XC.IX. "J."). — '1 XCVIII
En parlant de la famille de Bernardin, nous avons déjà dit quelques mots de ce frère puîné qui, à l'imitation des cadets de grande maison, s'était distingué de ses frères par un nom de terre assez hypothétique : Bernardin l'appelle tantôt du Tailly, et tantôt du Tailli, tandis que l'intéressé signe ses lettres : Dutailli (1). Ce Dutailli avait, lui aussi, des prétentions nobiliaires, et s'était donné des armes. Sur son cachet on voit un cerf assis à côté d'un chien, avec cette devise : Vêtus concordia (2). Un autre cachet représente un écusson accosté de deux chiens, et surmonté d'une couronne de perles (3) : Dutailli n'avait pas le moindre comté, ni même une simple haronnie.
Vers 1760, il passe à Saint-Domingue, « pour y chercher fortune, raconte Bernardin au baron de Breteuil ; mais, loin de s'y occuper à quelque chose d'utile, il y a consommé sa jeunesse en vivant avec des veuves riches qu'il se flattait en vain d'épouser. Il m'est tombé sur les bras à différentes époques de sa vie, réduit à une misère extrême, et je l'ai secouru alors de mon mieux » (4). Bernardin avait même corrigé de sa main un placet que Dutailli envoya, en novembre 1775, deSaint-Laurent-en-Caux, à un ministre : il y demande un brevet de capitaine de dragons pour pouvoir se marier à Saint-Domingue (5).
Un peu plus tard, en 1776, il se contenterait d'un brevet de capitaine d'infanterie pour épouser une veuve riche, Mme Rousselier (6). Retourné à Saint-Domingue sans brevet, il revient encore une fois en France, et fait le désespoir de ses parents ; dans ses suppliques aux ministres, Bernardin indique, sans préciser, un drame
(1) xcix, 23 et 28; c, 5, 7, 8, etc. — (2) ... (i.'>. — 3) c, 68. — (4) c, 54. — (5) cxli, 112. — (6) cxi.i, 113.
dont Dutailli fut cause : « son dernier voyage occasionna dans ma famille une catastrophe qui entraîna la ruine d'un autre frère dont j'ignore maintenant le sort » (1).
Enfin arrive la grosse affaire de trahison, que je résume : passé au service des insurgents d'Amérique comme capitaine-ingénieur, Dutailli demande un congé pour revenir à Saint-Domingue faire sa cour à une jeune veuve, Mme de la Boissière, fille du colonel Rabbée, l'ingénieur en chef de l'île (2). Pour éviter d'être pris par les corsaires anglais, prétendra-t-il plus tard, il rédige et garde sur lui une lettre adressée au gouverneur de la Jamaïque, où il propose à la cour de Londres un projet pour envahir la Géorgie. Le gouverneur de Saint-Domingue apprend la chose, fait arrêter Dutailli, et le renvoie en France pour y être jugé.
Au premier moment, Bernardin pense que son frère a réellement trahi. Il l'avoue dans une lettre à M. de Sartine : « Je me reproche d'avoir aggravé ses maux. Car, lorsqu'il m'envoya furtivement de la rade de Brest la seule lettre qu'il ait pu me faire parvenir,... je le crus d'abord coupable, et, quoiqu'il réclamât mes vains services, mon vain crédit, quoique ma lettre dût être lue,... l'idée d'avoir un frère coupable de trahison me fit souscrire ma lettre : — je suis avec le plus grand intérêt, et avec douleur, votre frère » (3).
Bernardin avait raison : son frère était coupable. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la lettre de Dutailli au général anglais de la Jamaïque : elle ligure dans son Mémoire justificatif. Elle parait beaucoup plus sérieuse qu'il ne voudrait le faire croire ; elle semble constituer, non pas une ruse de guerre, mais une véritable trahison, surtout si l'on songe que ce texte n'est pas une
1) cxlv, 104. — (2 c, 14. - (3) c, 52.
copie authentique, mais une reproduction faite de mémoire par Dutailli, et que, forcément, il n'a pas dû reproduire très exactement ce qui pouvait lui être défavorable (1).
