CorretpondanCe littéraire, avril
n'a pas respecté ses droits. Ce serait faire trop
d'honneur à Bernardin de Saint-Pierre que de le n adre responsable de la tournure d'esprit assombrie et amère de nos contemporains, mais il y a certaine*
ment aidé, car sa philosophie aboutit fatalement, pour quiconque réfléchit, à démontrer la faillite de la Providence.
Il avait bien aperçu la difficulté et senti qu'il ne suffit pas de répéter un très grand nombre de fois : Tout est pour le mieux dans le meilleur des monde s. Quand on a fini de le répéter, le mal n'est ni supprimé ni expliqué. Bernardin de Saint-Pierre fut trop heureux de se raccrocher ici à son siècle, auquel il avait tourné le dos pendant ses attendrissements religieux, et d'expliquer les souffrances de l'humanité, dans un monde créé parfait, par des raisons empruntées aux Diderot et aux Jean-Jacques. Il écrivit donc : « L'homme naît bon : c'est la société qui fait les méchants, et c'est votre éducation qui les prépare ». L'homme naît bon : voyez les sauvages qui, seuls -iule globe, possèdent encore « les vraies vertus ». L'homme bon est heureux aussi longtemps qu'il ne s'écarte pas de « la loi naturelle »; voyez encore les Sauvages, dont la félicité est parfaite, de l'aveu des missionnaires, tant qu'ils n'ont pas eu commerce avec les nations policées. La société « fait les méchants par des lois stupides et féroces, qui méconnaissent et bravent celles de la nature et nous précipitent dans des abîmes de maux. Notre éducation prépare jeunes gens à être à leur tour des méchants,
parce qu'elle est fondée sur l'idée fausse dont s'inspire toute notre civilisation : elle développe l'intelligence au lieu de développer le cœur. La nature « ne veut pas l'homme ingénieux et superbe; elle le veut heureux et bon ».j C'est donc aller contre ses fins que de nous buter à inventer des systèmes scientifiques qui a dépravent le cœur », au lieu de cultiver chez nos enfants les sentiments doux et tendres. Nous commettons là, tous les jours de notre vie, une erreur criminelle, dont les funestes conséquences sautent aux yeux. Considérez ce qu'est devenu l'homme sous l'influence de cette civilisation qui nous remplit d'orgueil :
« La nature,- qui l'avait fait pour aimer, lui avait refusé des armes, et il s'en est forgé pour combattre ses semblables. Elle présente à tous ses enfants des asiles et des festins; et les avenues de nos villes ne s'annoncent au loin que par des gibets. L'histoire de la nature n'offre que des bienfaits, et celle de l'homme que brigandage et fureur. » Et plus loin : « 11 y a beaucoup de terres qui n'ont jamais été cultiv mais il n'y en a point de connue des Européens qui n'ait été souillée du sang des hommes. Les solitudes mêmes de la mer engloutissent dans Leurs abîmes des vaisseaux chargés d'hommes, coulés à fond par d'autres hommes. Dans les villes en apparence si florissantes par leurs arts et leurs monuments, I ois gueil et la l'use, la superstition el l'impiété, I.» violence et la perfidie Boni sans cesse aux prises, et remplissent de chagrins leurs malheureux habitants.
Plus la société y est policée, plus les maux y sont multipliés et cruels. »
Bernardin de Saint-Pierre avait son Rousseau sur sa table quand il lançait ainsi l'anathème contre la civilisation et les sciences. Il a parfois des expressions qui rappellent de près le Discours sur les lettres, les sciences et les arts et le Discours sur F inégalité parmi les hommes. Malheureusement pour sa thèse, ses colères éloquentes contre notre état social sonnent faux. On sent que ce sont des artifices de rhétorique, qui l'aident à sortir de l'impasse des causes finales et lui ouvrent une voie pour aborder enfin devant le public son rôle de législateur. L'occasion était unique de montrer à la France ce qu'elle avait perdu à l'impéritie de ses ministres, qui laissaient moisir dans leurs cartons les mémoires de M. de Saint-Pierre. Nous revenons ainsi à Robinson Crusoé, à la colonie idéale et à ces fameuses lois de la nature qu'il s'agit de mettre en regard des codes fabriqués par les hommes.
