‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 42 sur 69 · CHAPITRES · texte numérisé non relu

CHAPITRES

I. Querelles avec les philosophes. — II. Visite à La Trappe. — III. Détresse financière en 1778.

La brouille n'était que différée par cette prudence un peu tardive. D'autres incidents allaient la précipiter.

Le règlement de comptes de Bernardin avec son éditeur avait été plutôt orageux. Avant de s'en remettre au tribunal, le chevalier de Saint-Pierre avait tenté une explication directe avec son débiteur, qui s'était montré grossier. Bernardin avait été poli pour deux, et avait résisté à la tentation de se faire justice luimême ; il alla chez d'Alembert, et lui raconta l'histoire devant trois autres personnes. « Cette affaire qui me semblait mériter quelques éloges, dit-il, vu la violence que je m'étais faite, ne paraissait qu'un excès de bonté. Il n'y eut que l'abbé Arnauld qui la prit loyalement. M. de Condorcet se tut. M'le d'Espinasse m'offrit des bonbons en me disant : Vous valez mieux que nous. Mangez-en, vous êtes bon et doux ». Chercher des compliments pour sa modération, et se voir

(1) ex, 42.

considéré comme un lâche doucereux, c'est dur, surtout quand la malignité s'acharne sur le patient. Traité comme un poltron, Bernardin se décida « à chercher quelque ennemi digne de 'lui], quelqu'un qui ne fût pas à longue perruque, quelque coq crèté ». Cela lui était d'autant plus facile qu'il avait remarqué, dans toutes les sociétés de femmes, un de ces coqs, <• tenu dans l'occasion d'être le complaisantou le brutal, de faire les mauvais compliments ou les invitations. Pour l'ordinaire c'est un militaire ». L'un d'eux s'oublia une fois jusqu'à secouer rudement dans son fourreau l'épée de Bernardin : le chevalier tenait son duel, et ne le lâcha pas. Ayant ainsi fait ses preuves, il renonça au monde où il s'était fourvoyé : « Je résolus de rompre, et de m'éloigner de sociétés où je ne pouvais être bon sans être méprisé, ni sensible sans être craint » (1). Cette mésaventure du libraire n'aurait pas eu lieu, du reste, qu'une rupture fût fatalement survenue tout de même, un jour ou l'autre, pour incompatibilité d'humeur, et surtout pour mésintelligence réciproque.

Ce n'est pas, à vrai dire, la question religieuse qui le sépare des encyclopédistes : il fait, contre l'Eglise, les mêmes gestes que les philosophes. Sans doute il garde dans son for intérieur le respect des croyances spiritualistes, mais il ne s'en ferait pas alors le champion, comme son ami Jean-Jacques. Il n'est plus catholique ; toutefois il reconnaît le bien que le catholicisme fait aux âmes, surtout aux cœurs simples (2). Mais le même Bernardin qui a les yeux mouillés devant une pauvre fille cherchant du réconfort dans sa religion, se garde bien de prêcher la même doctrine aux femmes de son monde : il leur parle en homme sensible, en

(1) lxxxii, 97. — (2) cxlviii, 64.

philosophe sentimental et non religieux : « Vous cherchez la vertu dans la solitude. Quand le vent de l'adversité soufflera, couvrez-vous de la philosophie. C'est une bonne cuirasse. Je ne lui préfère que le manteau de l'amitié, qui échauffe en même temps qu'il protège » (1).

D'Alembert et son amie eussent approuvé cette doctrine : tout au plus Mlle de Lespinasse eût-elle pensé in petto, en regardant le comte de Guibert, qu'il y avait un manteau meilleur encore, plus chaud et plus solide. Mais aucun encyclopédiste n'eût protesté, au contraire. Ce n'est pas la foi spiritualiste, alors très tiède, de Bernardin qui va amener la brouille, mais bien, chose inattendue, son royalisme très ardent. Bernardin n'aurait pas pu dire comme Bacine : « Dieu m'a fait la grâce: de ne rougir jamais du Boi ni de l'Evangile » (2). Il ne défendait guère le Nouveau Testament devant les philosophes, mais il prenait parti pour le Boi très énergiquement. Tandis que son ami Jean- Jacques se brouillait avec les athées à cause de Dieu, Bernardin rompait avec les républicains, ou plutôt avec les révolutionnaires de l'Encyclopédie, à cause du Boi. En effet, quelque temps après l'entrée solennelle du Dauphin et de laDauphine à Paris, c'est-à-dire dans les environs de 1773, Bernardin éprouve le besoin d'écrire, en la développant probablement, une riposte qu'il avait lancée en face à Helvétius, et qu'il intitule : De la Royauté et des Rois (3). Elle est intéressante en elle-même, et aussi comme document sur la mésintelligence croissante entre notre héros et les philosophes :

(1) cxlvi, 58. — (2) Ed. Paul Mesnard, t. VII, p. 217. (3) clxxviii, 8.