Tout au plus pourrait-on invoquer comme circonstance atténuante un commencement de folie : le 7 janvier 1779, encore retenu dans la prison civile de Saint- Domingue, Dutailli envoie au général une supplique qui se termine ainsi : « ma lettre s'est ressentie de toute L'aliénation où on m'avait réduit » (2). Enfin il arrive en rade de Brest sur la frégate la Concorde, et envoie à Bernardin, le 20 février 1779, ce mot où Ton voit que sa longue traversée n'a pas calmé son exaltation : « si la Providence me sauve, je me jette dans un cloître le reste de mes jours ; ou le ministre me jugerait digne de fermer la plaie qui a répandu une amertume affreuse sur le reste de mes jours. Adieu, mon pauvre cher frère » (3).
Alors, pour sauver ce parent coupable, Bernardin commence une extraordinaire campagne où vont éclater son bon cœur, sa ténacité, son ingéniosité. Il court chez M. de Sartine, alors ministre de la marine, qui l'écoute à peine (4). En revanche il réussit à attendrir le directeur général, et à obtenir un secours du roi pour le malheureux qui manque de tout, secours qui lui sera doublement agréable, « lorsqu'il apprendra que le premier ministre des finances est sensible à ses malheurs » (5). Puis il se met à rédiger unplacet intitulé : Précis de V A ff aire extraordinaire du ST de Saint-Pierre du Jaillis, prisonnier d'Etat à Brest. J'en détache tout ce qui présente de l'intérêt :
1 c, 13-22. — (2) c, 15, 14, 19. — 3) c, 14, 19. - 4 cxlv, 104. — (5) cxliv, 3.
Il partit chez les insurgents. Ils le reçurent à leur service en qualité de capitaine-ingénieur, l'employèrent dans la Géorgie, et lui donnèrent congé d'aller passer quelque temps à Saint-Domingue, en lui promettant à son retour la commission d'ingénieur en chef. Il partit, comblé de présents des généraux américains, et laissant dans la caisse militaire une somme de 3089 livres qu'il devait toucher à son retour. Le traitement cruel fait à M. le colonel de Brétigny et à ses officiers par les Anglais qui les détenaient prisonniers à Saint-Augustin, l'indifférence du Congrès américain pour la liberté des officiers français qui étaient pris sur mer, et qu'ils ne comprenaient point dans les échanges, inspirent au s1' de Saint-Pierre du Taillis le stratagème hardi de feindre une lettre adressée au gouverneur de la Jamaïque, dans laquelle il se plaint des Américains, et propose à la cour de Londres un projet d'attaque delà Géorgie. 11 s'embarque avec ces deux lettres. Elles ne tardèrent pas à lui être utiles. Parti de Charlestown sur un bateau de transport le 28 avril 1778, il est pris aux atterrages de Saint- Domingue par un corsaire de l'île de Tortonne. Le sr de Saint-Pierre du Taillis lui communique ses deux lettres : l'Anglais donne dans le panneau ; le prenant pour un transfuge, il le descend à terre sur l'île de Portorico, d'où, par les colonies espagnoles, il se rend au Cap français.
Là, accueilli par le gouverneur général, invité souvent à sa table, il se préparait à retourner chez les insurgents et à employer pour son retour le même stratagème, si l'occasion s'en représentait. Il y avait au Cap un capitaine anglais prisonnier, appelé Stot, capitaine de la Minerve. Il songea tirer de lui une lettre pour ses amis de la Jamaïque. Mais celui-ci, apercevant la ruse, le dénonce au gouverneur.
Le gouverneur le fait arrêter au spectacle, dans sa loge ; il le tient, en criminel d'Etat, prisonnier au secret pendant plus de quatre mois ; il le fait insulter dans sa prison à travers sa grille, il lui refuse toute espèce de communication d'écritures avec ses amis etses parents, enfinjusqu'à l'usage de son linge, ayant passé 28 jours avec la même chemise.
Le gouverneur, pendant ce temps, ne l'interroge point; il ne lui oppose ni complice, ni aucune manœuvre tendante au projet dont il l'accuse. Il n'assemble point, suivant l'u-
sage, de conseil de guerre. Il le laisse seul, n'ayant d'autre grief à lui opposer que la lettre factice dont il est trouvé porteur, et sa démarche avec Stot.
Le sr de Saint-Pierre du Taillis prétend que la cause d'un traitement si odieux et si extraordinaire est la jalousie. Le sr comte d'Argoust, gouverneur général, aimait une jeune veuve, fille de l'ingénieur en chef de la place, à laquelle le sr du Taillis faisait la cour dans l'intention de l'épouser...
