‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 4 sur 19 · Aimé Martin · texte numérisé non relu

Aimé Martin

manqué par sa faute de faire le bonheur de l'humanité. La Russie avait perdu son attrait. Il n'y voyait plus que des sujets de dégoût et de colère et s'en voulait d'être venu si loin pour contempler « des esclaves » et « des infortunés ». Son métier l'ennuyait; il avait adressé au gouvernement russe des mémoires sur les positions militaires et les moyens de défense de la Finlande, où l'avaient appelé ses fonctions d'officier du génie, et ses travaux n'avaient pas eu meilleure fortune qu'en France ; personne n'y avait prêté attention. La mauvaise humeur le gagna, puis l'amertume, et il saisit le premier prétexte de donner sa démission et de repasser la frontière, afin de chercher ailleurs une « terre de liberté » où vécussent encore les vertus antiques. Une heureuse inspiration lui fit prendre dans cette pensée la route de la Pologne, dont le peuple était alors le plus opprimé et le plus misérable de l'Europe. A l'aspect de Varsovie, « il sentit dans son cœur les vertus d'un héros républicain ».

Elles n'y firent pas un long séjour. D'autres soins plus tendres ne devaient pas tarder à les y remplacer. C'est à Varsovie que se place le roman de sa jeunesse, l'aventure dont son imagination fit avec les années une passion dévorante, à laquelle il finit par croire lui-même, et que ses biographes ont racontée tantôt avec une vertueuse indignation, en l'accusant d'avoir vécu plus d'un an aux dépens d'une femme, tantôt avec le respect du aux grandes souffrances et aux infortunes imméritées. Par malheur

ou par bonheur, des lettres de lui, publiées pour la première fois il y a une trentaine d'années *, le font et moins coupable et moins digne de compassion. Ces lettres sont adressées à un ami de Russie, M. Duval, négociant genevois établi à Saint-Pétersbourg. Saint-Pierre y parle de ses amours avec l'indiscrétion de la jeunesse et la vanité d'un bourgeois pressé d'annoncer au monde qu'il a fait la conquête d'une princesse. Il est amusant de rapprocher ce compte rendu sincère, confirmé par la Correspondance publiée dans les œuvres complètes 2, du récit officiel, et non moins sincère, que le héros de l'aventure se plut dans sa vieillesse à répandre autour de lui. Il arriva à Varsovie le 17 juin 1764 et fut aussitôt reçu dans plusieurs maisons de la noblesse. Quelques semaines se passèrent en fêtes qui lui donnèrent des notions plus justes sur l'austérité polonaise et les « vertus antiques » du pays. Aussi ne fut-il pas long à avoir envie de s'en aller. Le 28 juillet, il écrit à son ami Hennin : « Vous trouvez ma position agréable; elle le paraît de loin. Mais si vous saviez dans quel vide je nage; si vous saviez combien toutes ces danses et ces grands repas m'étourdissent sans m'amuser! » Il prie ensuite M. Hennin de s'employer pour lui à Versailles et de lui faire donner une mission en Turquie, « le plus beau pays du monde », à ce qu'il a ouï dire.

1. Dans l'Appendice du tome VI des Causeries du lundi. lj. :', rolunies in-8, édités pur Aimé Martin; Taris, 1826, Ladvocut

Le 20 août, nouvelle lettre à M. Hennin, dans laquelle il se montre de plus en plus impatient de quitter la Pologne : « Si rien ne me retient ici, je partirai dans le commencement du mois de septembre pour... Vienne, car je m'ennuie de tant d'oisiveté, dont le moindre mal est de m'accoutumer à une vie molle ». Ce n'est certes point le langage d'un homme éperdument amoureux, et à qui l'on percerait le cœur en l'arrachant aux lieux où respire sa divinité. A en croire la légende, c'était pourtant le moment où Bernardin de Saint-Pierre surpassait les ardeurs de Saint-Preux et vivait la Nouvelle Héloïse, parce qu'il était dans sa destinée de réaliser tout ce que Rousseau s'était contenté d'écrire, aussi bien pour les romans que pour les plans de réforme sociale. Voici, en abrégé, ce que raconte la légende.

