment petits, et vit qu'il n'avait pas d'autre borne que l'imperfection de nos instruments; chaque feuille du fraisier était un petit univers, où des créatures invisibles à l'œil nu naissaient, vivaient et mouraient. Faisant alors réflexion que sou fraisier serait infiniment plus peuplé s'il n'était pas dans un pot, au milieu des fumées de Paris; qu'il ne l'avait d'ailleurs observé qu'à une seule heure du jour et dans une seule saison, il en conclut que l'histoire complète d'une seule espèce de plantes, où seraient comprises ses relations avec le monde animal, suffirait pour occuper plusieurs naturalistes, Sa pensée se porta sur le nombre immense des plantes et des animaux connus, sur le peu d'attention qu'on avait prêté jusqu'ici à leurs instincts, leurs parures, leurs amitiés et inimitié-, de manière que presque tout restait à rechercher. Il lit un retour sur la faiblesse de son entendement, et
s'avoua vaincu d'avance. Bien éloigné de pouvoir embrasser cet ensemble formidable qu'on appelle la création, il se sentait incapable d'expliquer ses parties détachées. « Toutes mes idées, écrivait-il à Hennin, ne sont que des ombres de la nature, recueillies par une autre ombre. » Il se comparait aussi à un enfant qui a creusé un trou dans le sable, avec une coquille, pour y renfermer l'eau de la mer. Ainsi il abandonna son projet d'histoire générale et se rabattit à des ambitions plus en rapport avec ses forces, se déclarant satisfait s'il avait donné à ses lecteurs quelques plaisirs nouveaux, et étendu leurs vues dans le champ infini et mystérieux de la nature. Toutefois, si l'ouvrage n'était offert au public que réduit et mutilé, son objet subsistait. Les Etudes de la Sature étaient destinées à paraphraser la première partie du Traité de l'existence de Dieu, de Fénelon, et tout spécialement le chapitre n, intil lié : Preuves de l'existence de Dieu, tirées de la con- < dération des principales merveilles de la nature. Bernardin de Saint-Pierre était né religieux de cœur dans un siècle qui avait « perdu !<■ goût de Dieu », selon l'expression de Bossuet, d<- sorte que les croyants eux-mêmes manquaient d'élan et de tendresse. 11 avait été bercé avec le mot célèbre de Voltaire : « Il faut une religion pour le peuple », et n'avait jamais pu prendre son parti d'entendre répéter autour de lui qu'en effet « la religion esl le partage du peuple, et comme un moyen politique imaginé pour le contenir » [Etudes). L'athéisme lui
semblait un amoindrissement de notre être, un retranchement de ses sensations les plus nobles
de ses émotions les plus élevées. « Il n'y a que la religion, disait-il, qui donne à nos passions un grand caractère. » Et il contait à ce propos que le jour où il avait senti le plus vivement la « majesté divine » de la douleur, c'était en contemplant une paysanne du pays de Caux prosternée au pied d'un calvaire, un jour de tempête, et priant les mains jointes, les yeux levés au ciel, pour une barque en danger. Le xvir siècle n'aurait pas admis qu'on crût ainsi en Dieu par des raisons poétiques. Les esprits étaient alors plus graves, et les grands directeurs spirituels du temps des Bossuet et des Bourdaloue, sans parler des jansénistes, auraient été indignés de la religion sentimentale de Bernardin de Saint-Pierre. Mais le xvme siècle avait appris à être moins difficile, et ces choses-là lui paraissaient sublimes.