Certes, Helvétius, je ne tiens comme vous ni fortune ni dignité de la bonté de nos rois, mais, quand je n'aurais pas subsisté par ses bontés, l'intérêt de la vérité m'oblige à dire [ceci] : dans ce souhait impie où, comme Camille, vous semblez appeler contre votre patrie les puissances du Nord,

Puissent cent peuples ligués (sic) des bouts de l'univers —

est-ce là le souhait d'un citoyen ? Eh ! qui voudriez-vous appeler à ce bel œuvre ? Est-ce l'Impératrice de Russie, qui règne sur des déserts ? Est-ce le roi de Pologne, dont tous les Etats sont démembrés, et dont tous les citoyens sont ligués les uns contre les autres ? Est-ce le roi de Prusse si vanté, et à jamais fameux par les malheurs de la Saxe ? Où sont donc ce bonheur et ces lumières du Nord ?

Quelle constitution du Nord voudriez-vous substituer à la nôtre ? Est-ce les révolutions perpétuelles déplaces chez les Grands russes, qui, du ministère, vont mourir misérables en Sibérie ? Voudriez-vous voir le peuple français partagé, comme les Russes, en troupeaux d'esclaves,... ne supporter son état que par la plus profonde ignorance ? Voudriez-vous voir l'aristocratie polonaise, où l'homme est plus avili qu"il ne l'était dans le gouvernement féodal, où tous les grands se haïssent, où le peuple, dans la stupeur de la misère, ne prend intérêt à rien, voudriez-vous voir les mœurs prussiennes régner à Paris comme à Lacédé-

Puis, comparant la douceur de vivre à Paris à cette vie de caserne à Berlin, la tyrannie des rois de France, très supportable en somme, à la bonté de Frédéric pour le peuple qu'il exploite, Bernardin répond aux amis d'Helvétius qui se plaignent de la tyrannie du Roi :

Je vous dirai, moi, que si vous formez une république, il s'en trouvera bien d'autres. Quelle foule de tyrans qui se prêtent tous la main ! que de fortunes à faire aux dépens de la fortune publique ! quelle chaîne, formée d'anneaux innombrables ! Et cette république dont vous voulez faire

cadeau à notre pays, Helvétius, vous-même voudriez-vous l'établir dans votre maison, avec vos femmes, vos domestiques, avec vos amis, même à vos tables où vous soutenez si aigrement vos .opinions, et où vous êtes intolérants en prêchant la tolérance ? Pour moi, qui fais peu de cas de ce que donne l'intrigue et de ce qu'ôte la calomnie, je ne balance point à dire que le gouvernement despotique est le seul qui nous convienne, le seul où le peuple soit libre, le seul qui soit fait pour lui. La liberté ne convient qu'à des peuples sans passions.

Il suffit du reste de voir l'usage que font de la liberté les Français, là où on les laisse maîtres, aux colonies : ils agissent en tyrans, eux qui, à Paris, crient contre la tyrannie. Et qui donc après tout clabaude contre la royauté ? Des privilégiés, des gens qui exploitent la cour à leur profit: « mais l'amour des rois est dans le peuple, parce qu'il le regarde comme une digue qui le défend contre les tyrannies particulières. Avez-vous vu dans le Nord un peuple témoigner quelque joie à la vue de ses princes ? Pour moi, qui ai vu plusieurs cérémonies de couronnement, de mariage, je n'ai vu que des attroupements silencieux. » C'est ce qui arriva pour le roi de Pologne en 1763, quoi qu'en aient dit les gazettes :

Mais ceux qui ont vu dans ces derniers temps la foule du peuple à l'arrivée du roi, du dauphin et de la dauphine, ont entendu les cris de joie : les Tuileries, les quais, les bords de la rivière, la place, les rues, les fenêtres, [étaient] bordés d'un nombre infini de personnes, quoiqu il n'y eût que les seules personnes royales, et rien d'extraordinaire, ou de fait pour être distribué ; et les cris frappaient les voûtes du Louvre, et plusieurs versaient des larmes.

