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tère. Elle ressemblait à celle d'une prison, avec son guichet grillé. J'étais assez embarrassé : on m'avait prévenu que le religieux qui m'ouvrirait la porte se prosternerait à mes pieds : je ne savais comment je devais répondre à cette humilité chrétienne. Je pensai que, s'il se mettait à genoux, je devais m'y mettre aussi. Je sonne et aussitôt un moine blanc regarde par le guichet, et vient ouvrir. C'était le Père des hôtes. Il s'appelait dom Hugues. Il ressemblait un peu à saint Paul, petit, le front chauve, les yeux ardents, le visage couperosé. Il me demanda d'un ton brusque ce que je venais faire à la Trappe. — En voir le régime, lui dis-je. — Combien y serez-vous de temps ? — Deux ou trois jours, suivant l'usage. — Ce n'est point un usage.
Pendant cette conversation peu accueillante, le Père des hôtes le conduisait le long d'un corridor : au-dessus des portes, Bernardin voyait des inscriptions comme celle-ci: 0 beata solitudo, o solo béatitude». Pour Saint- Pierre, qui ne se reposait que dans la solitude, c'était une invitation, un appel. Sur d'autres portes il lisait des noms de saints. Dom Hugues le fît entrer dans la cellule Saint-Jacques :
Dans cette chambre était un vigoureux capucin, qui se préparait à sortir. Je mis mon petit paquet et mon couteau de chasse sur une table, et je m'assis pour me reposer. Le Père des hôtes me dit : La messe sonne : il faut y venir, Monsieur. — J'ai fait trois lieues et demie ce matin, à pied ; j'aurais besoin de déjeuner. — Quand on déjeune à la Trappe, on n'y dîne point. — Je ne demande pas à déji'ùner chez vous, mais on m'a dit qu'il y avait une auberge h la porte, je vais y aller, car j'ai besoin.
Cela commençait mal; pendant que le Père des hôtes allait annoncer l'arrivée du visiteur à l'abbé, le capucin expliquait à Bernardin que le dîner était à onze heures, qu'il en était bientôt dix, et que c'était là l'explication de cette réponse : quand on déjeune ici, on ne dîne
point. Puis il ajouta, en moine jaloux de sa robe : « Messieurs de la Trappe croient leur ordre fort austère, mais le nôtre est plus rigoureux ». Là-dessus, retour de Dom Hugues : « Notre père abbé consent que vous n'alliez point à la grand'messe. — Puisque votre père abbé ne veut pas m'y contraindre, j'irai. »
« Alors il fut ouvrir la porte au capucin, qui sans doute lui tint le même discours sur son ordre, car un instant après je le vis revenir fort échauffé, qui me dit : « Ce Père capucin qui trouve son ordre plus rigoureux que le nôtre ! Mais voyez donc ! un capucin ! un capucin ! » Je vis alors que l'ambition était la pensée dominante des solitaires, et que les saints étaient très irascibles. »
Bernardin arrive à la tribune des étrangers dans la chapelle : « un écriteau y commande le silence, mais il n'en est pas besoin. On y est frappé, en arrivant, d'une religieuse et profonde mélancolie ». Le chœur, entouré d'un lambris qui le sépare des deux nefs collatérales ouvertes au public, règne d'un bout à l'autre du vaisseau : il est divisé en deux parties, l'une pour les Pères vêtus d'une robe blanche, l'autre pour les frères habillés de brun :
Je comptai environ quarante Pères blancs et une vingtaine de frères bruns. Les Pères blancs étaient debout dans leurs stalles : au haut des piliers étaient quelques statues de saints, habillées comme eux. Les premiers étaient si immobiles qu'on doutait si c'étaient des statues qui étaient dans les stalles, ou des moines dans les niches. Ils chantaient alternativement, d'un ton lugubre, des psaumes de David. A chaque verset, les moines blancs d'un côté du chœur s'inclinaient profondément au même niveau, et, quand ils avaient fini, ils se relevaient, et ceux du côté opposé en faisaient autant. J'entendais rouler sous ces voûtes obscures les noms d'Israël et de Jérusalem. A la com-
munionils s'avancèrent vers l'autel à la suite les uns des autres. Celui qui était à la tète se retourna alors vers celui qui le suivait, et l'embrassa. Ensuite il s'agenouilla et reçut la communion des mains du célébrant. Chaque religieux en fit autant successivement. Je fus touché de cette embrassade fraternelle ; mais j'observai que les frères bruns ne participèrent point aux mêmes cordialités.