Parmi les personnes qui lui avaient ouvert leur porte, à Varsovie, se trouvait une jeune princesse nommée Marie Miesnik et remarquable par « son amour pour la vertu ». On voit que c'est tout à fait le point de départ de la Nouvelle Héloïse : un plébéien s'éprenant d'une patricienne. « Dès le premier jour, dit Aimé Martin, M. de Saint-Pierre éprouva le double ascendant de son génie et de sa beauté; elle devint aussitôt l'unique pensée de sa vie. » De son côté, la Julie polonaise ne fut point insensible. Nous passons sur les émotions qui remplirent et déchirèrent leurs âmes, jusqu'au jour béni et fatal où, surpris par l'orage dans une forêt solitaire, ils répétèrent la scène des bosquets de Glarens, en y

ajoutant des souvenirs de la grotte de Didon. « Elle s'abandonna comme Julie , et il fut dans le délire comme Saint-Preux », poursuit Aimé Martin, dont la phrase prouve à quel point la ressemblance avec la Nouvelle Héloîse était dans la tradition. De longues « ivresses » succédèrent à ces premiers transports. « Plus d'un an s'écoula dans l'oubli du monde entier », mais la famille de la princesse Marie s'irritait, comme la famille de Julie, de l'insolence de ce roturier qui osait aimer une Miesnik, et le dénouement fut un ordre de départ donné par l'amante à son amant, toujours comme dans Rousseau, et obéi avec les mêmes plaintes passionnées.

Voilà ce qu'était devenue, avec le temps et un peu de bonne volonté, l'aventure de Varsovie. Place maintenant à l'histoire.

On a vu tout à l'heure que rien n'attachait encore Bernardin de Saint- Pierre à Varsovie le 20 août 1764. Quinze jours après, le 5 septembre, il écrit à M. Duval, à Saint-Pétersbourg : « Je vous dirai, mon cher ami, car je ne vous cache rien. que j'ai fait ici une inclination qui pourrait méritef le nom de passion. Elle a produit de bons effets en ce qu'elle m'a guéri de mes vapeurs. C'est doue un bon remède à vous enseigner que l'amour, et Burtout L'amour satisfait. J'en ai lait une si douce expérience, que je vous en fais part comme d'un secret infaillible qui vous sera au^si utile qu'à moi. Mon hypocondrie est presque guérie.

c 11 y aurait de quoi tlatier mon amour-propre si je

vous nommais l'objet de mes feux. Mais vous savez que j'ai plus de délicatesse que de vanité. Aussi ai-je trouvé tout ce qui pouvait m'attacher, des grâces sans nombre, de l'esprit assez, tendresse réciproque.

«... Une autre fois vous en saurez davantage. Mais soyez persuadé que l'amour chez moi ne fait point de tort à l'amitié. »

Nous sommes loin du génie, loin de la beauté enivrante et des délices inouïes. Un jeune homme pressé de soucis se distrait et se délasse auprès d'une aimable personne qui a « de l'esprit assez » et qui ne lui est point cruelle. Il en est amoureux, très véritablement, mais d'une manière fort raisonnable, car il écrit le même jour à Hennin, alors à Vienne, que l'approche de la mauvaise saison l'oblige à prendre un parti et qu'il ne tardera guère à quitter Varsovie. En effet, le 26 septembre, il annonce son départ à Duval dans une lettre dont voici les passages essentiels :

« Mon très digne ami,... les offres que vous me faites, l'intérêt que vous prenez à moi, les soins de votre tendre amitié, sont pour mon cœur des objets éternels d'attachement. Je ne sais ce que le ciel me destine; mais jamais il n'a versé tant de joie dans mon âme. C'était peu de m'avoir donné un ami, l'amour ne m'a rien laissé à désirer; c'est dans votre sein que je répands mon bonheur

