CHAPITRE XII
RELATIONS AVEC LA EAMILLE NEGKER.
Au point où nous en sommes dans l'histoire de sa vie, en 1780, l'adversité ne l'a pas encore décidément lâché. Au contraire, c'est juste au momentoùil achève ses Etudes de la Nature, dont le succès va le sortir d'embarrrs, qu'il connaît les suprêmes amertumes : après la trahison de Dutailli, il a un moment de désarroi complet : tout l'abandonne, même ses amis les plus chers, ses plus puissants protecteurs, même les Necker.
Bernardin était en relations avec Mme Necker dès le début de 1773 (1). Ils étaient faits pour s'entendre, car tousdeuxétaienttrès charitables. On sait avec quelle largeur d'esprit, sans étroitesse confessionnelle, Mme Necker pratiquait la charité (2). Bernardin, pauvre luimême, lui adressait des pauvres : en 1780 il lui envoie le billet suivant, qui leur fait honneur à tous deux :
Madame,
Le porteur de la présente est un enfant.... Je fus hier abordé par [cetj enfant qui me demanda doucement la charité ; il me dit qu'il était fils d'un marchand de chevaux, que son père et lui couchaient sur la paille, e-t qu'ils n'avaient mangé ni l'un ni l'autre depuis vingt-quatre heures. Il fondait en larmes. Je m'aperçus qu'une dartre vive lui rongeait la moitié de la tête.
Je ne puis rien, Madame ; mais je me suis rappelé que
(1) cr.ix, 44. Cf. Vaissière, Revue des Questions historiques, 1903, p. 518. — (2) Le Temps, n" du 26 septembre 1903.
Dieu vous a donné le pouvoir et la volonté de faire du bien. Il vous est facile de faire guérir ce malheureux enfant dans votre hospice charitable. Je serais bien récompensé d'avoir donné à votre humanité l'occasion de s'exercer, si elle me procurait le plan de l'établissement que vous avez fait pour la soulager (1).
Lapréciosité un peu alambiquée de cette fin n'est pas pour déplaire à Mme Necker. Bernardin flatte sa vanité en même temps qu'il fait appel à son bon cœur : c'était s'ouvrir. àdeux battants, laconfiance de Mme Necker, et du même coup se frayer un accès auprès du tout-puissant ministre. Bernardin commence résolument la conquête du célèbre couple. Il essaie de manier l'encensoir avec la vigueur que Necker exigeait de ses thuriféraires. Le directeur des finances, ayant envoyé une récompense à un pilote de Dieppe, Bernardin, dans une lettre qu'il signe d'abord « Philanthrope », puis « Arétophile », propose de faire peindre pour l'hôtel de ville de Dieppe un tableau digne du pinceau de Greuze, et représentant le pilote « lisant la lettre de M. Necker, écrite sur du grand papier, de façon à ce que les spectateurs puissent la lire aussi » (2). Greuze n'eût probablement pas été ravi de la commande : Necker ne la lui fit pas, je crois. Sans se décourager, Bernardin continua le siège de l'hôtel Neeker, et envoya bientôt la requête suivante :
Madame,
Mes amis s'étonnent qu'ayant quelque part à votre estime, M. Necker ne fasse rien pour moi. Ils disent qu'il y a dans la finance assez d'emplois lucratifs qui ne demandent aucun talent, et qui donnent assez de loisir pour cultiver les miens.
(1) cxlii, I. 2, f. B8. - 2) xcm, 1-2.
S'il est donc vrai que M. Necker me veuille du bien, déterminez-le à m'en faire... Il est impossible qu'on vous refuse ; les femmes régnent ou par la beauté ou par l'esprit, [ou] par la vertu ; pourriez-vous échouer, vous qui réunissez par un assemblage si rare ce triple pouvoir (1) ?
Mnie Necker dut être flattée de ces éloges, mais aussi froissée par l'inconcevable maladresse de Bernardin : dire, devant M. Necker, qu'il y a, dans la finance, pas mal d'emplois « qui ne demandent aucun talent » ! Probablement à cause de cet impair, Mme Necker engagea Bernardin à s'adresser d'abord au ministre de la marine :
« J'ai suivi votre conseil, dit-il à sa protectrice. Je viens d'écrire à M. le marquis de Castries, et j'ai joint à ma lettre le mémoire de mes services envoyé d'abord à M. le comte de Vergennes.. . Puisque je ne peux vous voir, Madame, aidez-moi de vos conseils, et engagez quelques-uns de vos amis à déterminer M. de Castries à lire ce mémoire. Croyez-vous qu'on me dit que M. de Vergennes ne l'aurait pas lu ? » (2)
Nous n'avons plus ce mémoire, mais nous avons la lettre à M. de Castries:
Monseigneur,
Je n'aurais pas pris la liberté de m'adresser à vous comme Ministre, si des amis respectables ne m'avaient assuré que vous étiez un homme juste, et que je pouvais vous écrire sans avoir besoin d'aucune autre recommandation.