Il faut dire qu'on était bien las des raisonnements et de la philosophie. L'idée qu'on pouvait chercher la vérité par des voies moins ennuyeuses était faite pour plaire. Il y avait si longtemps qu'on vivait comme le chartreux des Harmonies : « Un jour, un de nies amis fut voir un chartreux; c'était au mois de mai. Le jardin du solitaire était couvert de fleurs dans les plates-bandes et sur les espaliers. Pour lui, il s'était renfermé dans sa chambre, où l'on ne voyait goutte. « Pourquoi, lui dit mon ami, avez-vous « fermé vos volets? — C'est, lui répondit le charte treux, afin de méditer sans distraction sur les attri-
« buts de Dieu. — Eh ! pensez-vous, reprit mon ami. en « trouver de plus grands dans votre tête que ne vous « en montre la nature au mois de mai? Croyez-moi, « ouvrez vos volets et fermez votre imagination. »
Ouvrez vos volets et fermez vos livres, criait le nouveau venu dans le domaine des lettres. La nature est la source de tout ce qu'il y a d'ingénieux, d'utile, d'aimable, de beau, mais elle veut être contemplée avec simplicité de cœur. C'est pour notre bonheur qu'elle nous a caché les lois de sa toute-puissance, et il y a une sorte d'impiété étourdie à vouloir pénétrer trop avant dans ses mystères. Nous y échouons d'ailleurs toujours, et nos efforts imprudents n'aboutissent qu'à ajouter le brouillard de nos erreurs au nuage dont elle voile sa divinité. Prenons notre parti de ne pas être dans le secret du « cabinet d cieux », et, contents de regarder la nature à l'ouvrage, observons son travail sans esprit de système et en oubliant ce que les savants et les académie- ont décidé et décrété dans un but de doctrine. Sa puissance toujours jeune et active est le spectacle 1<- plus extraordinaire et le plus admirable que nous offre l'univers. Le même " esprit de vie » qui a tiré notre monde du chaos continue sous nos yeux à faire éclore les germes; c'est lui qui répare les blessu des plante- ri recouyre leurs plaies de nouvelles écorces. < m von- dit que la nature entante .m hasard, produisant pêle-mêle et indifféremment les bien- et les maux et annulant 1<- biens par ce désordre? Moi, je vous dis que pas un brin d'herbe n'a été tait
au hasard et que le moindre Ciron témoigne d'une intelligence et d'une bonté souveraines. Je vous dis aussi que cette intelligence et cette bonté n'ont eu qu'une préoccupation : vous; qu'un but : votre bonheur* Dieu a fait la nature pour l'homme et l'homme pour Lui. L'homme est la lin de tout sur la terre, ei les preuves en fourmillent.
Une grande portion des Etudes est employée à accumuler ces preuves. Je ne crois pas qu'il existeun autre partisan des causes finales aussi intrépide. Rien ne l'arrête dans sa démonstration, ni les laits, ni l'absurdité, ni le ridicule. C'est ainsi parce qu'il fallait pour le bonheur de l'homme que ce fût ainsi : Bernardin de Saint-Pierre ne sort jamais de là. Je ne dirai pas qu'il se moque de la science; il a la prétention d'être un esprit scientifique et de redresser ses prédécesseurs, y compris Descartes et Newton; je dirai seulement qu'il en parle comme un homme qui voudrait s'en moquer.