Leur chœur, inférieur, séparé par une haute cloison, ne communique au chœur supérieur que par une petite porte; j'appris ensuite qu'ils avaient leur réfectoire et leur dortoir séparés comme le chœur. Ainsi l'ambition met dans les asiles même de la religion une différence entre les hommes.
Conduit de la chapelle au réfectoire, Bernardin ouvre des yeux curieux; tout l'intéresse : le menu, qui est très maigre, le silence des convives, les punitions infligées séance tenante à un Père qui a fait du bruit avec sa cuiller, à un autre qui est arrivé en retard, la lecture pieuse, dont un trait l'a frappé : un confesseur ordonne comme pénitence à un ecclésiastique d'écrire sur les cas de conscience. Après le dîner, qui dure tout au plus vingt minutes, Saint-Pierre revient dans sa cli ambre :
Il y avaitpour tout livre la Perfection religieuse à.' un moine espagnol nommé Grenade. J'y trouvai d'excellentes observations sur le cœur humain, sur les passions, le monde ; mais il y avait des exemples fort originaux, entre autres celui de ce moine fort régulier qui, à l'agonie, vit le diable perché au pied de son lit sur sa robe dont il léchait la manche. Effrayé de cette vision, il se rappela qu'il avait raccommodé cette manche sans en demander la permission à son supérieur. Il le pria de venir, et, en ayant reçu l'absolution, le diable disparut, et le moine mourut en paix.
Un vint me chercher pour me mener à vêpres : même cérémonie que le matin. Après vêpres je me promenai dans la cour. Le frère charretier menait ses cbevaux sans leur parler, etle père fromager conduisaitses vaches par signes :
les bêtes mêmes semblaient soumises au régime de la Trappe. Ce silence parmi des êtres vivants inspirait une mélancolie plus profonde que la solitude même. C'était encore pis dans l'intérieur de la maison. Partout se lisaient des inscriptions lugubres. Je vis dans la cuisine des images des quatre fins de l'homme, grandes comme nature. Elles étaient horribles. L'une représentait un cadavre à demi rongé des vers, une autre un damné dans les flammes, à travers une grille de fer. avec ces mots : Eheu, eheu, miserere met !
La nuit venue, on me conduisit avec les autres étrangers dans l'intérieur du cloître, où les religieux étaient rassemblés à la lueur d'une petite lampe.
Après un silence profond, une voix lugubre s'éleva, et fit entendre ces mots : — Je suis damné, damné à jamais. Je n'en peux douter : c'estda voixdeDieu qui me l'assure... — Le vent qui résonnait dans les vitraux du cloître, ces tombes, tout concourait à remplir l'àme d'une terreur religieuse.
Heureusement dom Hugues vient le reprendre, le mène souper, lui tient compagnie, puis l'accompagne jusqu'à sa chambre à coucher, allume un bon feu, s'assied, et cause aimablement, en homme qui a connu le monde ; probablement il avait été ollicier : « Nous parlâmes de guerre, ensuite de Jean-Jacques et de Voltaire ; il en parla fort bien ; il passa une heure avec moi, et, dans la crainte de l'incommoder, je le priai de se retirer ».
Le lendemain, même programme : Bernardin regarde les religieux travailler : les uns font la lessive, les autres bâtissent la nouvelle abbaye, dont les fondations annoncent un énorme monument. Le soir, dom Hugues, qui subit lui aussi le charme du séduisant chevalier, et devient rapidement son ami, vient causer avec lui :
J'ai vu votre nouveau bâtiment : [il] est considérable.