Après cet exordepar insinuation, Bernardin fait valoir ses titres à la bienveillance du ministre :
1 CXLHI, 1(5. — (2) r.xLiir, 15.
Vous jugerez de mes services passés, Monseigneur, par ce mémoire composé pour Mgr le comte de Yergennes. Il est long, parce que j'ai voulu y réunir tout ce que j'avais fait de bien. Je l'aurais fait sans doute plus court si j'y avais parlé de mes défauts.
Escomptant un sourire chez son auguste lecteur devant cet aveu dénué d'artifice, Bernardin confesse qu'il a une grave faiblesse :
Les secousses de l'adversité, en fortifiant mon cœur, ont fatigué ma tète. Elle ne peut plus guère porter que le poids que je lui donne, et ce contraste m'a rendu incapable de remplir la plupart des états de la société, en me montrant les uns au-dessus de ma portée, et les autres au-dessous.
C'est donc une sinécure lucrative et honorable qu'il demande. En échange, il assure que le ministre pourra « compter peut-être sur ses lumières », et certainement sur une reconnaissance inaltérable à tout, même à la disgrâce royale : « S'il était possible, Monseigneur, que l'adversité approchât jamais de vous, je vous y serais plus attaché que la plupart des hommes ne le sont à la prospérité des ministres » (1).
Dire à un ministre qu'il peut tomber, mais que, s'il tombe, on ne l'abandonnera pas, n'était point d'un courtisan banal. Le marquis de Castries n'apprécia pas l'originalité de cette supplique. Bernardin fut obligé de revenir à Mme Necker, et de lui demander derechef sa protection auprès du contrôleur général.
C'est probablement à lui qu'est adressé un mémoire sur le moyen de mettre en valeur les terres incultes de France en y établissant des colonies, car Bernardin y fait l'éloge des princes qui ont accueilli les protestants
(1) CXLIII, t.").
français après la révocation de l'Edit de Nantes. Voici la fin du préambule, éloge habile du ministre : « Pour traiter mon sujet, il faudrait de grands talents. Je n'ai pour moi que la beauté et l'excellence de la matière. 11 s'agit du bonheur de ma nation. Il s'agit de rendre l'honneur à l'agriculture, l'abondance, la liberté, la propriété à une multitude de malheureux. Puisse le digne ministre qui veille à la prospérité de la France adopter ce mémoire et le perfectionner par ses lumières ! Puisse-t-il jouir longtemps du spectacle du plus grand bien qu'un homme puisse faire à d'autres hommes ! Que ce souvenir l'accompagne et le console ace moment où toutes le? dignités humaines ne paraissent qu'une illusion » (1).
Cette note religieuse dut plaire à Mmc Necker, mais M. Necker lui-même ne songea ni à perfectionner par ses lumières ce mémoire, ni à le mettre à l'essai tel quel, malgré sa valeur très pratique, car Bernardin fut obligé de modifier ses projets, et proposa au contrôleur général une colonie militaire en Corse (2). 11 demandait qu'on lui confiât une compagnie d'ouvriers militaires, de soldats-laboureurs, comme on dira plus tard : chaque soldat devra donner la moitié de son temps au roi, et pourra ensuite travailler à son compte : ils défricheront, bâtiront des cases, des fermes, et recevront sept arpents, ce qui est suffisant pour faire vivre une famille ; on prendra de préférence des soldats mariés. Les célibataires seront engagés à épouser des femmes corses. On leur donnera, du reste, à chacun un enfant trouvé qui leur servira d'abord d'aide-jar-
1 xcix. 12. — 2] Aimé Martin a raconté cette histoire, en la déformant naturellement Œuvres posthumes, p. lu, col. 2), et de même M. Maury, p. 108-109.
diuier, et plus tard d'héritier, car, au bout de six ans, chaque soldat sera libéré, considéré comme propriétaire de sa ferme, à charge de payer pour tout impôt la dîme de ses produits.