Les lois de la nature sont des lois « morales » et a sentimentales ». Elles comprennent en première ligne tous les sentiments nobles et bons que Dieu a mis dans nos cœurs. Autant la raison est une faculté misérable et inférieure, autant le sentiment fait la gloire et la force de l'humanité. Celle-ci lui doit tout ce qu'elle a jamais accompli de grand et de beau : « La raison produit beaucoup d'hommes d'esprit, dans les si.clfs prétendus policés; et le sentiment, des hommes de génie, dans les siècles prétendus barbares. La rai-
son varie d'âge en âge, et le sentiment est toujours le même. Les erreurs de la raison sont locales et versatiles, et les vérités de sentiment sont constantes et universelles. La raison fait le moi grec, le moi anglais, le moi turc; et le sentiment, le moi homme et le moi divin.... A la vérité, la raison nous donne quelques plaisirs; mais si elle nous découvre quelque portion de Tordre de l'univers, elle nous montre en même temps notre propre destruction, attachée aux lois de sa conservation; elle nous présente à la fois les maux passés et les maux à venir.... Plus elle s'étend au loin, plus, en revenant à nous, elle nous rapporte de témoignages de notre néant; et, bien loin de calmer nos peines par ses recherches, elle ne fait souvent que les accroître par ses lumières. Le sentiment, au contraire, aveugle dans ses désii<. embrasse les monuments de tous les pays et de tous les temps ; il se flatte, au milieu des ruines, des combats et de la mort même, de je ne sais quelle existence éternelle; il poursuit, dans tous ses goûts, les attributs de la Divinité, l'infinité, l'étendue, la durée, la puissance, la grandeur et la gloire; il en mêle les désirs ardents à toutes nos passions; il leur donne ainsi une impulsion sublime; et, en subjuguanl notre raison, il devient lui-même le plus noble cl le plus délicieux instinct de la vie humaine. Il faut corriger Descartes et dire : « Je sens, donc j'exisie ». L'apothéose du sentiment « aveugle dan- ses désirs » et indomptable dans leur poursuite, qui
« Subjugue notre raixui o et QOUS lail agir par nnpul-
sion, ressemble fort à une apothéose de la | »a^ — i < n et y a mené en effet. Quelques-unes des racines < e George Sand plongent ainsi dans la Fade sensibilité du siècle dernier, mais on sait déjà qu'il n'était | as à la portée de Bernardin de Saint-Pierre de calculer les conséquences tant soit peu reculées de ses principes. Il rêvait sans la moindre inquiétude d'un monde uniquement gouverné par le sentiment et débarrassé de l'odieuse raison. Aucun danger ne pouvait menacer cette société régénérée, puisque son réformateur faisait un tri parmi les sentiments communs à l'humanité et n'admettait à régner que la pitié, l'innocence, l'admiration, la mélancolie, l'amour. Un pareil choix promettait à la terre une suite d'idylles. Quant aux mauvais sentiments, tels que la haine, la cupidité, la jalousie, l'ambition, il n'y avait pas à en tenir compte et à craindre leurs usurpations : ils disparaîtraient de la surface de la France sitôt qu'on aurait adopté le plan d'éducation placé à la fin des Études de la Sature.
Il n'est tel que de venir à son heure. Aux abords de la Révolution, on écoutait ces sortes de choses avec componction, bien loin d'en sourire. Elles semblaient aussi sages que belles. Personne ne doutait de soi en fait de vertu et de bonté, et l'on se délectait à la peinture des émotions délicieuses qui attendaient la nouvelle société. Bernardin de Saint-Pierre s'était attaché à en tracer des tableaux séduisants, < t ses efforts nous ont valu des analyses de sentiment que leur date rend très intéressantes.
