‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 5 sur 19 · AVEC J.-J. ROUSSEAU. — LA CRISE · texte numérisé non relu

AVEC J.-J. ROUSSEAU. — LA CRISE

Il tâtonna quelque temps avant de prendre la plume. Son ami Hennin avait beau le presser '• « Surtout ne dites point comme vous avez fait jusqu'ici : J'écrirai, je publierai : écrivez, publiez, « ! rapportez-vous-en à vos amis pour faire valoir \o? ouvrages ». Bernardin de Saint-Pierre hésitait : « Je m'occupe, répondait-il, à mettre en ordre le journal de mon voyage, non pas que je veuille devenir auteur, c'est une carrière trop disagréable el qui ne mène à rien, mais je fais comme ceux qui apprennent à dessiner pour tapisser leur chambre ». Lettre <!u 29 décembre 1771. 11 lui parle dans la même lettre de se faire donner une mission du gouvernement aux Indes, afin de régaler tes ministres de quelques mémoires de plus sur la politique <>u la stratégie.

11 hésitait parce qu'il ne savait comment - \

prendre. Il entrevoyait une manière de décrire La

nature dont il ne connaissait pas de modèles, et au lieu de s'en fier à lui-même, il taisait appel à sel auteurs, qui ne pouvaient rien lui fournir. Il y a dans les Harmonies de la Nature, son dernier grand ouvrage et où il a mis ses rognures, une leçon de rhétorique sur les règles du paysage qui témoigne du soin avec lequel il avait analysé les procédés de Virgile. Saint-Pierre y explique à des élèves imaginaires les moyens employés par le poète pour obtenir l'effet cherché : « Quand Virgile nous dit : « Le frêne est très beau « dans les bois, le peuplier sur les bords des fleuves », il met l'arbre au singulier et « le site » au pluriel afin d'agrandir son horizon. S'il avait mis les végétaux au pluriel et les sites au singulier, ceux-ci n'auraient plus eu la même étendue. Il aurait circonscrit ses différentes scènes s'il avait dit : « Les frênes sont très beaux dans un bois, les '- peupliers sur le bord d'un fleuve ». Les lignes du tableau une fois arrêtées, Virgile « donne le coup « de lumière sur son paysage », et celui-ci apparaît triste ou riant. Il achève de l'égayer avec des abeilles, des cigales, des oiseaux, des troupeaux, ou de l'assombrir en le peignant solitaire : un paysage est toujours mélancolique lorsqu'il ne renferme que « les puissances primitives de la nature. »

C'est finement observé, mais le sentiment de la nature qui s'éveillait chez Bernardin de Saint-Pic 1 1 v. et pour leque) il cherchait des expressions, était plus compliqué que celui de Virgile. Ni les Egiogueii ni

les Géorgiques, ne lui apprenaient rien sur ce qui allait être les grandes nouveautés de la littérature descriptive. Les anciens n'éprouvaient pas ce besoin du détail précis et pittoresque qui nous a conduits à faire le portrait d'un coin de campagne comme on fait celui d'une personne, avec la même minutie et le même souci de la ressemblance. D'autre part, ils n'ont guère eu l'intuition de cette correspondance mystérieuse entre le spectacle et le spectateur, de cette action réciproque de la nature sur nos sentiments et de nos sentiments sur la façon dont nous voyons la nature, qui donne aujourd'hui un accent si personnel aux paysages écrits et peut rendre tragique la description d'un bout de prairie. Le seul des écrivains grecs ou latins qui ait dépeint les relations de notre âme avec le monde extérieur l'a fait magnifiquement, mais Bernardin de Saint-Pierre ne l'avait pas lu. C'est un Père de l'Eglise du ive siècle, saint Grégoire de Nazianze, dont certaines pages font penser à Chateaubriand :

« Hier, tourmenté de mes chagrins, j'étais assis sous l'ombrage d'un bois épais, seul <-t dévorant mon cœur; car, dans les maux, j'aime cette consolation de s'entretenir en silence avec son âme. Les brises de l'air, mêlées à la voix des oiseaux, versaient un doux sommeil du liant de la cime des arbres, où ils chantaient, réjouis par la lumière. Les cigales, cachées sous l'herbe, faisaient résonner tout le bois; une eau limpide baignait mes pieds, s'écoulanl doucement à travers !<• l>"i^ rafraîchi;

mais, moi, je restais occupé de ma douleur, et je n'avais nul souci de ces choses; car lorsque l'âme est accablée par le chagrin, elle ne veut pas se rendre au plaisir. Dans le tourbillon de mon cœur agité, je laissais échapper ces mots qui se combattent : « Qu'ai-je été? Que suis-je? Que deviendrai je? « Je l'ignore. Un plus sage que moi ne le sait pas « mieux. Enveloppé de nuages, j'erre çà et là, n'ayant « rien, pas même le rêve de ce que je désire l. »

On peut avancer que Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas plus lu les poètes du xvie siècle que les Pères de l'Eglise. Ce n'était pas de son temps, et il n'était pas d'humeur à aller à la découverte dans les bibliothèques; il était trop occupé à aller à la découverte dans les champs. Comme presque tous ses contemporains, il sautait de l'antiquité au xvne siècle, avec le seul Montaigne dans l'intervalle . Après Homère et Virgile, l'Evangile etPlutarque, ses nourriciers intellectuels avaient été Racine, La Fontaine, Fénelon et enfin, en descendant aux contemporains, Jean-Jacques Rousseau. Il avait beau les interroger sur l'idée qui le poursuivait, aucun ne lui apportait de réponse satisfaisante. Racine, que le vallon de Port-Royal ravissait, dit-on, n'avait pas eu de place pour des paysages dans ses tragédies. La Fontaine avait plutôt le sentiment de la campagne que celui de la nature. Fénelon voyait les bois et les champs à travers les anciens. C'est à dessein que nous

Page 1