« ... Je ne vous nommerai pas la personne qui tient après vous le premier rang dans mon cœur*

Son rang est fort au-dessus du mien, sa beauté n'est point extraordinaire; mais ses grâces et son esprit méritent des hommages que je n'ai pu leur refuser. J'en ai reçu des services qui m'empêchent actuellement de profiter de vos offres. Ils m'ont été offerts si tendrement, que je n'ai pu m'empêcher de leur donner la préférence. Je vous prie de me le pardonner. J'ai accepté d'elle environ la valeur de la somme dont vous me faisiez offre....

« ... Je passe une partie de la nuit à vous écrire. Je pars demain, et mes malles ne sont pas encore prêtes. »

On est fâché d'apprendre qu'il avait accepté de l'argent de sa princesse. Son excuse, s'il en existait pour ces sortes de choses, serait dans la lettre de la Nouvelle Héloïse où Julie décide son amant, à force d'injures éloquentes, à recevoir de l'argent pour un voyage : « J'offense donc votre honneur pour lequel je donnerais mille fois ma vie? J'offense donc ton honneur, ingrat ! qui m'as vue prête à t'abandonner le mien? Où est-il donc, cet honneur que j'offense? dis-le-moi, cœur rampant, âme sans délicatesse! Ah! que tu es méprisable, situ n'as qu'un honneur que Julie ne connaisse pas! » etc, Saint-Preux avait cédé à ce torrent. Bernardin de Saint-Pierre imita son modèle en cela encore. Voilà où mènent les amours littéraires.

Il quitta Varsovie le 27 septembre, après un séjour de trois mois el quelques jours. Trois mois oour se rencontrer, s'aimer el se quitter, c'est \ rai-

ment le moins qu'on puisse mettre. Il y eut bien un épilogue, mais si fugitif!

Il était allé rejoindre M. Hennin à Vienne. Il y reçut une lettre de la princesse Miesnik, qui avait jugé convenable de lui peindre les douleurs de l'absence. Avec son ingénuité ordinaire, il la prend au mot, monte en voiture, rentre à Varsovie sans s'être annoncé, tombeau milieu d'une fête, est accueilli par des regards foudroyants accompagnés de paroles railleuses, ne veut pas en avoir le démenti et, après le départ des invités, il arrache sa grâce séance tenante. Le lendemain, à son réveil, on lui remet le billet suivant

« Vos passions sont des fureurs que je ne puis plus supporter; revenez à la raison et songez à votre état et à vos devoirs.

« Je pars, je vais rejoindre ma mère dans le Palatinat de X***. Je ne reviendrai ici que lorsque vous n'y serez plus, et vous n'aurez de mes lettres que lorsque je pourrai vous les adresser en France.

« Marie M.... »

Elle était partie en effet. Bernardin de Saint- Pierre fut outré et ne la revit jamais.

Il reprit ses courses vagabondes, à Dresde, à Berlin, à Paris, au Havre, où il ne trouva plus que sa vieille bonne; son père était mort, sa sœur au couvent, ses frères au loin. « Ah! monsieur, lui dit la bonne femme en renversant son rouet d'émo-

tion, les temps sont bien changés ! Ici il n'y a plus que moi pour vous recevoir! » Elle l'invita à dîner dans son logis nu, devant son lit de paille, servit une omelette et une cruche de cidre. « Ensuite elle ouvrit son coffre, et en tira un verre ébréché qu'elle posa doucement auprès de son hôte en lui disant : « C'est celui de votre mère. » Ils pleurèrent ensemble, puis ils devisèrent des nouvelles du pays, du frère Paul, qui était mort, de ceux qui avaient quitté la ville et de ceux qui avaient fait fortune. Ils parlèrent aussi de la Russie, de ce qu'on y buvait et du prix qu'on y payait le pain. Sur toutes choses ils causèrent des temps heureux où la vieille Marie mettait aux enfants des papillotes à l'amidon, admirait leurs sottises et rachetait de son argent les livres de classe perdus par Bernardin, pour lui éviter des réprimandes. Ils repleurèrent, s'embrassèrent, et le jeune aventurier repartit moins mécontent de l'humanité qu'il ne l'était d'ordinaire. Il était aussi moins satisfait de lui-même, à cause de la leçon <1< résignation que lui avait donnée cette pauvre vieille, qui vivait avec six sous par jour et louait Dieu d'avoir soin d'elle.