Est-ce là le sentiment d'hommes qui regardent leur tyran dans leur prince ? N'y a-t-il [pas là un] sentiment obscur, quelqu'un de ces instincts indépendants des sophismes, qui fait que le peuple regarde son prince comme son protec-

teur? Le nègre même, le malheureux nègre regarde comme un honneur d'être sous la domination directe du Roi (1).

Dans ce curieux morceau, Bernardin semble bien déployer l'éloquence de l'escalier. Battu probablement dans la discussion orale, où il a dû être seul de son avis, il prend sa revanche sur le papier ; et les incorrections mêmes de sa prose montrent qu'il a écrit bride abattue, en proie à une passion sincère et désintéressée. Il est royaliste par sentiment aussi bien que par raisonnement. Dans le voyage qu'il fait à cette époque en Normandie, on le voit en proie à un véritable mysticisme monarchiste : « je traversai la forêt d'Ivry avec une volupté respectueuse en pensant à Henri IV » [2). Il est donc blessé dans ses convictions par le scepticisme politique, par l'hostilité des philosophes contre la royauté. S'il ne fait pas claquer la porte en les quittant, du moins il leur tire sa révérence, et juge sévèrement ses amis d'un jour, par exemple dans cette Vision qui date exactement la rupture en 177.') :

Je rencontrai un grand homme âgé... Il me dit qu'il était fils d'un plus «rand que lui, qui avait vécu ses cent ans ; que c'était dans leur famille le terme de leur vie.

Il me dit qu'il était athée un jour, et superstitieux l'autre, livré aux plaisirs et parlant heaucoup de morale, établissant çà et là des chaires de philosophie, et s'emparant des terres de ses voisins ; ne croyant à rien et parlant de tout; que l'agriculture et le commerce l'avaient mis à son aise.

Je lui demandai son âge et son nom ; il me dit : J'ai 75 ans, ^ t je m'appelle le dix-huitième siècle (3).

A partir de ce moment, Bernardin ne fait plus partie de l'armée des philosophes ; dans ses causeries, dans ses lettres intimes, il critique leurs livres, notamment

(1) clxxyiii, 8. — (2) cLxxvm, 38. — (3) ci.xxvm, 13.

la Logique de Condillac (1). Il va plus loin : il songe à lutter contre l'Encyclopédie, à fonder un journal moral pour les femmes ; il le définit une « espèce d'encyclopédie de tout ce qui est bon, de ce qui est honnête, de ce qui est utile, de ce qui console, de ce qui réjouit » (2). Je ne crois pas que le premier numéro de ce journal ait jamais paru ; à coup sûr Bernardin l'avait écrit ; en voici un morceau :

« Je rapporterai ce que chaque ville ou chaque citoyen fait actuellement de louable, les vertus de chaque état de la société, afin de réunir, s'il est possible, tout ce qui porte le nom français par un sentiment de bienveillance réciproque. »

J'imagine que si ce numéro-programme avait paru, le premier abonné du journal eût été le futur évêque constitutionnel de Lyon, l'abbé Lamourette. Les optimistes un peu chimériques eussent applaudi à cette promesse « de prouver qu'il y a dans la nature plus de plantes salutaires que de poisons, d'accueillir sans distinction tout ce qui souffre, depuis le grand seigneur ennuyé du tourbillon de sa grandeur, jusqu'au solitaire ennuyé du silence de sa cellule ». A la tentative des philosophes pour enseigner parle théâtre, Bernardin, en fidèle ami de Jean-Jacques, oppose son journal moralisateur :

Peuple sensible et curieux, nous parlerons rarement des Grecs et des Romains, nous laisserons dormir en paix l'Egypte mystérieuse ; la vallée de Tempe et les rivages d'Idalie ne fourniront point de songes voluptueux ; nous nous occuperons de ce que nous devons faire, et non de ce que les autres ont fait... Peuple sensible ! Quoi ! vous pleurez au récit des malheurs de la famille d'Acamemnon ! Mais

(1) clxxxvhi, 23. - (2) xix, <>(5.

voyez cent mille familles de notre sang manquer de pain, d'habitations... Le ciel vous a-t-il doués de sensibilité pour la nourrir de spectacles oisifs ou d'occupations vertueuses?