Notre terre a donc été pétrie, modelée et découpée par Dieu, en vue de nos besoins et de notre agrément. Il n'est pas une montagne dont la hauteur, la largeur et l'emplacement n'aient été calculés par l'infinie sagesse au mieux de nos intérêts. L'une est destinée à nous rafraîchir par ses glaces, l'autre à nous garantir du vent du nord, une troisième à produire un courant d'air salutaire; nous appellerons cette dernière éolienne. Les îlots de rochers semés aux abords des rivages et vulgairement nommes écueils sont les fortifications de la Providence, ?>aiis
lesquelles nos côtes seraient démolies par l'Océan. Ceux qu'on aperçoit à l'embouchure des cours d'eau « présentent aux fleuves des. canaux qui ont des directions différentes, afin que, si les vents ou les courants de la mer barraient un de leurs débouchés, leurs eaux pussent s'écouler par un autre ». Il va de soi que Dieu ne s'y reprend pas à plusieurs lois pour faire une œuvre parfaite. La création a donc été définitive du premier jour, et Bernardin de Saint-Pierre supprime les lentes révolutions, dues à l'action des forces naturelles, qui, selon quelquesuns, altèrent incessamment le relief du globe. Ce relief est immuable. Il est sans exemple que la mer ait « creusé aucune baie, ni détaché aucune partie du continent » ; que les fleuves aient « formé, à leur embouchure dans la mer, des bancs de sable et des langues de terre » ; que des ports anciens aient été comblés, des îles détruites ou des montagnes dénudées et abaissées. A la vérité, les ouvrages de Di< n, comme ceux des hommes, sont sujets à usure et ont besoin de réparations; mais le divin architecte ne chôme jamais et travaille sans relâche à les entretenir, de sorte que cela revient au même. Les moyens qu'il emploie pour « réparer » nous échappenl souvenl par leur simplicité même. Quel promeneur n'a maudit les tourbillons de sable <>u de poussière <|ii<' le vent soulève sur les grèves et but certains plateaux arides? Il se sérail émerveillé plutôt, s'il avait su qu'il assistait au départ défi
matériaux désignés par la Providence pour refaire
un sol aux montagnes rongées par les eaux. Sable et poussière sont transportés au sommet des pics sur l'aile des orages, grâce aux « attractions fossiles » des montagnes.
Il y avait six ans que les Époques de la Nature de Buffon avaient paru, quand Bernardin de Sainl- Pierre offrit au public cet étonnant système du monde. Il fallait un certain courage pour retarder aussi délibérément.
La théorie des causes finales poussée ainsi à l'outrance crée de grands embarras au déiste. Ce n'est pas une mince affaire que d'expliquer à l'avanta de la Providence tout ce qu'il y a sur la terre, sans exception. Tant de choses paraissent inutiles, et tant d'autres nuisibles. Saint-Pierre ne désespéra pas de leur trouver à toutes une raison d'être, tirée du bonheur de l'humanité. Il y alla bravement, sans s'inquiéter de faire rire à ses dépens, et avec une ardeur de conviction qui convainquit beaucoup de ses lecteurs et presque toutes ses lectrices. On avait alors l'esprit peu scientifique.
A quoi servent les volcans? Il n'a échappé à personne que les fleuves sont pour ainsi dire les égoûts des continents. Les « huiles, les bitumes et les pitres des végétaux et des animaux » sont charriés par les cours d'eau jusqu'à la mer, où tous les corps achèr v.ut de se dissoudre, ((.livrant sa surface de matières grasses qui ne s'évaporent point, car elles résistent à l'action de l'air. Sans l'intervention de la Providence, l'Océan tout entier, depuis >i longtemps que
le monde existe, sérail aujourd'hui souillé de ces huiles infectes. Mais la Providence fît les volcans, et les eaux furent purifiées. En effet, les volcans « ne viennent point des feux intérieurs de la terre, mais ils doivent aux eaux leur naissance et les matières qui les entretiennent. On peut s'en convaincre en remarquant qu'il n'y a pas un seul volcan dans l'intérieur des continents, si ce n'est dans le voisinage de quelque grand lac, comme celui du Mexique. » La nature, obéissant à l'impulsion divine, a « allumé ces vastes fourneaux sur les rivages de l'Océan », afin que les huiles dont nous avons parlé, y étant attirées par un phénomène que l'auteur n'explique pas, lussent brûlées, comme les mauvaises herbes d'un jardin sont brûlées à l'automne par le jardinier diligent. « On trouve, à la vérité, des laves qui sont dans L'intérieur des terres; mais une preuve qu'elles doivent leur origine aux eaux, c'est que les volcans qui les ont produites se sont éteints quand les eaux leur ont manqué. Ces volcans s'y sont allumés, comme ceux d'aujourd'hui, par les fermentations végétales et animales dont la terre fut couverte
après le déluge, lorsque les dépouilles de tant de forêts et de tant d'animaux, dont les troncs et les ossements se trouvent encore dans nos carrières, nageaient a la surface de L'Océan, et formaient des dépôts monstrueux que le- courant- accumulaienl dans Les bassins des montagnes, •> De façon «pn- Les anciens cratères des montagnes d'Auvergne prouvent «pie tous Lei volcans sont au bord de l.i mer.
