‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 16 sur 19 · ŒUVRES DE VIEILLESSE. — LES DEUX MARIAGES · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE VIEILLESSE. — LES DEUX MARIAGES

SON INFLUENCE LITTÉRAIRE

Nous ne sommes pas à la moitié des Œuvres complètes, et notre tâche est presque terminée. Sauf quelques pages agréables, ou précieuses par les renseignements qu'elles contiennent, le reste aurait pu ne pas être publié; la gloire de l'auteur n'y aurait rien perdu. En 1789, au mois de septembre, parurent les Vœux d'un solitaire. Le début promettait un récit champêtre : « Le 1er mai de cette année 1789, je descendis, au lever du soleil, dans mon jardin, pour voir l'état où il se trouvait, après ce terrible hiver où le thermomètre a baissé, le 31 décembre, de 19 degrés au-dessous de la glace....

« En y entrant, je ne vis plus ni choux, ni artichauts, ni jasmins blancs, ni narcisses : presque tous mes œillets et mes hyacinthes avaient péri; mes figuiers étaient morts, ainsi que mes lauriers-lli\ m9j Barine. — Bernardin de Saint-Pierre. il

qui avaient coutume de fleurir au mois de janvier. Pour mes jeunes lierres, ils avaient pour la plupart leurs branches sèches et leur feuillage couleur de rouille.

« Cependant le reste de mes plantes se portait bien, quoique leur végétation fût retardée de plus de trois semaines. Mes bordures de fraisiers, de violettes, de thyms et de primevères étaient toutes diaprées de vert, de blanc, de bleu et de cramoisi; et mes haies de chèvrefeuille, de framboisiers, de groseilliers, de rosiers et de lilas étaient toutes verdoyantes de feuilles et de boutons de fleurs. Pour mes allées de vignes, de pommiers, de poiriers, de pêchers, de pruniers, de cerisiers et d'abricotiers, elles étaient toutes fleuries. À la vérité, les vignes ne commençaient qu'à entr'ouvrir leurs bourgeons; mais les abricotiers avaient déjà des fruits nom -

« A cette vue, je me dis » Ce qu'il se dit, ce

sont des réflexions sur les « intérêts du genre humain » et sur « les révolutions de la nature », lesquelles le font songer « à celles de l'Etat ».... « Et je me dis : Les royaumes ont leurs saisons comme les campagnes; ils ont leur hiver et leur été, leurs grêles et leurs rosées : l'hiver de la France esl passé, son printemps va revenir Alors, plein d'espérance, je m'assis au boni de mon jardin sur un petit banc de gazon et de trèfle, a l'ombre d'un pommier en fleurs, vis-a-vis une ruche dont les abeilles voltigeaient en bourdonnanl de t<>us côtés.... El je mu mis à taire des vœux pour ma patrie. » Nous

connaissons déjà ses vœux par les Etudes de la Nature. Ils n'avaient rien de bien neuf ou de bien hardi en l'an 1789, après la prise de la Bastille. Saint-Pierre demande que tous les emplois soient accessibles à tous, que la liberté individuelle soit assurée, qu'on mette fin aux abus du clergé, etc. Le livre n'eut point de succès et n'offre plus aucun intérêt; nous pouvons passer outre.

Deux ans après les Vœux d'un solitaire, en 1791, parut la nouvelle intitulée la Chaumière indienne. Une compagnie de savants anglais (encore les académies !) entreprend une encyclopédie. Chaque membre reçoit un questionnaire de trois mille cinq cents questions et part pour un pays différent, afin « d'aller chercher... des lumières sur toutes les sciences ». Le plus docte de la bande s'en va par terre aux Indes et rassemble en route une collection de manuscrits et de livres rares formant « quatre-vingt-dix ballots, pesant ensemble neuf mille cinq cent cinquante livres, poids de Troyes ». 11 s'entretient « avec les rabbins juifs, les ministres protestants, les surintendants des églises luthériennes, les docteurs catholiques, les académiciens de Paris, de la Crusca, des Arcades et de vingt-quatre autres des plus célèbres académies d'Italie, les papas grecs, les molhas turcs, les verbiets arméniens, les seidres et les casys persans, les sheics arabes, les anciens parsis, les pandects indiens », et il se préparait à se rembarquer pour Londres, ravi de posséder « une si grande cargaison de lumières », lorsqu'il s'aperçoit

que tout ce qu'il a appris, tout ce qu'il rapporte, ne fait qu'embrouiller et obscurcir les trois mille cinq cents questions de son questionnaire. Désespéré, il va consulter un brahme célèbre, qui se berne à lui apprendre que les brahmes savent tout et ne disent rien. Un orage l'oblige fort à propos à demander asile à un paria, dans sa chaumière, et cet homme lui en apprend plus en une heure sur la manière de trouver la vérité que toutes les académies du inonde ne l'avaient pu faire en plusieurs années. On devine que le paria ne savait ni lire ni écrire et que son secret consistait à étudier la nature « avec son cœur, et non avec son esprit ». Cette aimable bluette est contée avec légèreté et agrément.

Cependant la Terreur approchait, et, en dépit de quelques alertes, elle devait être l'un dés temps les plus paisibles de la vie de Bernardin de Saint- Pierre. Après quelques mois passés au Jardin des Plantes, dont il fut un instant directeur, il assista à la tourmente révolutionnaire du tond d'une retraite charmante, choisie par lui, arrangée par lui, et qu'il dut à la manie qu'ont les femmes d'épouser des hommes célèbres.

On n'a pas oublié que dès ses premiers succès littéraires il avait été demandé en mariage de plusieurs cotés. Après Paul et Virginie , lêâ dteurs romanesques et sensibles volèreni plus que jamais vers lui, et il se laissa enfin toucher. Là fille de son imprimeur, Mlle Félicité Didot, l'aimai! depuis longtemps, tëlle « ae craignit pas de lui en faire

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