Rentré à Paris, il accabla de nouveau les ministres <lu roi Louis XV de mémoires qu'on ne lui demandait pas, de plaintes et de sollicitations. Il continua à inventer des systèmes a propos de tout e1 .1 couvrir «1rs bouts de papier de mille idées • parpillées. M. Hennin, voyant bieo de quel <<*>ié était -.i |" ui<\ l'engageait a écrire ses voyages, mai- les

temps n'étaient point venus, et les fragments de cette époque qui nous ont été conservés ne contiennent guère que des renseignements politiques, commerciaux et agricoles. Bernardin de Saint-Pierre sentait lui-même qu'il était trop tôt. Annonçant un jour à Hennin qu'il venait d'imaginer un nouveau système sur le mouvement de la Terre, il ajoutait :

« Vous pouvez voir par là que je m'accroche à tout, et que je laisse flotter çà et là des fils comme l'araignée, jusqu'à ce que je puisse ourdir ma toile

« Laissez-moi encore lécher mon ours. Le temps qui mûrit ma raison en rendra les fruits plus dignes de vous. » (Lettre du 9 juillet 1767. j

Il avait comme un instinct que tous ces paysages du Nord qu'il venait de parcourir ne faisaient point son affaire. Il tâchait à trouver un emploi dans les pays du soleil, soit aux Indes, soit aux Antilles, sans savoir lui-même pourquoi là plutôt qu'ailleurs. L'exotisme le cherchait, et l'exotisme vint à lui de la façon la plus inattendue , dans l'automne de l'année 1767.

Il est à peine besoin de dire que quiconque le connaissait, connaissait son projet de république idéale. A qui n'en avait-il pas parlé ? Il n'avait jamais cessé d'y croire, d'être sûr qu'on y viendrait un jour ou l'autre, mais sa mésaventure de Moscou avait pourtant rendu sa foi moins confiante et moins agissante. Il s'était résigné à attendre que l'humanité l'appelât à son secours. Grande fut donc sa joie, lorsqu'un de ses protecteurs lui annonça un beau

Barme. — Bernardin de Saint-Pierre. 3

matin, en confidence, que le gouvernement français, converti à ses idées, l'envoyait à Madagascar, sous les ordres d'un personnage de l'Ile de France, pour fonder la colonie de ses rêves, et attirer l'île à notre pays par « la puissance de la sagesse » et « le spectacle du bonheur ». Il se mêla bien quelque surprise à son ravissement, mais pas suffisamment. Il ne fut pas suffisamment étonné, de sorte qu'il ne se demanda point si 6on protecteur ne cherchait pas à se débarrasser de lui, ni pour quelle cause une expédition reposant uniquement sur lui avait pour chef officiel un colon de l'Ile de France. Il ne pensa qu'à se préparer à sa grande entreprise.

Son premier soin fut de relire Platon et Plutarque, et de fixer la législation de sa colonie. Il y restait fidèle à sa vieille conception d'un Etat entièrement libre, sous le pouvoir entièrement absolu, arbitraire et irresponsable de M. de Saint-Pierre. Il fallait bien que quelqu'un forçât le peuple à n'être « sujet que de la vertu ». C'est le système appliqué plus tard par les jacobins.