Les inondations servent à se promener en bateau et à pêcher. C'est pourquoi les nations qui habitent les bords de l'Amazone, de l'Orénoque et d'une foule d'autres fleuves, sujets à déborder, considéraient les inondations comme des bénédictions du ciel avant l'arrivée des Européens, qui ont faussé Leurs idées : « Etait-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d'eau qu'elles pouvaient parcourir sans peine, en tout sens, dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l'Orénoque, déterminées par ces avantages, avaient pris l'usage étrange d'habiter le sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. » Malgré l'épithète d'étrange, on sent qu'il regrette ces mœurs pittoresques et qu'il ne lui déplairait point de voir les habitants des bords de la Loire nicher dans leurs peupliers, avec les pies et les geais.
Les bêtes de proie débarrassent la terre des cadavres qui. -ans elles, ne tarderaient pas à l'infecter : « Il périt chaque année, de mort naturelle, au moins la vingtième partie des quadrupèdes, la dixième des biseaux, et un nombre infini d'insectes, dont la plupart des espèces ne vivent qu'un an. Il y a même des insectes qui ne vivent que quelques heures, tri que l'éphémère. » Cettr immense destruction aurait \it»- fait de corrompre l'air et l'eau, sans l'ninoni-
brable armée de fossoyeurs créée et entretenue par la nature pour nettoyer la surface du globe. Saint- Pierre en trace une description qui est merveilleuse de couleur et de verve : « C'est surtout dans îes pays chauds, où les effets de la corruption sont le plus rapides et le plus dangereux, que la nature a multiplié les bêtes carnassières. Les tribus des lions, des tigres, des léopards, des panthères, des civettes, des onces, des chacals, des hyènes, des condors, etc., viennent y renforcer celles des loups, des renards, des martres, des loutres, des vautours, des corbeaux, etc. Des légions de crabes dévorants sont nichées dans leurs sables; les caïmans et les crocodiles -ont en embuscade dans leurs roseaux; des coquillages d'espèces innombrables, armés d'outils propres à sucer, à percer, à limer et à broyer, hérissent les rochers et pavent les lisières de leurs mers; des nuées d'oiseaux de marine volent à grands cris au-dessus de leurs écueils, ou voguent tout autour, au gré des lames, pour y chercher (!«■ la proie; les murènes, les bécunes, Les carangues, et toutes les espèces de poissons cartilagineux qui ne vivent que de chair, tels que les hygiennes, les longs requins, les larges raies, les pantoufliers, les polypes, armés de ventouses, et toutes les variétés des chiens <lr mer, y nagent en foule, sans cesse occup dévorer lés débris des corps qui y abordent. La nature appelle encore les insectes pour hâter (a destruction. Les guêpes, armées de ciseaux, en découpent les chairs, les mouches en pompent les liqueurs,
(es vers marins en dépècent les os — Les débris
de. tous ces corps, après avoir servi de pâture aux tribus innombrables des autres poissons, dont les uns ont les becs faits en forme de cuiller, et d'autres en chalumeau, pour ramasser jusqu'aux miettes de cette vaste table, enfin réduits par tant de digestions en flegmes, en huiles, en bitumes, et joints aux pulpes des végétaux qui descendent de toutes parts dans l'Océan, reproduiraient dans ses eaux un nouveau chaos de putréfaction, si les courants n'en portaient aux volcans la dissolution, que leurs feux achèvent de décomposer et de rendre aux éléments. C'est pour cette raison, comme nous l'avons déjà indiqué, que les volcans... sont tous dans le voisinage de la mer ou des grands lacs. »
Heureux les poètes, car ils peuvent déraisonner impunément. Avec toutes ses idées baroques, Bernardin de Saint-Pierre a donné comme personne la sensation de l'activité de la nature et du fourmillement qui couvre le sol, s'agite dans la terre, emplit les airs et la mer.
