‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 68 sur 69 · CXLIX · texte numérisé non relu

CXLIX

l'empire -405

la même chose dans les mouvements volontaires, comme ceux des oiseaux qui semblent prendre plaisir à voler en rond ou en spirale, comme ceux des danseurs dans les bals (1). Bernardin a conçu un système si uni et si compréhensif qu'il en a pu tirer même une esthétique : des harmonies naturelles il déduit « les diverses origines de nos arts, de nos goûts, des langues, de l'éloquence, et même de la poésie » (2). C'est surtout une poétique qu'il cherche à établir, et fort nouvelle : « la poésie peut se diviser en autant de genres qu'il y a d'harmonies dans la nature. Le lyrique se rapporte principalement au soleil, etc. » (3). Un genre peut atteindre son plus haut développement par la combinaison des harmonies et des contrastes. C'est grâce à l'application inconsciente de cette loi que Shakspeare s'est élevé si haut [4) ; c'est dans ses drames que Bernardin trouve des exemples, lorsqu'il cherche des mots sublimes, ceux qui « partent d'une passion et viennent aboutir à une vertu ou à une harmonie morale qui est une consonance de la divinité » (o). Aussi Bernardin de Saint-Pierre n'hésite-t-il pas, tout en reconnaissant les imperfections du grand dramaturge, à le proclamer supérieure nos plus grands classiques :

C'est par ces oppositions que Shakspeare, malgré ses exagérations et ses défauts de goût, produit souvent plus d'effet que nos tragiques français, plus occupés de l'harmonie du style que de celle de leur composition. Il ne balance pas à mettre en scène un esclave et un tyran, un bouffon et un sage, un roi et un fossoyeur. L'intérêt si touchant de Roméo et de Juliette porte principalement sur

(1) ex, 89 ; cf. Paul Souriau, l'Esthétique du mouvement. — (2) xi.ii, 34, et en, 56. — (3) xxxvi, 45. — (4) xxxvi, 47. — (5) xxxvi, 63.

l'amour extrême de ces jeunes gens, et sur la haine invétérée de leurs familles. Otez celle-ci ; ce n'est plus qu'un drame commun. Mais le contraste des passions inspire bien plus d'intérêt lorsqu'elles se combattent dans le même cœur. Tels sont l'amour et la jalousie dans Othello (1).

On voitla valeur d'un système qui permet à Bernardin de trouver, avant les romantiques, les raisons sérieuses que l'on a pour admirer Shakspeare. Cette critique a posteriori ne lui suffit pas pourtant : il tire de sa doctrine générale des harmonies l'idée d'un genre littéraire absolument nouveau ; il en formule ainsi la théorie :

Si j'ose dire mon avis, après avoir cité de si grands modèles, je trouve qu'il manque souvent un degré de perfection aux caractères les mieux contrastés de nos drames. C'est un caractère intermédiaire ou harmonique entre deux opposés : par exemple un économe entre un avare et un prodigue ; un époux heureux entre un célibataire et un libertin ; un homme libre entre un esclave et un despote. La vertu est dans le milieu, ainsi que la beauté, la bonté, le bonheur. On reproche en général aux caractères sages et sans passion, entre autres au Caton d'Addison, de ne produire qu'un effet médiocre au théâtre. Sans doute c'est parce qu'ils y sont isolés ; ils en feraient le plus grand ornement s'ils y étaient contrastés par leurs extrêmes. Les vertus placées entre des défauts et des vices seraient comme ces sites magiques que la nature a ménagés au sommet des âpres montagnes entre des glaciers et des volcans pour y servir d'asile à la liberté des mortels. Dans les personnages même où deux passions opposées se combattent, quel effet céleste n'y produit pas le retour inopiné de la raison et de la vertu V C'est comme un rayon de soleil qui apparaît, à travers un ciel orageux, sur une mer agitée (2).