Il traça ensuite le plan de sa capitale et employa le petit héritage qui lui venait de son père à acheter des instruments de précision et des ouvrages sur la politique, la marine et l'histoire naturelle. L'expédition devait s'embarquer à Lorient. Il courut la rejoindre el fut d'abord désappointé de sa composition. An lieu d'artisans el <!<• cultivateurs, le commandant en chef avait réuni des secrétaires, des valets de chambre, des cuisiniers el une petite troupe «le

comédiens des deux sexes. Son collaborateur reprit toutefois bon espoir en apprenant qu'il avait dans ses bagages les volumes parus de Y Encyclopédie. Le commandant était donc, malgré tout, « un vrai philosophe », et « les choses étaient assez bien compensées ». l^1 Encyclopédie remplaçait les artisans et faisait passer les comédiennes. Notez que Bernardin de Saint-Pierre a toujours reproché à ses contemporains, et spécialement au groupe des encyclopédistes, de n'être que des songe-creux, dépourvus d'esprit pratique. Il se flattait d'être l'homme de bon sens de ce monde d'utopistes, mais, en même temps, il considérait leur œuvre comme une sorte de livre surnaturel. Tel est l'empire de l'opinion.

L'expédition mit à la voile sous les plus riants auspices. Une fois en pleine mer, son chef voulut ramener Bernardin de Saint-Pierre à une vue plus juste de la situation et lui déclara n'avoir jamais eu d'autre dessein que de vendre ses sujets. Je laisse à penser l'effet de ce coup de foudre. On l'emmenait faire la traite des Malgaches! L'horreur d'une telle pensée s'accroissant de la honte d'avoir été joué, voyage, compagnons, projets d'avenir, et le nom même de Madagascar, tout lui fut odieux à l'instant. Son bateau touchait à l'Ile de France. Il s'empressa de débarquer, prit un emploi d'ingénieur et laissa son chef poursuivre seul vers Madagascar, où, soit dil en passant, l'expédition périt de la fièvre. Pour lui, découragé et justement aigri, il loua une maisonnette isolée d'où il ne voyait que la mer, des

plaines stériles et des forêts. Assis devant son unique fenêtre, il passait de longues heures à laisser flotter son regard. Ou bien, promeneur mélancolique, il errait sur les grèves, dans les montagnes, au fond de ces forêts des tropiques que nous nous représentons si belles, et qu'il trouvait si tristes, parce que rien n'y rappelait les doux paysages de la patrie et ■qu'il contemplait l'Ile de France à travers des dispositions assombries.

« Il n'y a pas une fleur, écrivait-il, dans les prairies, qui d'ailleurs sont parsemées de pierres et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. J)e tous les arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont point l'agrément «lu chèvrefeuille, ni du lierre. Point de violettes le long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres el mis avec un petil bouquet de feuilles

d'un vcrl triste lamais ces lieux sauvages ne

furent réjouis par le chant des oiseaux ou par les amours de quelque animal paisible : quelquefois l'oreille y esl blessée par le croassement du perroquet, ou par le cri aigu du singe malfaisant l> »

La mélancolie dura autant que son déjour et lui lui salutaire : « On jouit des objets agréables, disait» il ensuite, et les tristes foui refléchir ». C'était la leçon que lui avait donnée 1 Ile de France. Il s'y était beaucoup replié sur lui-même, h il \ avail gagné

i. VetfOge à l'Ile île F nu

cFentrevoir enfin sa route. Au li<-u de continuer à bourrer ses notes <!«■ voyage de détails techniques,

bons tout au plus à orner ses mémoires aux ministres, il s'était mis à noter ce qu'il observait d< fenêtre ou pendant ses promenades. Il notait les lignes et les formes du paysage, son dessin général, les accidents du terrain, la structure des roches, la silhouette des arbres et des plantes. Il notait les couleurs, leurs nuances les plus subtiles, leurs variations selon l'heure ou le temps, leurs menus détails, tels que la cassure rouge d'une pierre grise, ou l'envers blanc dune feuille verte. Il notait les bruits de la solitude, la voix particulière du vent, un certain jour et dans un certain lieu, le murmure propre à chaque espèce d'arbre, le rythme d'un vol d'oiseau, le froissement imperceptible d'une feuille remuée par un insecte. Il notait les mouvement* <!<• la nature inanimée, les ondulations des herbes, les portions de cercle décrites sous le vent par les cimes des arbres, les balancements d'un roseau sur lequel un oiseau s'est posé, la fuite des ruisseaux, les agitations de la mer, l'allure des nuages *.