Vous habitez comme si vous deviez vivre éternellement, et vous vivez comme si vous deviez [mourir] le jour même. Mais, quand vous vous ennuyez ? — Nous avons à quatre lieues d'ici les chartreux de Vallombreuse qui nous invitent. C'est un régime tout opposé. On y sert jusqu'à quinze plats de poisson. . Un trappiste hors de son couvent est un poisson hors de l'eau. — Est-il vrai que c'est la mort de Mme de Montbason qui est la cause de la réforme de votre abbé de Rancey ? — Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai vu dans la bibliothèque une tête de jeune femme dans un bocal d'esprit de vin. Sa bouche est fort petite. — Il ne doit y avoir à la Trappe que des âmes aimantes qui, s'étant brisées dans le monde, viennent ici se jeter à corps perdu dans le sein de la Divinité ? — Vous vous trompez : il y a ici des âmes apathiques qui n'ont jamais rien aimé. — Vous êtes les stoïciens du christianisme. — Les païens ont eu toutes les vertus, excepté l'humilité. — Vous êtes obligés, en chapitre, dit-on, de vous accuser les uns les autres ? — C'est la règle. — C'est une maxime de perfection qui me semble contraire à celle de l'Evangile où il est enjoint de s'excuser.
Je lui fis ensuite quelques autres objections. Son visage parut se troubler. Il me dit : — Si on avait ici des doutes, la tête en péterait. — A Dieu ne plaise que je cherche à ébranler votre foi, lorsque je viens ici fortifier la mienne.
Bernardin de Saint-Pierre ne resta pas assez longtemps pour réaliser complètement ce projet. Comme tous les autres étrangers, il fut obligé de partir, parce que le duc de Penthièvre allait arriver pour faire sa retraite annuelle de huit jours pendant la semaine sainte (1). Notre héros quitta donc la Trappe, et lit bien : il eût été, je crois, un médiocre trappiste. Pourtant sa visite à ce couvent, si courte qu'elle ait été, semble avoir laissé des traces dans son cœur. Sur l'impression qu'il avait ressentie, il n'a fait ses confidences qu'à sa sœur, dans une lettre perdue, mais Catherine
(1) lxmii, 71-72.
en était contente : « j'aime, lui écrit-elle, le séjour que vous avez fait à la Trappe » (1). Si Bernardin ne se réconcilie pas dès lors avec l'Eglise, il me semble qu'il parlera maintenant de la Divinité plus religieusement. Dom Hugues eût approuvé ces Pensées sur Dieu :
« Il vaut beaucoup mieux être dans les fers et croire en Dieu, que sur le trône, et n'y pas croire. »
« Un homme pauvre qui espère en Dieu est plus fort qu'un roi avec un royaume. »
« Tout nous invite à nous fier à Dieu. La prospérité nous y invite, et l'adversité nous y force » (2).
L'adversité le persécutait toujours. Mesnard de Louichard, son ami, a beau le recommander chaudement au ministre, le 4 janvier 177(5 ; Turgot a beau être « on ne peut pas plus favorablement disposé » à assurer le sort de Bernardin : toutes ces bonnes volontés n'arrivent qu'à lui conserver, et non à augmenter, sa gratilication de mille livres, sur laquelle il fait vivre sa sœur et secourt un de ses frères (3).
En 1777, pour arrondir sa bourse, plutôt que pour devenir lauréat de province, il compose son « Discours quia concouru le jour de Saint-Louis de l'année 1777 pour le prix d'éloquence proposé par l'Académie de Brsanron sur cette question : Comment Véducation des femmes pourrait contribuer à rendre tes hommes
(1 Lettre du <i mars 177."), cxlii, 1. :5, 1'. 18. — 2 wn, (icS. Il cite plus tard cette belle pensée à son frère enfermé à la Bastille. — (3 eux, 40.
meilleurs » (1). Nul sujet ne pouvait mieux convenir au féministe Bernardin. Il aime à célébrer la femme en vers et en prose (2) : tout en elles, même leur toilette, lui semble digne de sa philosophie : il avait commencé un petit traité sur ce sujet : « Que l'on peut connaître la pensée des dames par les couleurs de leur habillement ». Il avait remarqué, entre autres choses, que « la couleur de puce, qui est un brun violàtre, [et] le lilas, désignent une tendre mélancolie, etc. » (3). Il était tout désigné pour remporter le prix de l'Académie de Besançon. Son discours est charmant, même dans l'édition fautive qu'en a donnée Aimé Martin (4). Combien plus fraîches sont les couleurs de l'œuvre originale, en particulier le portrait de la Française que Bernardin a peint avec tendresse, et qu'il place à la fin de son ouvrage comme sa parure suprême ! On ne sait pourquoi Aimé Martin a supprimé dans la description de la fête pastorale des passages comme celui-ci : « Les dons de Pallas et de Pomone, et la grâce hospitalière, plus douce que le son des flûtes, invitent tout ce qui porte un cœur à la joie commune. Les bergères folâtres, les glaneuses timides, les moissonneuses vives et brunes comme les filles de l'Aurore, accourent en riant des hameaux voisins » (5). Plus loin, quand l'époux reconnaissant chante le cantique d'adoration de la femme, « il dit, et il la presse contre son cœur ; ses enfants émus l'environnenten pleurant et la serrent de leurs petits bras » (6). C'est là qu'Aimé Martin arrête sa reproduction : il supprime cette jolie fin, d'une beauté orientale : « Ainsi des palmiers chargés de
(1) xcvm, 42. - (2) xcvn, 220. — (3) xcn, 84. - (4) Œuvres posthumes, p. 45j et suiv. — (5) xcvm, 58. — (6) Œuvres posthumes, p. 470, col. 1.