Armé de son critérium, à savoir que toutes les vraies beautés viennent de la nature, de ses harmonies et de ses contrastes, Bernardin pénètre dans le domaine des

(1) xxxvi, 45. — (2) xxxvi, 43.

l'empire 407

beaux-arts, et prouve victorieusement que la peinture admet nombre de conventions mensongères, par exemple, « lorsqu'elle introduit des chevaux qui traversent l'atmosphère en volant. En vain elle leur donne des ailes. Ce n'est qu'une monstruosité de plus. Où sont les muscles vigoureux qui doivent les attacher à leurs épaules, tenir en équilibre et faire mouvoir des corps si pesants? Combien de plafonds semblables sont cités comme dignes d'admiration, peut-être parce qu'il est difficile de les considérer, si ce n'est la tête renversée » (1).

Jusqu'ici nous n'avons trouvé qu'unité dans cette esthétique. Au contraire, une contradiction formelle semble apparaître dans les pages qu'il a consacrées à Fart chrétien. Une opposition, en apparence irréductible, éclate entre les deux morceaux suivants. Dans le premier, Bernardin fait une critique sévère, presque violente, de la peinture religieuse, surtout dans les écoles flamande, espagnole et italienne. Il proteste contre ces tableaux où abondent les scènes horribles, où l'on ne voit que bourreaux et victimes, démons et damnés, supplices et tourments ; partout de la douleur, partout du sang. Pour lui, il refuserait d'habiter un appartement orné de pareils chefs-d'œuvre : ils ne peuvent inspirer que le dégoût ou la méchanceté. Des pays où règne une pareille manie, sont sortis « des hommes fameux par l'atrocité de leur caractère. Tels ont été parmi nous Damions et Robespierre, enfant de chœur dans son enfance ». Tout cela, dit-il en résumé, est la faute du catholicisme : « Oh ! que Rome, qui offre aujourd'hui en peinture les scènes do massacre qu'elle exécutait autrefois en réalité, qui n'a régné sur

(1) xxxvi, (i7.

l'univers que par la terreur, établirait aisément un empire plus durable et plus doux, si, au goût des arts qui la distingue, et aux lumières de la philosophie, elle joignait la morale pure de l'Evangile! Ses prêtres seraient plus révérés que ses anciens sénateurs» (1). Notons que ce curieux passage, qui semble une réfutation anticipée du Génie du Christianisme, appartient, de par une allusion du contexte à la prise d'Anvers, à la rédaction de 1795, et passons au second morceau. Quel contraste ! N'est-ce pas une page de Chateaubriand, et du meilleur, que cette glorification de la cathédrale :

Nous comprenons, dans l'architecture végétale, le genre gothique. Ses gros piliers [massifs], qui contrastent avec ses faisceaux de petites colonnettes, ses portions de cercle qui se croisent en ogives dans ses voûtes et dans ses fenêtres souvent formées de vitres colorées, imitent les troncs épais des hêtres, les jeunes plants d'arbres qui filent par groupes vers les cieux, l'entrelacement de leurs rameaux, et la lumière blanche, verte et bleue qui les éclaire dans les forêts. Souvent ses chapiteaux sont décorés de figures des oiseaux et des petits quadrupèdes qui les habitent. Ses ombres obscures, ses jours colorés, son élévation et ses hardiesses, jettent l'esprit dans une méditation profonde et religieuse, comme au sein d'une haute et sombre futaie (2).

Cela, c'est l'église réouverte par le Concordat, c'est l'église où il va à la messe avec sa seconde femme. 11 n'y a donc pas, si l'on veut, contradiction entre ces deux morceaux : mais, de l'un à l'autre, la croyance de Bernardin a évolué. De son déisme agressif contre l'Eglise, il est revenu, guidé par une petite main très douce, au catholicisme de sa jeunesse, et la doctrine

(1) xxi, 59-60. — (2; xxx vi, 4.5.

l'empire 409

religieuse des Harmonies en a été profondément modifiée.