Il avait bien prévu qu'on lui opposerait les souffrances infligées par les bêtes de proie, grandes et petites, aux animaux vivants et aux hommes mêmes. L'objection ne l'embarrasse point. En ce qui touche les animaux, elle s'évanouit d'elle-même à la soûle condition de considérer les choses d'un peu haut. « A la vérité , dit-il , plusieurs espèces de hèles carnassières dévorent les animaux tout vivants.... Remontons au grand principe de la nature. Elle n'a
rien fait en vain. Elle destine peu d'animaux à mourir de vieillesse, et je crois même qu'il n'y a que l'homme à qui elle ait donné de parcourir la carrière entière de la vie, parce qu'il n'y a que lui dont la vieillesse soit utile à ses semblables. A quoi serviraient, parmi les bêtes, des vieillards sans réflexion à des postérités qui naissent avec toute leur expérience? D'un autre côté, comment des pères décrépits trouveraientils des secours parmi des entants qui les quittent dès qu'ils savent nager, voler ou marcher? La vieillesse serait pour eux un poids, dont les bêtes Féroce* les délivrent. » Ajoutez que la mort est pour eux peu douloureuse. C'est d'ordinaire pendant la nuit, et au milieu du sommeil, qu'ils sont croqués. « Ils ne joignent à ce moment fatal aucun des sentiments qui le rendent si amer à la plupart des hommes, les regrets du passé et les inquiétudes de l'avenir. Leurs âmes insouciantes s'envolent dans les ombres de la nuit, au milieu dune vie innocente, et souvent dans les illusions de leurs amours. » C'est très joliment dit. On n'a par malheur jamais réu^i. depuis le temps qu'on y tache, à persuader aux mangés que c'est pour leur bien.
L'objection relative à l'homme est anéantie ■• la même aisance. Les animaux d<- proie ne sont point .1 craindre pour l'homme. D'abord, la plupari ne sortent que la nuit. Il- ont des cara tères saillants «pii les annoncent, avanl même qu'on puissi les apercevoir. Les uns ont de fortes odeurs de musc, comme la martre, la «i\ i tte, I' dile : d'auti
des voix perçantes, qui se font entendre la nuit de fort loin, comme les loups et les chacals; d'autres ont des couleurs tranchées, qui s'aperçoivent à de grandes distances sur la couleur fauve de leur peau . telles sont les raies obscures du tigre et les taches foncées du léopard. Tous ont des yeux qui étincellent
dans les ténèbres Ceux mêmes qui attaquent le
corps humain ont des indices remarquables. Ils ont, ou des odeurs fortes, comme la punaise, ou des oppositions de couleur sur les lieux où ils s'attachent, comme les insectes blancs sur les cheveux, ou la noirceur des puces sur la blancheur de la peau. « Et les puces des nègres ?
Les puces ne se contentent pas d'être noires. Elles sont utiles au point de vue de l'économie politique, en obligeant « les riches d'employer ceux qui n'ont rien à entretenir comme domestiques la propreté autour d'eux ». Au surplus, la grêle détruit beaucoup d'insectes, aidée de son allié l'ouragan. Le tremblement de terre n'est pas moins nécessaire et utile; sa fonction est de purifier l'atmosphère. Grêle, ouragan, tremblement de terre — autant de bienfaiteurs méconnus , faute de nous être pénétrés jusqu'aux moelles de ces vérités fondamentales : le bonheur de l'homme est la première loi du monde ; « tout ce qui est possible n'existe pas; il n'y a d'existant que ce qui est utile relativement à l'homme ».
