CONCLUSION
Je serai bref, d'autant que la vraie conclusion d'un livre, c'est l'impression que chaque lecteur garde pour son compte personnel. Pour moi, après avoir vécu de longs mois dans l'intimité de la pensée manuscrite de Bernardin de Saint-Pierre, après avoir écritce livre, voici l'impression dernière qui me reste de tout ce travail. Le Bernardin que j'ai vu et que j'ai essayé de rendre, ne ressemble ni à l'image fardée qu'Aimé Martin a composée, ni aux portraits plutôt sévères de la critique actuelle. Il a eu des défauts, certes : il a été dur pour les femmes qui l'aimaient ; il était grand solliciteur, trop strict sur ses intérêts financiers, très retors en affaires ; il était orgueilleux, voire même vaniteux ; il était susceptible, irritable, porté à la rancune ; mais une bonne partie de ces défauts s'expliquent par ses troubles nerveux héréditaires, et leur ensemble est amplement compensé par ses qualités, par ses vertus. Pendant de longues années de misère, il a eu le respect de sa pauvreté ; il a sauvegardé, sans défaillances, sa dignité, dans les circonstances les plus défavorables : il a mené une vie d'aventures, il n'a pas été un aventurier. Il a été d'une scrupuleuse probité sur les questions d'argent : il a fait des dettes, il les a toutes payées: il est resté reconnaissant à ses anciens créanciers. Le malheur l'a grandi, épuré ; il aurait pu être
méchant : il est devenu bon. Il a poussé le dévoùment pour les siens jusqu'à l'héroïsme. Il a eu des amis enthousiastes : André Michel, le bon abbé, admire en lui « une âme céleste » (1). Ses amies l'ont adoré: MUc (iiraultlui écrit: « Je regarde comme une chose absolument impossible de pouvoir vous connaître sans vous aimer et vous estimer... Il m'arrive souvent de penser à vous, et ce souvenir tourne toujours au profit de mon frère: je l'en aime davantage quand je me rappelle que c'est à lui à qui je dois votre connaissance » (2). Que peuvent valoir les calomnies ou les accusations auprès de pareils témoignages?
Sa doctrine est souvent contestable, surtout dans sa partie scientifique. Il s'est trompé, mais de bonne foi : il a toujours cherché la vérité : il ne s'est jamais opiniâtre sciemment dans l'erreur. Il a cherché à augmenter un peu la somme du bonheur général : ses livres ont fait plutôt du bien.
Ils ont eu une influence littéraire considérable, et c'était justice, car Bernardin a été un grand écrivain. Il a été un précurseur, et non un copiste. Il me semble qu'après avoir lu les pages qui précèdent on comprend mieux la genèse des œuvres qu'il a publiées lui-même. Surtout je crois avoir prouvé ceci : l'indigeste in-quarto des œuvres posthumes qu'Aimé Martin lui a attribuées, ne doit plus peser sur sa mémoire.
En résumé, chez Bernardin de Saint-Pierre, l'homme vaut mieux que sa réputation, et l'artiste est encore supérieur à l'opinion qu'on s'en faisait jusqu'ici.
(1) r.xxxix, 14. — (2) cxxxvi. 7(>.