Ces deux états successifs de son esprit sont très nettement caractérisés dans l'ouvrage par deux séries de textes opposés. Pendant la période révolutionnaire, le citoyen Bernardin attaque l'Eglise dans son chapitre capital, la douzième harmonie sur les concordances entre l'homme et Dieu, celle qui renferme toutes les autres, dit-il; son hostilité est très nette : « une religion pèche contre les lois de la nature, quand, au lieu de soumettre l'homme à Dieu, elle le soumet à un pontife, à un prêtre » (i). Il reproche à l'Eglise d'entretenir et d'exploiter la vanité, l'ambition, la crainte de la mort, la peur de l'enfer (21 ; aussi voudrait-il qu'on lui interdit l'éducation des enfants (3). On doit sans doute enseigner une religion à l'école, mais une religion neutre, dépouillée de toutes les différences qui séparent les divers cultes, se réduisant par conséquent au déisme, à un déisme religieux et proclamant la Providence (4). Aussi Bernardin veut-il que l'on prémunisse les enfants contre un sentiment qui pourrait les faire retomber sous le joug, la crainte de la mort : on doit les habituer à cette idée : « Je mènerais, par un clair de lune, nos enfants la nuit dans le cimetière voisin o (5)... Et Bernardin développe le sermon laïque qu'il leur ferait pendant cette promenade macabre qui ne serait pas du goût de tous les parents. C'est la même doctrine qu'il prêche aux hommes faits, avec une espèce de poésie sombre qui fait songer au deNaturd(Q). Sa sérénité philosophique rappelle le calme glacial de Lucrèce, avec l'ironie en moins, car il y a de la pitié,

il) xiii, 26. - (2) xcvn, 43. — (3j xui, 27. — (4) txxx, 2-14. — :> xcn, 39. - 6 i.xx. 35-36

de la sympathie, dans le dialogue qu'il engage avec son lecteur, dont il devine, dont il réfute plus ou moins bien les inquiétudes, les doutes, les terreurs. Il lui offre dans l'au-delà un asile, plutôt qu'un paradis, et cet asile c'est le soleil (1). On peut à son choix y rester, y goûter, suivant ses préférences, des joies astronomiques ou des jouissances sentimentales ; ou bien l'on peut quitter le soleil sur un de ses rayons et parvenir jusqu'à une autre planète où l'on recommence une nouvelle existence (2). Les élus de Bernardin de Saint- Pierre qui préfèrent s'en tenir à la vie solaire, « passent sans cesse de découvertes en découvertes, et de ravissements en ravissements. Sans cesse ils voient arriver dans le séjour fortuné des objets nouveaux dignes de tout leur amour, des enfants qui ont aimé leurs parents en supportant leurs défauts, des époux toujours fidèles dans le cours d'une longue vie, ceux qui ont éclairé ou défendu une patrie ingrate, ceux qui ont expié leurs fautes par un sincère repentir, enfin tous ceux qui ont aimé Dieu et les hommes » (3).

Cette conception de la vie future, où l'on retrouve bien l'ancien rêveur de paradis terrestres, est comme un christianisme décoloré, désenchanté, à peine attiédi par une sorte de panthéisme mystique : « Je recevais, à la vue de la nature, je ne sais quelle joie secrète. La douce verdure, les fleurs aimables, un arbre, étaient mes livres de théologie. Les grands chênes élevaient mon âme au ciel » (4). La mort même de son petit Paul, dont il parle aux enfants de son école idéale, ne peut altérer sa sérénité philosophico-religieuse (5). Je ne sais si on peut le ranger, à cette époque, dans la caté-

(1) <:ix, 94-95. — (2) clxxii, 25. — (3) xin, Ti. — (4) cxv, 10. —

l'empire 411

gorie de ceux que le catholicisme appelle les chrétiens du dehors. A coup sûr, il est hors l'Eglise et contre l'Eglise. 11 englobe la théologie dans son mépris général pour toutes les sciences livresques ; avec une ironie à la Renan, plutôt qu'avec la raillerie voltairienne, il conclut ainsi :