Quelquefois il dessinait, et ses croquis n'étaient qu'une autre forme de notes. Pendant la traversée, fertile en chagrin? cuisants, il avait des>i né indt-iininient les nuages. Il étudiait leurs formes, leurs

1. Les papiers de Bernardin de Saint-Pierre sont en la possession de la famille Aime Martin. M. Aime Martin avait sous les yeux, lorsqu'il a écrit la biographie de Bernardin, les nombreuses notes prises par celui-ci d'après nature.

couleurs, leurs plans et arrière-plans, leurs combinaisons entre eux ou avec la mer, leurs jeux de lumière , avec l'attention et la conscience d'un peintre, et d'un peintre d'aujourd'hui, difficile sur la vérité.

Cette fureur de notes paraît maintenant chose toute simple; on ne procède plus autrement de nos jours. Elle était unique et inouïe en 1769. Jamais personne ne s'était avisé, en France du moins, de ces descriptions pour lesquelles il faut des matériaux. Personne, au surplus, n'était alors en état de. noter les détails d'un paysage, par la raison que personne n'était en état de les voir, pas même Rousseau. Non pas que celui-ci ne sentît la nature aussi vivement que Bernardin de Saint-Pierre, mais il en était frappé d'une manière un peu différente, ainsi qu'on le verra plus tard. D'ailleurs les Confessions et les Rêveries n'ont paru qu'après sa mort; elles n'ont pu exercer aucune influence sur la naissance à l'Ile de France, en 1769, de la littérature pittoresque.

Naissance encore obscure et comme incertain'' Ce jeune ingénieur qui esquissait des couchers d<> soleil au lieu de lever des plans ne savait |>a> très bien ce qu'il ferait de ses « observations ». Il sentail qu'elles ne seraient pas perdues, et que cela ne ressemblerait pas à tous les récits de voyages, mais l'initiation définitive à sa propre destinée lui manquait enrôle.

Peu nous importe ce que Bernardin de Saint- Pierre lit à l'Ile de Framc, en dehors de ses llâne-

ries, et s'il eut tort ou raison dans ses querelles, brouilles et ses gémissements. Il nous suffit qu'il soil rentré à Paris, au mois de juin 1771, son portefeuille plein de petits papiers, ses malles pleines de coquillages, de j lantes, d'insectes et d'oiseaux, et, ce qui valait encore mieux, la tête pleine d'images. Il était aussi pauvre qu'au départ et plus insociable encore, mais il était mûr pour sa tâche : « Il avait vu, il avait senti, il avait souffert; il avait amassé des émotions et des couleurs; il s'était fait autre que les autres hommes; il avait été pour le vulgaire un aventurier; mais il avait passé par l'école qui développe les peintres, les poètes, les hommes de talent. Voilà ce qu'il avait gagné à ses longs voyages1. » C'est un grand avantage, quand" on est soi-même un être à part, d'avoir eu une jeunesse qui ne soit pas celle de tout le monde. Un homme ordinaire aurait eu de grandes chances de sortir rabaissé et dévoyé des dangereuses années d'apprentissage qui menèrent l'auteur de Paul et Vir'ginie à être lui-même. Bernardin de Saint-Pierre s'en tira sans trop d'encombrés. Ses voyages le laissèrent seulement un peu plus original et plus misanthrope qu'au début.

Page 1