S'il est coupable d'un crime contre l'Etat, pourquoi a-t-il été puni avant d'être jugé ? Pourquoi ne lui a-l-on opposé aucun témoin dans le lieu où il était accusé d'avoir tramé son délit, où il lui était facile de prouver son innocence par le témoignage des officiers espagnols chez lesquels il avait passé, entre autres par celui de M. le comte de Solanno, grand président de l'audience de Saint-Domingue, actuellement à la cour de Madrid ?
S'il n'est pas coupable contre l'Etat, pourquoi lui avoir fait un crime d'un stratagème utile qui mérite des récompenses ? Un vaisseau arbore tous les jours le pavillon de l'ennemi auquel il veut échapper. Ce qui est digne d'éloge dans un capitaine de vaisseau, serait-il un crime dans un officier passager ? Est-ce ainsi que le comte d'Argoust traite la ruse envers des ennemis qui l'emploient avec tant de succès contre nous ? Ignore-t-il donc que les héros de la Grèce, si bons juges de l'honneur et du mérite militaire, lui ont donné deux fois le pas sur la valeur (1) ?
Avant que la cause de mon malheureux frère soit exposée aux yeux clairvoyants des ministres, et qu'ils aient décidé s'il mérite les plus terribles punitions ou les plus hautes récompenses, je demande de leur justice, attendu le grand crédit du gouverneur général de Saint-Domingue, qu'ils donnent à cet officier infortuné des juges impartiaux ; que la bonté du Roi vienne au secours de ses premiers besoins; que sa prison lui soit rendue la moins désagréable possible, et qu'il soit transféré à la Bastille, afin que je puisse travailler à sa défense. — A Paris, ce 4 mars 1779 (2). »
En effet, Dutailli est transféré à la Bastille : il \ est même bien traité matériellement : les officiers, gouver-
(1 Ulysseet Thémistocle. Note de Bernardin. — [2) c\li\, 2-li.
neur en tête, lui font mille honnêtetés (1). Mais Bernardin ne peut le visiter : il écrit une lettre suppliante et digne à Lenoir : « J'ai une grâce, Monsieur, à demander à votre sensibilité et à votre justice : c'est qu'il me soit permis de le voir à la Bastille, pour le consoler et recueillirses moyens dedél'ense » (2). Il estobligé d'envoyer une requête en forme : ses efforts sont vraiment touchants : il fait appel à tous ses souvenirs de droit romain, pour rédiger le mémoire que sa pauvreté l'empêche de demander à un avocat (3). Eniin il obtient de M. de Sartine la permission de voir son frère : « mais au milieu du désordre de ses récits, il m'était impossible de démêler la vérité. Cependant, couvert de confusion dans le monde, et de chagrin dans la solitude, je mis ma confiance en Dieu, et je travaillai à faire un mémoire pour justifier mon malheureux frère » (4).
Ses papiers sont en effet remplis de notes pour ce mémoire, de brouillons, d'ébauches, de copies déjà très nettes : c'est qu'il est obligé d'en envoyer un exemplaire, modifié au moins dans quelques détails, à chaque ministre, à M. de Sartine, à Maurepas, à M. de Vergennes, au comte d'Estaing, à M. Le Noir, au prince de Montbarey, autrefois gouverneur général de Saint- Domingue (5). Sartine tombe du ministère, et le marquis de Castries le remplace : vite Bernardin recommence à copier son mémoire, l'adapte à la personnalité du nouveau ministre et le lui expédie (6j.
C'est un combat qu'il livre là, tout seul, pour sauver un frère probablement coupable, seul contre l'inertie et l'indifférence des magistrats, contre le crédit du puissant gouverneur de Saint-Domingue. Quelquefois le
(Il i.v, 17. — 2) cm.iy, 8. — (3) cxciv, 8. — (4 c, 53. — (5) c, 34, 49-50; i.v. 18; c, 49, 2. — (6; xvu, 253.
sentiment de sa faiblesse lui arrache un cri de rage : il écrit au comte d'Estaing : « Paris est-il donc tellement devenu la ville des riches, qu'un ennemi riche y ait plus de crédit qu'un citoyen pauvre» (1)? Donnera-t-on toujours raison aux supérieurs, uniquement parce qu'ils sont des supérieurs (2) ?