Si le physicien ne met l'homme que dans le règne des animaux, le métaphysicien le classe avec les anges. Il regarde ses passions comme celles d'une nature dépravée : il lui cherche une origine céleste non dans les lois de la nature qu'il réprouve, mais dans des livres qu'il approuve, non dans les ouvrages de la divinité, mais dans ceux des hommes. Le présent, qu'il voit, n'est rien pour lui ; le passé et l'avenir, qu'il ignore, sont tout. Il ne s'en fie point à son propre témoignage, mais à l'autorité de ses semblables. Du sein de leurs livres il s'élance à travers les siècles ; entouré de leurs sombres nuages, il se croit un aigle qui plane au haut des cieux ; mais il a beau s'élever, il ne sort point de sa bibliothèque, semblable à une mouche qui y est renfermée, et qui croit voler vers la lumière qu'elle aperçoit à travers les vitres : trompée par leur transparence, elle vole de l'une à l'autre, et les frappe, en bourdonnant, de sa faible tète. Etourdie de son vol et de son propre bruit, elle croit faire un grand chemin dans les airs ; mais après de longs efforts et de vains murmures, elle se trouve toujours sur le même carreau (1).

Pour lui, méprisant ce qu'il regarde comme les constructions passagères de l'esprit humain, il entonne son exegi monumentum avec un bel élan d'orgueil à peine retenu par la modestie littéraire : « Nous avons fondé notre édifice sur le temple inébranlable de la nature. Ce n'est que l'ouvrage d'une faible hirondelle, construit d'argile et de plumes tirées de son sein. Ce n'est qu'un nid destiné à quelque oiseau malheureux ; mais il

(1) xxi, 43.

est bâti sur un rocher. Ni les sombres nuages de la calomnie, ni les tonnerres du fanatisme, ni les •ouragans des factions ne pourront l'ébranler, et le temps même qui renverse tous les monuments des hommes en respectera les bases posées sur celles de la nature » (1).

C'est généralement au moment où Ton se proclame arrivé au but, soit au bonheur, soit à la richesse, soit à une vérité, que Ton éprouve une déception brusque : malheur, ruine, erreur. Le temple qu'il croyait avoir! élevé à la Nature va redevenir l'église du Christ : Bernardin va y accueillir le prêtre qu'il repoussait. Il n'a pas du reste grand'chose à changer à son système : I il lui faut surtout supprimer quelques formules agressives. Du moment que l'écrivain est redevenu catholique, son œuvre va devenir chrétienne. C'est comme un temple païen que l'on consacrerait au culte en plaçant une croix sur son fronton. Bernardin fait les quelques retouches nécessaires: il ajoute une auréole à la Nature, et ce sera la Vierge. A côté de l'Etre Suprême il dessine quelques anges, et c'est Dieu le Père : « Arrêtons-nous un moment à considérer les harmonies de la montagne que nous habitons. Figurons-nous que nous sommes, dans les cieux, un de ces êtres invisibles que l'Etre Suprême a préposés au gouvernement de ce globe. Considérons-le tel qu'il parut au jour de la création... » Remarquons-le: chez Bernardin, la conversion de l'écrivain est moins complète que celle de l'homme, ou tout au moins elle est plus timide au début : il se corrige en effet à la fin de la phrase que j'ai interrompue au moment où elle semblait un acte de foi complet: « tel qu'il parut au jour de la création,

(1) xxi, 43.