fruits entrelacent leurs rameaux ; soit que le noir d'Afrique secoue leurs fortes colonnes, soit que, des bords de TOrient, le soleil fasse briller leurs palmes dorées, appuyés les uns sur les autres ils élèvent comme un temple leur cime auguste vers les cieux » (1).
C'est une des meilleures œuvres de Bernardin, pleine de grâce dans la forme, et de force dans la pensée. L'ami de Jean-Jacques condamne le théâtre, comme enseignement moral : « Que dirons-nous de la comédie, que l'Aréopage flétrissait comme un moyen inutile pour corriger les passions, parce que l'avare y rit de l'avare ; inhumain pour des citoyens parmi lesquels la concorde doit régner, et barbare pour l'auteur qui, comme un médecin cruel, se moquerait de son malade au lieu de le guérir? » (2).
Malgré tout le talent qu'il avait mis dans son Discours, Bernardin n'eut pas la récompense qu'il espérait : l'Académie, dit-il, ne donna point le prix, et retira le sujet (3). Déçu dans ses tentatives littéraires, il revint une fois de plus à ses rêves de mission. Son ami Hennin rentrait justement à Paris, attaché au ministère des Affaires étrangères comme premier commis (4) ; il pouvait le protéger auprès de M. de Vergennes. Bernardin, qui avait toujours eu un faible pour les voyages officiels, et qui, comme tout le monde alors, songeait beaucoup à l'Amérique, pensa qu'une expédition au pays des Insurgents, payée par l'Etat, serait à tous les points de vue une bonne aubaine. De là le « prospectus d'un voyage en Amérique », qu'il envoya au ministre :
1) xcvin, .">(S. — [2] xcviu, 49. — |3) Œuvres posthumes, p. 456, col. 1. Aimé Martin cite là un passage des Eludes que je n'ai pu y retrouver. — (4) xcvn, 4.
« Monseigneur,
« J'ai deux grâces à vous demander, l'une de votre bienveillance, l'autre de votre justice. L'Amérique, devenue notre alliée, est tout entière,... par ses alliances, par ses correspondances futures, de votre département ».
Et pourtant, remarque-t-il, ce pays nous est inconnu, comme ses habitants. Il faudrait les connaître, et nous en faire connaître. Nous pourrions en tirer bien des produits que nous sommes obligés de faire venir du Nord, surtout pour la marine : des bois, du goudron, du chanvre. Le plus essentiel, au point de vue des affaires étrangères, c'est d'étudier les Américains. Les Jésuites ont eu l'habileté de garder pour eux les notions qu'il en avaient. Que de choses à découvrir, que de peuplades inconnues ! Et pour en arriver là, « combien ce voyage [serait] peu coûteux, comparé à son importance ! » Sans doute le voyageur paraîtra insuffisant, parce qu il n'est pas un savant patenté : mais justement parce qu'il n'appartient à aucun corps, il sera loyal et véridique : « Tous les mois je vous enverrai un journal de ma route et de mes observations ; et, prenant depuis le nord jusqu'au midi des possessions anglaises, en suivant les bords de la mer, je côtoierai
la partie occidentale, remplie de peuples inconnus, de nations sauvages, voyage également utile à l'Amérique et à la France. »
Il espère aussi que cette exploration lui serait utile à lui-même, qu'il y trouvera « de l'emploi, et la récompense du passé ». Ce passé, c'est toujours son équipée de Pologne, qui lui parait constituer une véritable créance sur l'Etat. Sans doute on lui a déjà objecté en
haut lieu que personne ne lui avait demandé ses services : « Mais, dans la plus douce des illusions, dans un âge où j'oubliais que j'étais absolument sans fortune, où je ne voyais que la gloire, ce dévoûment devait appeler les faveurs. Plus les services ont été volontaires, plus ils sont dignes d'éloges. » Une autre objection lui a été faite, » que c'étaient de vieilles affaires. Mais plus les services sont anciens, plus il est urgent de les récompenser. Le temps ajoute à leurs mérites. Que d'hommes n'ont à conter que ceux de leurs ancêtres ! Que ne pourrais-je pas demander, si je pouvais prouver ceux de mes aïeux comme les miens ? »