Ce serait très avantageux au roi, car « il est sûr que l'île de Corse est susceptible d'une grande culture. Il y avait sous Trajan trente-trois villes, sans compter les colonies romaines. Le rétablissement de cette île est digne d'un prince aussi bon que Trajan, et d'un royaume qui avécu deux fois l'âge de l'empire romain ». Les frais seraient peu considérables : pour la compagnie d'ouvriers militaires, la paye ne s'élèverait qu'à 1180 livres par mois, et Bernardin se contenterait pour son compte du grade et du traitement de retraite d'un major à la suite, à une seule condition : « avant tout, il est convenable que j'y fasse un voyage pour prendre une idée des lieux, [voir] s'il convient mêler Corses et Français » (1).
On sait que Bernardin était friand d'excursions aux frais du Prince. Il soumet donc à Necker le « projet d'un voyage en Corse », dont voici le début :
« Dans l'intention de mériter de plus en plus les grâces du roi, en tâchant, par des services personnels, de me rendre utile aux grandes vues de l'administration actuelle, je m'offre, sous le bon plaisir et sous les auspices de M. le directeur général des finances, de parcourir File de Corse par deux voyages, l'un au milieu de l'île, par les montagnes qui la partagent dans sa longueur, l'autre autour de l'île, en côtoyant ses rivages » (2).
Il énumère tout ce qu'il aura à examiner : la terre, ses minéraux, sa flore, ses beautés pittoresques, ses
(1) cxi.iii, 2G-27. — (2) r.xi.viT. 3S.
antiquités ; l'atmosphère, le régime des vents, l'insalubrité de l'air ; le régime des eaux, la pèche, le sel, les ports de guerre et de commerce ; la race, ses qualités et ses défauts. Pour remplir ce vaste programme, il ne demande qu'un an, et cent louis d'entrée en campagne : « quant aux moyens personnels et journaliers, je m'en rapporte pour mon traitement actuel à l'équité de M. le directeur général, comme pour les récompenses futures à sa bienveillance » (1). En échange de ces différents avantages, il promet à Necker de lui envoyer toutes les six semaines une copie de son journal de voyage (2).
Nouveau refus du directeur, à peine adouci par ce billet de Mme Necker : « M. le contrôleur général n'apu se charger, Monsieur, de faire agréer le projet sur la Corse. Il désirerait d'avoir une autre occasion de vous obliger, et je me trouverais trop heureuse de pouvoir y contribuer » (3).
Bernardin aurait peut-être dû comprendre que tout était iini pour lui de ce côté-là ; mais il avait l'espérance tenace, et de plus il voulait se justifier auprès de Mme Necker des accusations ou des plaisanteries répandues contre lui ; de là le grand Mémoire du 26 janvier 1780, qui ligure dans ses papiers au dossier cxix, folios 1-9 (4). C'est très probablement l'original même que lut Mme Necker, et qu'elle rendit à l'auteur sur sa demande ; ce document, Bernardin l'avait préparé et remanié avec soin (5) : l'invocation à Mme Necker a été refaite quatre fois : on voit l'importance que l'auteur attachait à cette apologie : c'était son seul moyen
1 (,xi. vu, 39 ; i, 167 ; cxlvii, .'59. — (2; cxlvii, 39. Cf. Vaissière, article cité, p. 021-524. — (3 eut, 57. — (4) Ci". Revue de Paris, n° du 15 août 1904. — (5] iv, 30 et suivants.
de recouvrer la confiance du tout-puissant directeur des finances, et de sa femme. Pour nous, c'est le meilleur plaidoyer qu'on ait jamais composé en faveur de Saint- Pierre, d'autant plus émouvant qu'il est sincère, et qu'à certains moments il ressemble à une véritable confession. Nous n'avons pas la réponse de Mme Xecker, mais nous avons l'appréciation d'Hennin, datée du 18 novembre 1 780, et les conseils un peu vifs qu'il donne à Bernardin, en ami bourru mais bienfaisant :
Vous ne voulez donc pas, Monsieur et ancien ami, que j'attende pour vous répondre le moment où il me sera possible de causer un peu avec vous ? Votre troisième lettre est la 79e à laquelle je doive réponse aujourd'hui, et il y en a qui roulent sur des affaires pressées.
