LKS DF.IX MARIAGES
l'aveu » et en fut récompensée : il consentir à l'épousera Il avait cinquante-cinq ans. elle en avait une vingtaine.
11 consentait, mais en posant ses conditions. Sa lettre à Mlle Didot est catégorique. 11 voulait un mariage secret. Il exigeait de plus que son beaupère lui achetât une île à Essonnes et lui bâtit une maison dans son île. « Avant que la maison soit bâtie et habitable, il s'écoulera trois mois : c'est xers ce temps que vos parents se retirent à Essonnes. Yous y serez avec eux, j'irai vous y épouser. J'aurai une maison, une île et une femme, sans que personne en sache rien k Paris. Je vous installerai dans mon île avec une vache, des poules et Madelon, qui s'entend à merveille à les élever. Vous y aurez des livres, des fleurs et le voisinage de vos parents. J'irai vous y voir, certes, le plus souvent que je pourrai. »
D'après la suite de la correspondance, l'arrangement ne fut pas du goût de Mlle Didot. Elle rêyaif de partager sa gloire, et il lui offrait d'être sa ménagère. Il n'insista pas pour le mariage secret, mais il ne céda pas sur l'article campagne, déclarant qu'il ne pouvait être heureux que là : « Lorsque mes affaires me forceront d'être à Paris, je v<>u< écrirai fréquemment. Vous serez la récompense de mes travaux: je viendrai oublier dans yotre sein les troubles de la ville. En attendant que je puisse vuavoir habituellement auprès de moi comme ma compagne, j'irai passer des semaines, de- mois entiers
auprès de vous. Voici mon plan de vie. Je me lèverai le matin avec le soleil. J'irai dans ma bibliothèque m'occuper de quelque étude intéressante. J'ai une multitude de matériaux à mettre en ordre. A dix heures, un déjeuner que vous aurez préparé vousmême {il y tient) nous réunira. Après déjeuner, je retournerai à mon travail. Vous pourrez m'accompagner si les soins du ménage ne vous appellent pas ailleurs; je suppose que vous vous en serez occupée le matin. A trois heures, un dîner de poisson, de légumes, de volaille, de laitages, d'œufs, de fruits produits par notre île, nous retiendra une heure à table. A quatre heures jusqu'à cinq, du repos, un peu de musique. A cinq, lorsque la chaleur sera passée, la pêche, ou la promenade dans notre île jusqu'à six. A six, nous irons voir vos parents et promener dans le voisinage. A neuf heures, un souper frugal. »
Mlle Didot comprit que c'était à prendre ou à laisser et se résigna à être la première servante de l'île d'Essonnes. Si elle avait conservé des illusions sur le rôle qui l'attendait, elle ne fut pas longue à les perdre. On a publié les lettres que son époux lui adressa après leur mariage. Voici le début dr la première, écrite pendant une course de Mine de Saint-Pierre à Paris :
« Je t'envoie, ma chère amie, un fil de fer pour mon locataire, le sac de nuit de ta mère, des pommes de terre et des betteraves que m n'aimes guère, ruais que le besoin peu! te rendre agréables. Si tu peux les partager avec !<■ citoyen M... jeune, tu me
LES DEUX MARIAGES. ]f,7
feras plaisir. En ce cas, tu enverras MadeloD les porter, et tu lui remettras aussi le iil de fer destiné à déboucher les conduits du puits de ma maison — »
Vient un long paragraphe sur des clous de plusieurs espèces, dont il a besoin pour ses ouvriers, et il poursuit : « Te souviens-tu combien j'avais de mouchoirs? il n'y en avait ici que onze ». En post scriptum : « Il n'y a pas du tout de sucre ici. Faismoi parvenir une livre de cassonade. »
Il ne l'avait pas prise en traître. Néanmoins le bonheur fut surtout pour lui dans cette première union. Il n'y mettait vraiment pas assez de coquetterie avec cette jeune femme qui avait plus de trente ans de moins que lui. Toujours des détails de ménage : envoie-moi des pommes,... fais semer des concombres,... n'oublie pas les haricots,... pourquoi avoir un porc quand nous manquons de pommes de terre?... Ce n'était pas la peine d'avoir épousé un poète! Pour lui, la campagne le ravissait et il sortait le moins possible de son île. Il s'efforçait d'ignorer les événements de Paris, afin de préparer en paix les Harmonies de la Nature : « Repoussant toutes les feuilles publiques, tous les livres qui auraient pu lui apprendre les fureurs de sa patrie, il se faisait une solitude de son enclos, et lorsque les brumes et les frimas, suspendus aux arbres dépouillés de leurs feuillages et de leurs oiseaux chanteurs, couvraient les campagnes de deuil, les églogues Je Virgile, Télémaque et le Vicaire de Wakefield lui rendaient dans un monde idéal le bonheur qui
n'existait plus sur la terre !. » Souvenons-nous de ce passage. Les circonstances dans lesquelles les Harmonies ont été composées expliquent l'ouvrage.
La mort de son beau-père le ramena bon gré mal gré à la réalité. Il y eut une liquidation onéreuse, des brouilles de famille, des tracas de tous genres. Puis Mme de Saint-Pierre mourut à son tour, laissant une fille, Virginie, et un fils, Paul. C'était un écroulement général.
Il y a des gens magnifiquement entêtés à être heureux. Bernardin eut le courage de recommencer la vie. A soixante-trois ans, il se remaria avec une jolie petite pensionnaire, Mlle Désirée de Pelleporc, dont il s'amusait à corriger les devoirs et qui fut éblouie à l'idée d'épouser l'auteur de Paul et Virginie. Il se trouva qu'il avait eu raison. Il n'est plus question de choux dans ses lettres à sa seconde femme. Bernardin est amoureux, il veut plaire, < t ce vieux barbon retrouve son imagination de vingt ans pour écrire à sa Désirée, sa «joie », ses « chères délices », ses « éternelles amours ». Elle est souffrante. « Ne t'afflige point; je travaillerai auprès de toi; je te consolerai par mon amitié; je baiserai tes pieds et les réchaufferai de mon amour. » Klle lui « et il se pâme d'adjuration : « Qh! que la dernière lettre esl plein»- de charme ! c'est un mélange enchanteur d'images priptanièrès, de tendresse, «le philosophie, de religion amoureuse. J'ai admiré ta dernière