Et depuis, que de services, tout récents, ceux-là ! Il a remis un long mémoire sur les pays du Nord à M. Durand : « celui qui l'a mis au net est aujourd'hui secrétaire d'ambassade ». Puis il a publié son Voyage à l'île de France, qui lui a valu toutes sortes de promesses ministérielles : le grade de major aux îles, une place à l'Ecole militaire ; M. Turgot lui a même parlé d'un consulat dans le Nord, et tout cela s'est évanoui en fumée : heureusement M. de Vergennes est là : « J'attends, Monseigneur, de votre justice et de votre amour pour la gloire du Roi et le bien de ma patrie, que vous prendrez en considération ces deux demandes, et que vous me prendrez sous votre protection, n'ayant trouvé aucun, dans les grands comme dans les corps, de digne de mon attachement » (1).
Cet invraisemblable placet finit à la longue par produire un certain effet. Tous ces prétendus services avaientbeau être de pures chimères, ces soi-disant missions en Pologne, que Bernardin s'était accordées à luimême, avaient beau n'être que de simples voyages d'a-
fl) xcvn, 4,
grément, notre chevalier, grâce à Ilenniu, réussit à persuader au ministère ce dont il avait fini par se convaincre lui-même : que l'Etat était son débiteur. Hennin, tout heureux, lui écrit le 29 novembre 1780, qu'il est parvenu à toucher le comte de Vergennes surla situation de Bernardin, et que le ministre lui accorde une gratification de trois cents livres : « il voulait vous l'envoyer avec Vannonce, mais je lui ai représenté que, dans votre position, un jour de satisfaction était beaucoup » (1). Peut-être Bernardin a-t-il mal lu ce mot annonce, qui est du reste mal écrit par Hennin, et cru que c'était le mot aumône; toujours est-il qu'il s'indigne : il ne veut pas d'une gratification, mais d'une pension; surtout il ne veut pas d'une aumône : il exige que cette grâce lui soit annoncée par une lettre ministérielle ; si l'argent arrive sans la lettre, Bernardin se fâche: insolence, dira-t-on peut-être : — dignité de solliciteur, dirai-je, de solliciteur qui ne veut pas se laisser traiter en mendiant. A coup sûr, jamais ministre en France n'a reçu remerciment pareil à celui-ci : « En m'envoyant le bienfait du Roi sans une lettre de votre part, vous en avez ôté la fleur.
« Voulez-vous ajouter à mes maux celui de penser que je vous ai déplu, et que je suis humilié par la personne de qui j'ai désiré le plus d'être honoré ? Quel tort, après tout, vous ai-je fait? Je vous ai donné occasion de montrer votre vertu, car vous me témoignez que vous êtes offensé, et vous me faites du bien.
« Faut-il, Monseigneur que je vous regarde à la fois comme mon bienfaiteur et mon ennemi, et que la méfiance envers le ministre trouble ma reconnaissance envers un homme vertueux » (2)?
1 i i i\, 34 bis. — (2l xvn, 160.
A paris. LES TEMPS DIFFICILES 185
Au moment où Bernardin, fier comme un hidalgo, parvenait, tant bien que mal, à intéresser M. de Vergennes, au moment où il allait s'assurer des ressources plus certaines en composant ses Etudes de la Nature, et du même coup devenir un de ces personnages qui n'ont plus besoin de demander et qui attendent les offres, tout à coup éclate dans sa vie le malheur le plus inattendu, et qui manque de le faire sombrer à tout jamais : son frère Dutailli est accusé de haute trahison envers les alliés de la France, et jeté à la Bastille.
CHAPITBE XI