En voici encore des preuves que Bernardin de Saint-Pierre juge frappantes. La nature a fabriqué le hideux scorpion pour nous être un épouvantail
Barine. — Bernardin de Saint-Pierro. '
salutaire et nous éloigner des lieux humides et malsains , son séjour ordinaire. Elle a donné quatre mamelles à la vache, qui ne porte qu'un veau, et douze mamelles à la truie, qui nourrit jusqu'à quinze petits, parce que, le genre humain aimant le lait et la charcuterie, il fallait préparer la vache à nous donner « la surabondance de son lait », et la truie « celle de ses petits ».
Que dire des « prévoyances royales » de la Divinité lorsqu'elle veut agir sur nos cœurs et les préparer à la patience, ou les ouvrir aux sentiments doux? Chacun de nous a pleuré un chien et s'est demandé pourquoi ces fidèles animaux avaient la vie courte. Ecoutez la réponse : « Si le chien de la maison met a 1 désespoir, par sa mort, nos enfants dont il a été le commensal et le contemporain, sans doute la nature a voulu leur donner, par la perte d'un animal si digne des affections du cœur humain, les premières expériences des privations dont la vie humaine est exercée ». L'exemple du melon et celui de la citrouille sont encore plus caractéristiques. Tandis que la plupart des fruits sont taillés pour la bouche de L'homme, comme les cerises et les prunes, ou du moins pour sa main, comme les poires et les pommes, le melon, beaucoup plus gros et divisé par côtes, s< tnble destiné à être mangé en famille ». Quant à L'énorme citrouille, la nature désire qu'on la partage avei voisins; c'est le fruit sociable par excellence.
Malgré tant de bienfaits, nous entendons notre impie accuser la nature et blasphémer La Pro-
vidence. Nous nous en prenons au ciel quand nous souffrons, quand il nous manque ceci ou cela, comme si la Providence pouvait être en défaut, et comme si nous n'étions pas les seuls auteurs de nos maux. Un peu de foi, un peu de confiance, et nous serions soulagés, mais nous n'en avons pas, et nous courons à notre perte par ignorance et incrédulité, ainsi qu'il advint un jour à des hommes descendus sur une île déserte, où il n'y avait pas de cocotiers. La mer ne tarda pas à jeter « sur la côte plusieurs cocos germes : comme si la Providence avait voulu les engager, par ce présent utile et agréable, à rester dans cette île et à la cultiver ». Remarquez que ce n'était pas le hasard des courants, car les courants marins sont réguliers, et ceux qui abordaient cette île avaient eu le temps, depuis la création du monde, de la semer de toutes leurs graines. « Quoi qu'il en soit, ils plantèrent ces cocos, qui, dans l'espace d'un an et demi, poussèrent des tiges de quatre pieds de hauteur. Un bienfait si marqué du ciel ne fut pas capable de les retenir dans cette île heureuse. Un désir inconsidéré de se procurer des femmes les força de l'abandonner, et les précipita dans une longue suite d'infortunes, auxquelles la plupart ne purent survivre. Pour moi, je ne doute pas que, sils eussent eu dans la Providence la confiance qui/s lui devaient, elle n eût fait parvenir des femmes dans leur ile déserte, comme elle y avait envoyé des cocos. »
La Providence a pris aussi des soins touchants
des animaux. Les épines desi^i*eewwfc4ÉMLDuissons
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BIBLIOÏHEOA J ^ rtav'vensyj-