Je vous renvoie votre lettre à Mme Necker et la sienne. Si je vous disais qu'il fallait ou ne pas écrire cette lettre ou ne pas laisser Mme Necker en repos qu'elle n'eût fait ce qu'elle paraissait disposée à tenter pour vous, vous me trouveriez peut-être bien peu indulgent pour votre manière de voir les choses d'ici-bas, bien gâté par la bonne fortune.
Mon ami, vous êtes incurable ; j'en suis désolé, mais je ne me brouillerai pas avec vous pour vouloir vous persuader que vous n'avez pas un ennemi ; que les personnes dont vous êtes le plus mécontent sont celles qui ont le plus sincèrement cherché à vous obliger, que j'en ai la preuve complète, et qu'il ne tiendrait qu'à vous de tirer parti des hommes, au lieu de vous plaire à les envisager et à les peindre du mauvais côté ; qu'il y a d'honnêtes gens dans le monde, et que la bassesse et le vice ne sont pas les seuls moyens de réussir (1).
Un peu remonté peut-être par cette lettre qui dut agir sur lui comme un coup de fouet, Bernardin, en homme habitué à se raidir contre les déceptions, fait une tentative suprême : depuis l'âge de raison, il était
(1) cliv, 33-34.
poursuivi par ce rêve, très respectable en somme, de « faire le bonheur d'un peuple » (1) ; il demande donc à MmeNecker un dernier eiïort pour un projet qui réunirait lïntérêt personnel de l'inventeur, et i'iulei'èt général :
On dit que le roi va rentrer dans ses domaines engagés : qu'on m'en accorde la portion la plus inutile, et qu'on me permette de choisir quelques familles dans la classe du peuple la plus malheureuse. Je m'offre d'augmenter les revenus du roi, de rendre une terre féconde, des hommes contents de leur sort. Si mon essai ne réussit pas, il aura peu coûté : la terre et les hommes n'en seront pas plus misérables. S'il réussit, il peut servir à réformer nos colonies, à y détruire l'esclavage, à offrir de l'emploi pour cette multitude infinie dont la misère augmente à proportion de l'opulence des riches. Il peut servir à réformer les hôpitaux, cet établissement inconnu aux peuples qui ont le plus aimé l'humanité, aux Romains, aux anciens Grecs, mais inventé par les Grecs du bas empire et les Italiens, parce qu'il couvrait les vices de leur administration, qu'il flattait l'orgueil ou rassurait la conscience timorée des fondateurs, et augmentait la puissance du clergé (2).
Troublé par sa détresse, Bernardin oubliait l'hôpital Necker ! Mais Mme Necker ne pouvait pas ne pas y songer. C'était, sinon la fin absolue de leurs relations, Bernardin n"ayant jamais aimé les ruptures complètes, du moins la fin de leur amitié, amitié condescendante de la part de Mme Necker, implorante du côté de Bernardin. Il termina cette affaire avec dignité, et redemanda à Mme Necker tous les papiers qu'il lui avait confiés, y compris le mémoire du 20 janvier: «Je désire, lui écrit-il, les rassembler pour les amisétrangers qui m'ont obligé, auxquels je n'ai pu satisfaire, dont j'ai cherché à faire
», (1) xxxiv, 7. — (2] cxlviii, 70.
connaître les noms, lorsque je gardais moi-même l'obscurité. Ils verront que, si je n'ai pas satisfait, je n'ai rien négligé ; que ce n'est que la faute de ma fortune.
« J'en ai aussi besoin moi-même pour ma tranquillité... J'y joindrai, Madame, le souvenir de vos démarches, dont j'ai été aussi touché que d'un service rendu... Vous étiez ma seule espérance après Dieu. » (1).
C'est juste au moment où il aurait eu le droit de désespérer, où le sort ne lui présentait qu'amertumes, déceptions, désillusions, trahison de son frère, pauvreté, solitude, c'est juste à ce moment que le solliciteur éconduit, l'obscur auteur du Voyage à Vile de France, va connaître brusquement la célébrité, la popularité, presque la gloire, devenir « l'auteur des Eludes de la Nature », voir s'ouvrir devant lui à deux battants les portes qu'on lui fermait au nez, et les puissants lui sourire, et les pensions pleuvoir. Bernardin avait mérité dix fois de réussir dans sa conquête du bonheur, car, dans l'histoire des débuts des grands hommes, je ne connais pas d'exemple d'une pareille énergie.