Son chapitre de la mélancolie est un des plus eu-
rieux. La mode de la mélancolie était de fraîche date, et il s'évertue à rechercher la source de ce sentiment caressant, le plus doux et le plus chéri des poisons de l'âme. Il en entrevoit le danger, carie mot voluptueux revient plusieurs fois sous sa plume : « Je ne sais, dit-il, à quelle loi physique les philosophes peuvent rapporter les sensations de la mélancolie. Pour moi, je trouve que ce sont les affections de l'âme les plus voluptueuses. » C'est très fin et très vrai. Plus loin, à propos des gens qui essayent de se donner artificiellement les sensations de la mélancolie, il écrit : « Nos voluptueux font construire des ruines artificielles dans leurs jardins Les tombeaux ont fourni
aux poésies d'Young et de Gessner des images pleines de charmes ; nos voluptueux en font construire de factices dans leurs jardins. » Il est lui-même « un voluptueux » quand il console ses tristesses en s'abandonnant à la mélancolie que lui inspire le mauvais temps : « Il me semble alors que la nature se conforme à ma situation, comme une tendre amie. Elle est d'ailleurs toujours si intéressante, sous quelque aspect qu'elle se montre, que, quand il pleut, il me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me paraît d'autant plus belle qu'elle me semble plus affligée Pour éprouver ces sentiments, j'ose dire voluptueux, il m- faut pas avoir des projets de promenade, dé visite, de chasse ou de voyage, qui nous mettenl alors de forl mauvaise humeur, parce que nous sommes
contrariés.... Il faut, pour jouir du mauvais temps, que notre âme voyage et que notre corps repose. „
LES « ÉTUDES DE LA NATURE ». lnf»
Il y a déjà une grande science de la mélancolie dans ces lignes. Elles sont d'un « voluptueux » raffiné, qui s'entend à faire donner aux sensations agréables leur maximum de jouissance. On est tout déçu de trouver à leur suite une série de morceaux prétentieux dans le goût du temps, où Bernardin de Saint-Pierre explique le plaisir des tombeaux par le sentiment de l'immortalité de l'âme, et le plaisir de la ruine par celui de l'infini du temps. J'y remarque pourtant un effort pour intéresser le lecteur aux ruines gothiques et naturelles, ce qui pouvait compter pour une hardiesse au temps de la manie des jardins peuplés de fabriques grecques et romaines : faux temples, faux tombeaux, fausses colonnes, fausses ruines ornées d'emblèmes allégoriques et d'inscriptions sentimentales. Bernardin de Saint-Pierre ne s'opposait pas à ce bric-à-brac classique, qui ne lui plaisait que trop, mais il avait, de plus que ses contemporains, le sens du pittoresque, et il en résultait des échappées romantiques, comme la description du château de Lillebonne.
Le château est perché sur une hauteur et commande une vallée : « Les hauts murs qui forment son enceinte sont écornés aux angles, et sont si couverts de lierre, qu'il y a peu d'endroits où l'on aperçoive leurs assises. Du milieu de leurs cours, où je ne crois pas qu'il soit facile de pénétrer, s'élèvent de hautes tours crénelées du sommet desquelles sortent de grands arbres, qui paraissent dans les airs comme une épaisse chevelure. On aperçoit çà et là, à travers
les tapis de lierre qui en couvrent les flancs, des fenêtres gothiques, des embrasures et des brèches qui en font apercevoir les escaliers, et qui ressemblent à des entrées de cavernes. On ne voit voler autour de cette habitation désolée que des buses qui planent en silence; et si 1 on y entend quelquefois la voix d'un oiseau, c'est celle de quelque hibou qui y fait son nid.... Quand je me rappelais, à la vue de ce manoir, qu'il était autrefois habité par de petits tyrans qui... exerçaient de la leur brigandage sur leurs malheureux vassaux, et même sur les passants, il me semblait voir la carcasse et les ossements de quelque grande bête féroce. » Cette fin est d'un homme qui, à défaut du sens historique, a du moins l'imagination historique.
L'amour lui inspire une jolie page sur l'épanouissement de tous les êtres dans la saison d'aimer. La plante ouvre ses fleurs, l'oiseau revêt son plus beau plumage, les bêtes féroces emplissent les forêts de rugissements, et l'âme du jeune homme « reçoit toute son extension ». Elle ouvre ses fleurs, elle aussi, et exhale ses parfums de générosité, de candeur, d'héroïsme, de foi sainte. L'amour la pare de grâces ineffables en prenant chez elle « tous les caractères de la vertu ». C'est une métamorphose éblouissante, et c'est un peu un déguisement, car des vertus qui ne sont qu'une transformation <1<- l'amour courenl grand danger de s'évanouir avec l'âge d'aimer, comme les babils de parade <l<' certains oiseaux des Indes, prêtés par la nature seulement pour 1» temps des
noces. Bernardin de Saint-Pierre remarque qu'en effet les jeunes gens ont de la pudeur « et que la plupart de nos vieillards n'en ont point du tout, parce qu'ils ont perdu le sens de l'amour ». Gloire au sentiment qui nous élève ainsi au-dessus de nousmêmes! C'est déjà beaucoup que d'avoir éprouvé de certaines choses une fois dans sa vie.