Ces cris de désespoir sont rares. Bernardin veut garder son sang-froid pour rester fort. Ses Précis sont de vrais modèles de plaidoyer. Il y a jusqu'à des arguments d'avocat : « Pourquoi, dira-t-on, un brave officier qui doit être préparé à tous les événements de la guerre, a-t-rl imaginé tant de détours?... Les maux extrêmes inspirent des remèdes extraordinaires. D'ailleurs, si la ruse est blâmable dans la société, elle est digne des plus grands éloges, employée contre les ennemis de l'Etat » (3). J'aime mieux son argumentation technique sur l'invraisemblance du plan d'invasion de la Géorgie. Dutailli demandait aux Anglais trois cents cavaliers et huit pièces d'artillerie : se rappelant son ancien métier de capitaine-ingénieur, Bernardin prouve qu'une pareille proposition n'est pas sérieuse :
Cette lettre n'est d'un bout à l'autre que chimère et prestige ; elle estseulernent propre à faire illusion à des hommes aussi ignorants des guerres de terre que le sont pour l'ordinaire des gens de mer de second ordre, tels que des corsaires.
La Géorgie est un pays tout coupé de lacs, de rivières et de marais. Comment traverser avec trois cents chevaux des marais, de tous les terrains le plus inaccessible à la cavalerie ? D'ailleurs comment trois cents chevaux pourraientils envahir une vaste province, défendue par quatre régiments d'infanterie, qui sont Elbert, Elberchein, Stiwens et Woet, non comprises quatre compagnies de chevau-légers ?
(1) lv, 18. — (2) cxlv, 10(j. — (3) xcix, 27-28.
Il veut qu'on tienne prêts deux obusiers et six pièces de canon à la suédoise. Mais comment les traîner à travers des marais ? Le seul état d'artillerie de Géorgie monte à 12 pièces de canon de bataillon, à six pièces de bronze envoyées par la France, à la grosse artillerie des forts qui, jointe à celle de la Caroline du Sud, province limitrophe, fait un état d'artillerie de 250 pièces, etc. (1 .
Cette défense très habile produit son efïet. En haut lieu on commence à pencher pour le malheureux Dutailli ; un instant, on l'avait bien cru coupable : Maurepas même l'avait dit au directeur général, jusque-là bien disposé, et qui s'était refroidi brusquement pour Bernardin (2). Maintenant c'est un revirement favorable chez les ministres, après la lecture de ce mémoire : « J'eus la consolation, dit Bernardin, de voir qu'il avait fait impression sur leurs esprits ; mais en même temps j'eus la douleur d'éprouver qu'il n'avait produit aucune sensation sur le cœur de mon frère... 11 s'était persuadé que cette fausse démarche entreprise pour ses intérêts particuliers devait être récompensée par l'Etat, lui faire obtenir des emplois considérables, et enfin un riche mariage... En vain j'essayais de le ramener à la raison, il s'irritait contre moi. 11 finit par me dire que j'avais été dans tous les temps jaloux de ses succès » (3).
Après ces entrevues douloureuses, Bernardin reçoit de son frère des lettres plus pénibles encore, pleines de reproches, de menaces, d'injures, et surtout d'incohérences ( i). Bernardin répond sans se fâcher ; il s'efforce de calmer ce fou avec une douceur touchante : « Je vais essayer, mon frère, s'il m'est possible, de vous donner des conseils qui vous plaisent, et des consolations qui ne vous affligent pas.
1) xcix, 25-26. — -2 eux, 1. 1, f. 1. — (3) c, 54. — (4) c, 4, 5, 7.
194 BERNARDIN DE SATNT-PÏERRE
« Vous devez vous tranquilliser parle témoignage de votre conscience, et par votre confiance dans la sagacité et l'équité du Ministre de la marine. Quoique les preuves positives de votre stratagème soient maintenant hors de votre portée, il sort, du fond de votre accusation même, des preuves négatives si lumineuses qu'elles éclaireront tôt ou tard l'esprit impartial de votre juge » (1).
Après ces espérances humaines, Bernardin, se rappelant qu'il avait interrompu, pour défendre son frère, ses Eludes de la Nature, reprend ce ton d'onction philosophique qui lui est si particulier : « Le souvenir de la nature et d'une vie naturelle adouciront vos maux. C'est la plus douce et la plus invariable des théologies. Tout nous appelle à Dieu, mon frère : le plaisir, la douleur, la liberté, la prison, la science et l'incertitude. On n'a point à balancer : ou la prospérité nous y invite, ou l'adversité nous y force. Lui seul peut vous tirer du précipice où vous êtes tombé, éclairer vos juges, et toucher le cœur des ministres... Il préfère le repentir du coupable aux larmes même de l'innocence » (2).