protègent les petits oiseaux dans leurs retraites et accrochent pour leurs nids la laine des moutons. Les hermines ont le bout de la queue noir « afin que ces petits animaux tout blancs, marchant sur la neige où ils laissent à peine des traces de leurs pattes, pussent se reconnaître lorsqu'ils vont à la suite les uns des autres, dans les reflets lumineux des longues nuits du Nord ». Les animaux à poil ont en général le ventre blanc, parce que la couleur blanche tient plus chaud que les autres et « qu'il faut plus de chaleur au ventre pour la digestion et les autres fonctions; au contraire, la tête est partout la plus fortement colorée, surtout dans ceux des payé chauds, parce que cette partie a le plus besoin de fraîcheur dans l'économie animal ». C'est aussi pour cette dernière raison que plusieurs oiseaux des régions chaudes sont coiffés d'aigrettes et de panaches qui les ombragent. Enfin toutes lés bêtfcs, sans exception, trouvèrent la table mise <l<s le premier jour de la création, même celles qui ne se nourrissent que de charognes : « Au sein des forêts nouvelles naquirent des arbres antiques, afin que les insectes et les oiseaux pussent trouver des aliments sous leurs vieilles écorces; Des cadavres firent créés pont les animaux carnassiers. Il dut naître dans ions les règnes des êtres jeunes, vieux, Vivants, mourants. » Il y a toutefois une différence essentielle dans la conduite de la Providence envers les animaux <i enyers l'homme. Dieu a s< >i n de nous pour nousmêmes* ' t il n'a soin d<"- animaux <>u des plantes)
que par rapport à nous et dans la mesure où ils nous sont utiles ou agréables. Bernardin de Saint- Pierre ne tarit pas en remarques à l'appui de ces diverses opinions et nous pourrions multiplier 1< -s citations; mais ce qui précède donne suffisamment l'idée de son explication de l'univers.
Au premier abord, on est tenté de hausser les épaules et de plaindre les causes finales d'avoir rencontré un avocat capable de telles niaiseries. A la réflexion, on est bien obligé de convenir qu'une fois le principe concédé, il n'y a aucun moyen de s'arrêter sur la penle. Pourquoi admettre la cause finale que voici et rejeter celle-là? Si le monde est combiné en vue du bonheur de l'homme, ne faut-il pas expliquer l'utilité des teignes et des charançons après celle de la laine et du blé? Et si nous y voyons, comme Saint-Pierre, un moyen de forcer les accapareurs à vendre leurs marchandises, de peur que le pauvre n'aille nu et ne meure de faim, n'avons-nous pas le droit de soutenir que notre argument en vaut un autre et que vous seriez en peine d'en présenter un meilleur? En somme, Bernardin n'a fait que développer Fénelon, qui avait aussi subordonné la création à l'homme et avait été conduit par là, malgré tout son esprit, à affirmer que les étoiles ont été (ailes pour nous éclairer; que le chien est né pour nous « donner une image agréable de société, d'amitié, de fidélité et de tendresse p ; que les bêtes féroces sont destinées à « exercer la hardiesse, la iowr ci l'adresse du genre humain «, Entre Fenelon ,-t Saint-
Pierre, comme entre tous les partisans déterminés des causes finales, ce n'est qu'une question du plus ou moins d'ingéniosité, et Saint-Pierre était très ingénieux. « Je ne crois pas, écrivait Grimm, qu'aucun homme se soit encore avisé de reconnaître ou d'attribuer à la Providence plus d'attentions fines, plus de recherche de goût, plus de délicatesse de sentiment. Cette idée est poussée au-delà de toutes les mesures, et fait tomber quelquefois l'auteur dans la niaiserie, dans des futilités bizarres et puériles.... Son livre n'est qu'un long recueil d'églogues, d'hymnes et de madrigaux en l'honneur de la Providence1. » Les Études de la Nature font encore mieux comprendre la vivacité avec laquelle Buffon repoussait les causes finales.
On aurait fort étonné Bernardin de Saint-Pierre si on lui avait dit qu'il travaillait à préparer des générations de pessimistes en attribuant à la Providence des soins et des précautions de nourrice à l'égard de l'homme. Rien n'était plus éloigné de ses intentions, et rien n'est pourtant plus exact, du moment que ses ouvrages ont réussi dans le public et exercé une influence sur les esprits. L'homme convaincu que son bonheur est la tâche de Dieu lui fait aussitôt un devoir de réussir. Malheureux, il n'a pas de patience pour endurer, parce qu'il se croit lésé par la Providence. L'horreur de l'injustice double sa souffrance et il maudit le Ciel, qui