L'idée en somme était originale ; elle devait avoir pour ennemis ceux à qui Bernardin déclarait la guerre : pour pouvoir se défendre, il cherche et trouve un grand corps, plus influent alors que jamais, auquel il demande son appui, très habilement :

Il faut un protecteur à cet ouvrage, et je l'offre à la puissance la plus ancienne, la plus étendue, la plus durable, la plus indépendante, celle à qui la nature a confié la postérité future, le bonheur de la génération présente.

Sexe enchanteur, êtres divins, vous rendez la vertu plus aimable et le vice moins odieux ; vous tenez dans vos doigts de rose le fil de nos destinées. Sans vous le bonheur est triste, et le malheur insupportable. Vous égayez le mélancolique, vous rendez l'avare libéral ; vous endormez le coq de l'ambition et les serpents de l'envie. Il n'y a point de passion que vous ne puissiez calmer : la vôtre seule est intraitable.

Vous faites par sensibilité le bien que les sages ne font que par réflexion. Aidez-moi à rendre la vertu plus facile, les malheurs plus légers, et l'espérance du bien à venir plus vive.

Cet appel insinuant et flatteur se terminait par l'annonce du second numéro : « Madame, dans la feuille prochaine, je parlerai de l'Académie » (1). Il est plus que probable que ce n'eût pas été pour en dire du bien, puisque le parti philosophique y était devenu le maître. Du reste, dans son Histoire de la régente Anne, Bernardin avait également l'intention de mener ses lecteurs aux séances de l'Académie pour critiquer

1 mn, 66.

d'Alembert et Marmontel (1). Pourtant, malgré ses rancunes plus ou moins cachées, de Saint-Pierre était trop habile et trop faible encore pour rompre absolument, sinon aveclesphilosophes, du moins avec d'aussi puissants personnages que leurs chefs. Il n'y avait plus entre eux et lui union des cœurs (si tant est qu'elle ait jamais existé) ni coopération. Bernardin n'était plus un allié : ce n'était pas encore un adversaire irréductible : on se ménageait de part et d'autre par prudence réciproque : d'Alembert était influent, mais Bernardin avait montré qu'à l'occasion il avait la dent dure, et tous deux connaissaient leur Begnier :

Corsaires à corsaires.

L'un l'autre s'attaquant ne l'ont pas leurs affaires.

Quatre ans plus tard, un des frères de Bernardin. Dutailli, compromis dans une terrible aventure que nous verrons bientôt, s'empresse de demander, par l'intermédiaire de son frère, la protection de d'Alembert, et l'obtient (2). Plus tard encore nous voyons le nom de d'Alembert figurer sur la liste alphabétique que Bernardin dresse de ses amis et patrons (3). Quant à MUe de Lespinasse, à qui Bernardin trouvait de l'esprit parce que VEloge de mon ami lui avait plu infiniment (4), elle était restée en si bons termes avec Bernardin qu'elle correspondait encore avec Mlle de Saint- Pierre (5). Le 20 octobre 1776 Catherine écrivait à son frère ce mot qui montre à quel point Bernardin était resté l'ami de l'amie de d'Alembert : « la mort de Mlle Delespinasse ne m'était point connue: je partage celte douleur avec vous (6) ».

il) xi. 2(1. — 2 c, 14. — (3 cv, 37, et cvn, 58. — 4 cxix, 37. — (5) cxlii. 1. 3, f. 14 et 4cS. - (6) cxlii, I. 2, f. (54.

La rupture n'avait donc pas été complète avec d'Alembert, ni générale avec les philosophes qui gravitaient autour de lui. Seulement il y avait entre les encyclopédistes et l'auteur de Y Eloge de mon ami un petit choc : de là une fêlure, une meurtrissure, qui devait s'agrandir peu à peu : c'est l'histoire du Vase Brisé transposée. Tout le développement intellectuel et moral de Bernardin, et toute sa vie même, vont le séparer de plus en plus de ses anciens amis.