Cette fin est à noter. Bernardin croyait toujours à la culpabilité de son frère, et n'osait pas encore croire à sa folie. Pourtant il en eut bientôt une nouvelle preuve. Il obtient enfin la liberté de son frère, et s'empresse d'aller lui porter cette bonne nouvelle. Dutailli demande à Bernardin s'il se chargera de son entretien : Bernardin répond qu'il est trop pauvre pour assumer toute la dépense, mais qu'il l'aidera : « Quelle fut ma surprise, raconte le pauvre Bernardin, lorsqu'il me déclara fort durement qu'il préférait de rester à la Bastille! J'éprouvai alors ce que j'avais soupçonné il y avait longtemps :
(1) cxlv, 107. - (2) cxvl, 108.
qu'il avait encore plus d'horreur de toute espèce de travail que de la prison » (1). L'étrange Dutailli prend donc la Bastille comme hôtel garni, et y reste deux ans et demi, « se berçant de l'idée de ses grands emplois et de ses mariages », jusqu'à ce que le gouverneur, fatigué de nourrir ce prisonnier volontaire, demande à en être débarrassé (2). Dutailli est alors transféré au château de Ham, où nous le trouvons en février 1782 (3). Le commandant, avec lequel il s'est brouillé, en a bientôt assez, et s'efforce, à son tour, de s'en faire délivrer. Remis en liberté malgré lui, Dutailli s'arrange pour vivre le pluspossible aux dépens de Bernardin : « Quand il a quelque argent, il ne parle que de ses riches mariages, et de ses grands emplois futurs, qu'il accuse sans cesse M. Le >îoir de faire échouer ; et, quand il en manque, il ne parle que de faire quelque coup de désespoir, afin de me forcer de venir à son secours. Ce moyen lui a quelquefois réussi à mon égard » (4). En effet, le 22 juin 1783, Dutailli reconnaît avoir reçu de son frère trois cents livres, et, dans sa folie des grandeurs, il signe sa quittance : « ancien ingénieur en chef des Etats-Unis d'Amérique » (5). L'argent mangé, il va s'installer à Dieppe vers le mois d'octobre, et désole sa sœur par ses incartades (6). Il emprunte de l'argent à ses créanciers (7). Au grand émoi de Bernardin, il demande « une quête publique, dans une ville où ses ancêtres maternels ont occupé les premières places municipales » (8). Toujours indulgente, Catherine intervient entre Bernardin, furieux de toutes ces sottises qui le déconsidèrent, et Dutailli qui a éprouvé le besoin, à la lin <!<■ décembre, de retourner s'enfermer au
(1) c, 54. — (2) c, 54. — (3) c, 10. - (4) c, 54. -(5 clxv, 70.
(G) cxui, 1. 2. f. 14. - [1 cmj, 8(5. — (8; c, 54.
196 BEHNARDIX DE SA1XT-PIERRE
château de Ham : les officiers de cette forteresse, très ennuyés, demandent qu'on l'interne dans une maison de fous (1). Dutailli, lui, voudrait passer à Cayenne, aux frais du roi : Catherine est chargée de demandera Bernardin son appui pour ce beau projet, et lui écrit le 28 janvier 1784 (2). Fort sagement Bernardin pense que Dutailli ferait pis encore à Cayenne ; qu'il a d'abord besoin de se guérir : en conséquence, Bernardin demande au maréchal de Castries de faire enfermer son frère à l'hospice des Bons Fils de Saint-Venant près de Clermont en Beauvoisis, « maison religieuse où l'on met les hommes dont l'esprit est égaré » (3). Le i'S février 1784, le ministre lui annonce que le roi lui accorde cette grâce, et prend les frais à sa charge (-4). Dutailli réussit encore à sortir de cet asile : il vient à Paris, obtient du maréchal de Castries, grâce à Bernardin, une cinquantaine de louis, en soutire une dizaine à son frère, dépense en six ou sept mois ces quinze cents livres (5). Bamené à Saint-Venant, il réussit à se faire remettre en liberté par l'intendant, et revient à Paris. Naturellement c'est Bernardin qui paye les notes chez l'hôtelier, chez le perruquier (6) : désolé, il écrit au maréchal de Castries pour demander qu'on enferme à nouveau le malheureux fou. Le ministre, excédé, répond que cela ne regarde pas la marine, mais bien le lieutenant de police (7).