L'admiration est une autre des lois morales par lesquelles la nature, laissée à elle-même, gouverne la terre. L'auteur lui rattache les Plaisirs de l'Ignorance, qu'il déclare incomparables. L'ignorance est le bienfait suprême de la Divinité, le chef-d'œuvre de la nature, « la source intarissable de nos plaisirs ». Nous lui devons les jouissances exquises du mystère. Elle nous dérobe nos maux, embellit nos biens par l'illusion, défend la poésie du monde contre la science : « C'est la science qui a fait descendre la chaste Diane de son char nocturne ; elle a banni les hamadryades des antiques forêts , et les douces naïades des fontaines. L'ignorance avait appelé les dieux à ses joies, à ses chagrins, à son hyménée et à son tombeau : la science n'y voit plus que les éléments. Elle a abandonné l'homme à l'homme, et l'a jeté sur la terre, comme dans un désert. » Toutes les époques qui repoussent le surnaturel se reconnaîtront dans cet homme abandonne à f homme et se sentant dans un désert.
Il fallait s'en tenir là et ne glorifier l'ignorance que par des raisons poétiques. Bernardin de Saint- Pierre a tout gâté en insistant sur les méfaits de la
science. Il a voulu profiter de l'occasion pour écraser ses ennemis les académiciens, gens à systèmes, qui n'avaient jamais l'air de prendre ses théories au sérieux, et il affirme gravement que l'ignorance est le seul préservatif des erreurs où nous précipitent les « prétendues sciences humaines ». Quand on ne sait rien, on est sûr de ne pas savoir de sottises. Soit dit en passant, les travaux scientifiques de Bernardin de Saint-Pierre confirment cette maxime; s'il n'avait pas appris la géométrie, il n'aurait pas dit les absurdités qu'on verra tout à l'heure et qui le couvrirent de ridicule auprès des savants. Mais il ne songeait pas à lui en célébrant les avantages de la parfaite ignorance; on ne songe jamais à soi dans ces cas-là.
Après ce qui précède, on ne s'attend pas que l'étude tienne une grande place dans le plan d'éducation qui couronne les Eludes de la Nature et dont le but est de chasser tous les mauvais sentiments du cœur des Français. Pour commencer, Saint-Pierre supprime l'instruction de l'éducation des femmes, dont il prétend faire uniquement des ménagères et des amoureuses. L'amour est leur seule fin sur la terre, leur raison d'être, et l'expérience a prouvé que l'instruction n'y aidait pas : « Celles qui ont été savantes ont été presque toutes malheureuses en amour, depuis Sapho jusqu'à Ghristine, reine de Suède ». Ce n'est pas avec la théologie et la philosophie qu'on prend un homme; c'est par toutes Les séductions féminines» «-i c'est par la cuisine qu'on le
retient. « Un mari n'aime point à trouver un rival ni un docteur dans sa femme. » Un mari aime la bonne pâtisserie quand il se porte bien, la bonne tisane quand il est malade. Il aime le bon café au lait, les confitures dont « le jus brille comme le feu dèfc rubiâ », les fleurs confites dans le sucre, qui « étalent de plus vives couleurs que l'améthyse dans les rocbes de Golconde ». Il aime que la salle à manger soit bien éclairée, la partie de pêche bien organisée. Voyez Gléopâtre : c'est par ses talents de maîtresse de maison qu'elle a subjugué Antoine et fait oublier « la vertueuse Octavie, aussi belle que la reine d'Egypte, mais qui, en dame romaine, avait négligé les arts familiers aux femmes pour s'occuper d'affaires d'Elat. » Gardons-nous de faire de nos filles des Octavies. Point de livres; les meilleurs ne valent rien pour des femmes. Point de théâtre. Un maître à danser, un maître à chanter, des travaux à l'aiguille et la science du ménage : il n'en faut pas davantage à la jeune fille, dans l'intérêt de son propre bonheur. C'est ainsi qu'on prépare des familles unies, où le contentement engendre la bonté et rend la vertu facile1.
Les garçons laisseront là les études classiques, qui retardent en pure perte leur entrée dans' la vie