Il finit par supporter très allègrement cette brouille; mais le premier moment dut lui causer, sinon un déchirement, du moins un de ces accès de tristesse qui suivent la perte d'une illusion. Cet amoureux d'amitié ne pouvait se séparer d'anciens amis sans un serrement de cœur, surtout au moment où la vie lui était plus difficile que jamais ; où ses maigres ressources, sur lesquelles il prélevait la part de sa sœur, étaient précaires, lui permettaient tout au plus de vivoter et non de payer ses vieilles dettes. Hennin, obéré luimême, revenait à la charge pour les cinquante ducats que lui devait encore Bernardin (1) : sa lettre du 6 février 1775 était d'autant plus pénible à Saint-Pierre qu'elle était amicale: il ne pouvait passe fâcher et encore moins payer. De plus, sa santé, longtemps brillante, était en train de se déranger : « ce qu'il y avait de pis, dit-il, mes chagrins m'avaient donné des maux de nerfs ; je ne goûtais de repos que dans la solitude». (2) Bernardin était si inquiet de ces troubles nerveux, que lui, l'ennemi de la médecine, il se décida à consulter un médecin de quartier. .M. Petil ; il était bien tombé, car ce docteur tant-mieux lui répondit que, pour se bien porter, en général il ne faut pas se

(1) cliv,25. — :2 lxxiu, 71.

soigner ; que, dans son cas particulier, il n'y avait qu'une affection nerveuse : « depuis notre bon pure Adam jusqu'au moment présent, personne encore n'est mort de cette maladie. Vous n'en mourrez pas plus qu'un autre ». Bernardin n'avait donc qu'à prendre les eaux de Passy, dont il avait parlé le premier au médecin, et surtout à prendre patience (1).

Pour se guérir à sa façon, Bernardin entreprit un grand voyage à pied en Normandie. Il s'en alla d'abord à Dieppe, pour consoler sa sœur, toujours maladive et toujours pauvre (2), et aussi un peu pour voir ses parents maternels : de ce côté-ci ce fut un nouveau crèvecœur pour le pauvre cbevalier qui avait tant besoin d'être réconforté lui-même : « J'étais étranger parmi mes proches... Ils ne voyaient en moi qu'un parent qui revenait des Indes sans y avoir fait sa fortune, qui voyageait à pied faute d'argent, et qui n'avait d'autre ressource que de faire des livres. C'était une mauvaise recommandation dans un pays où on ne parle que d'intérêts et de procès, et où, en quelques endroits, on apprend à lire aux enfants des paysans dans la Coutume » (3). Pas un de ses parents n'avait voulu l'accueillir: il n'avait trouvé une hospitalité momentanée, pour sa sœur et pour lui. que chez une amie, Mme veuve de Saint-Erembert (4).

Il secoua vite la poussière de ses pieds sur le seuil de ces maisons peu hospitalières, et reprit sa route. Le 3 avril 1775, sa sœur lui écrit chez M. de Marguerie, chevalier de Saint-Louis, en sa terre des Loges, près Livarot, par Lisieux (5).

(1) cxu, 1. 2, f. 106.— (2) cm.vii, 57. - (3 i.xxm, 71. —(4) cxm, 76 et 69. — (5) cxm, 1. 2, f. 86.

Ce voyage ne vaut pas ses courses d'autrefois avec le Père Paul, le joyeux capucin ; et les réflexions du touriste ne sont pas gaies : il est pauvre, isolé, malade. Alors, que ce soit influence de sa sœur, toujours très pieuse, ou, qui sait? ressouvenir peut-être des conseils de Mme Poivre qui l'exhortait jadis « à se jeter dans les bras de Jésus crucifié », ou encore refleurissement de sa piété d'antan dans cette course à travers le pays où s'était passée son enfance religieuse jusqu'au mysticisme ; bref, pour une de ces raisons, ou pour toutes ensemble, Bernardin ajoute à son itinéraire un arrêt auquel il ne songeait pas au départ : « comme, à mon retour, je passais près de la Trappe, je résolus de voir ce fameux monastère. Mon cœur avait besoin de consolation : j'espérais en trouver parmi des saints ». (1)

D'Alembert aurait ricané, s'il avait vu le touriste, transformé tout à coup en pèlerin, s'acheminant vers la Trappe. C'était au début du printemps: Bernardin s'av nçait dans des allées de pommiers en fleurs ; un dimanche matin, il pénétra dans les bois de la Trappe, et retrouva aussitôt l'hiver. Guidé par une cloche « qui semblait gémir au milieu de ces forêts », il descendit dans une vallée :

Autour, des collines ; au bas, de vastes étants couverts de joncs et roseaux jaunis par l'hiver, et l'abbaye... Une croix de bois vermoulu, toute inclinée par les vents, m'indiquait le chemin, à l'entrée d'une digue qui traversait l'étang... J'arrivai à l'entrée de la première cour, sans trouver personne qu'un pauvre qui m'indiqua la porte du monas-

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