Ne sachant plus à quel saint se vouer, voyant ses propres protecteurs se refroidir à son égard, ayant perdu, dans ces chagrins, cette belle santé dont il se vantait auprès de Mme Dougny (8), Bernardin se rappelle qu'autrefois le baron de Breteuil était bon pour
(1) c. 54. — 2 cxlï, 86. — (3) c, :>4. — (4) cxxxm, 14 et 1<>. — ."> c, 04. — 6 i.lw. 71. — (7; c, ô4. — (8) cxi.vi, 58.
lui, et qu'il est maintenant ministre de la maison du roi : il lui adresse une longue supplique, très détaillée, à laquelle j'ai emprunté la substance même de ce chapitre : on sent que Bernardin se décharge d'un poids trop lourd, qu'il confesse ses déboires à Breteuil, sur le ton d'un homme vraiment désespéré :
Monseigneur,
.le prends ha liberté de m'adresser à vous avec la même confiance que j'aurais eue en M. de Fénelon si j'avais vécu de son temps. J'ai un frère qui m'accable de maux auxquels je ne peux apporter aucun remède... Quoique maintenant il vive sans souci de l'avenir, qu'il jouisse d'une santé vigoureuse, et qu'il n'ait que 44 [ans], je ne connais personne dont le sort soit plus déplorable, si ce n'est moi, qui suis son aîné, qui n'ai point de santé ni de fortune, qui porte le poids de mes inquiétudes particulières, et celles que mon frère devrait avoir et qu'il n'a pas.
Je vous supplie donc, Monseigneur, de venir à mon secours, en obtenant du roi pour mon malheureux frère une retraite perpétuelle ou dans une maison royale ou dans une abbaye. Ce n'est pas une punition que je vous prie de solliciter, c'est une charité, puisqu'il est incapable de se conduire.
Au moment où ses Etudes de la Nature, entreprises, dit-il, pour venir au secours des misérables, réussissent si bien pour des inconnus, il est désolé d'échouer auprès de son frère, « un malheureux qui a dans tous les temps repoussé mes conseils, qui a toujours voulu vivre sans rien faire,... que je suis obligé de repousser et de haïr » [\). On comprend très bien ce dernier mot, qui indique simplement de l'exaspération. Malgré ce ressentiment, Bernardin, pendant de longues années encore, va veiller au bien-être de ce malheureux fou,
depuis 1779 jusqu'en 1791 (1). Dutailli meurt le 22 octobre 1791, cessant enfin de faire peser sur les épaules de son frère un fardeau toujours accablant, plusieurs fois intolérable (2).
Comment Bernardin sort-il de cette mésaventure à nos yeux ? Grandi, ou diminué ? j\ul ne peut mieux répondre à cette question que la femme de son ami Mesnard relie a suivi de très près toute cette affaire, et elle lui écrit, à un des moments les plus dramatiques : « Nous avons appris avec un vrai plaisir que l'affaire de monsieur votre frère était terminée à votre plus grande satisfaction : vous y avez essentiellement contribué par l'honnêteté de votre âme, et par cette bonne sensibilité que l'on retrouve à chaque page de votre excellent livre : il ne suffît pas de prêcher la vertu : il faut, comme vous, la pratiquer » (3).
Cette affaire Dutailli est donc une des plus belles pages de la vie de Bernardin. Elle montre chez lui des trésors d'énergie et de ténacité, qu'il ne dépensait pas seulement pour lui, mais pour les siens. Par sa résistance indomptable à l'adversité, il méritait le bonheur qui l'attendait bientôt. Il sortait de l'épreuve fortifié et amélioré. Plus tard, quand il jettera un regard en arrière sur les épreuves de sa vie, il tirera la philosophie de toutes ses misères : « Ah ! combien l'adversité m'a été nécessaire ! Combien sans elle j'aurais été dur » (4).
L'adversité l'a rendu bon, indulgent, et tendre même, autant que le lui permettait sa robuste nature.
(1) c, 60-66; clix, 1. 2, f. 52; cxl, 78; o.ix, 36, 60; ci.xv, 69. — (2) cxlv, 101. — (3) clix, 1. 2, f. 35. — (4 clxv, non folioté.