suintât les sentiments des peuples d'Orient » (1). On sent encore l'hésitation, et je ne sais quelle mauvaise honte, dans cette concession faite à la religion de sa femme : « On fera lire aux élèves de la patrie des morceaux de Sénèque, de Confucius, de Socrate, de Fénelon, des philosophes de toutes les nations qui ont écrit pour rapprocher tous les hommes. On leur lira même des morceaux de l'Evangile, de l'Ancien Testament, et des principauxcodes religieux qui rapprochent les hommes en leur inspirant une bienveillance universelle » (2). Ce même est, comme l'on voudra, une grande audace, ou une petite lâcheté. Bernardin fait passer en contrebande l'Evangile entre un Confucius et une collection de codes religieux; mais enfin, vaille que vaille, voilà l'Evangile réinstallé dans les Harmonies, et cet esprit nouveau va souiller de plus en plus fort. Maintenant Bernardin croit avec plus de ferveur à la bonté de Dieu, et il expose cette ardeur nouvelle dans une sorte de parabole :

Gomme un homme, naufragé, sur un écueil aride, juge aux fruits que les flots jettent sur son rivage qu'il y a quelque île fertile aux environs, j'ai pensé, aux bienfaits disséminés sur notre terre malheureuse, qu'il y avait de la bonté dans les cieux. Christophe Colomb, à la vue d'un roseau d'une espèce inconnue jeté par les courants de l'ouest sur le sable des Canaries, soupçonna vers l'Occident un nouveau monde. Il se confirma dans cette idée, d'après ce sentiment que Dieu n'a rien fait en vain, et il en conclut que le vaste océan devait renfermer encore d'autres terres habitables. Fort de cette grande pensée, malgré la faiblesse de ses moyens, l'indifférence des cours auxquelles il s'adressa, et le mépris de leurs orgueilleux docteurs, il s'embarqua sur des mers nonnaviguées, pour découvrir la moitir du globe, avec un équipage toujours prêt à se révolter

(1) xxi, 19. — (2) v, 28.

contre lui. Dans sa route, il se consolait de l'injustice des hommes, et se réjouissait d'approcher d'un nouveau continent, en voyant passer auprès de son vaisseau, tantôt une plante nouvelle, tantôt un petit oiseau étranger.

Je me suis dit de même : d'où viennent mes jouissances, au milieu de mes désirs et de tant de privations ? Dieu n'a rien fait en vain. Il n'y a point d'effet sans cause. La portion de beauté et de bonté que je vois sur la terre doit avoir son origine dans les cieux. Cherchons-en les lois. Je me suis donc abandonné à cette ravissante étude, quoique persécuté par les docteurs de mon temps, et traversé par mon propre équipage, c'est-à-dire par mes passions. Ma raison même, qui devait les gouverner, se tournait contre moi, [etj me disait souvent : « A qui veux-tu plaire ? A des ingrats qui te dépouilleront du fruit de tes travaux et qui déjà te calomnient d'avance ; à une foule d'indifférents qui te disent — que t'importe la calomnie ? — dans le temps même où elle incendie les empires, et lorsque ses charbons ardents noircissent tout ce qu'ils ne brûlent pas: Retourne au rivage, ne vogue point en pleine mer : vis obscur et heureux. »

Cependant, au milieu de ces troubles, j'étais consolé quand, tout à coup, j'apercevais une convenance parfaite, une solution lumineuse, et des arts nouveaux, flotter, pour ainsi dire, autour de moi. Le plus grand plaisir de la raison est de trouver la raison de son plaisir. Je me disais : je suis en route ; j'approche d'un nouveau monde ;.je navigue dans ces courants. Oh ! quand verrai-je la terre de l'intelligence et de la vérité, le continent des beautés et des amours éternelles ? Je ne peux y aborder qu'à la mort ; mais, pendant la vie, recueillons-en quelque roseau flottant, et montrons au moins à mes contemporains quelques-unes des perspectives enchantées de ses rivages (1).

Et que l'on ne dise pas: — mais c'est dusimple déisme! mais tout déiste un peu sentimental contresignerait cette théorie de la Providence ! — Le sentiment intime de Bernardin a changé. M. de Saint-Pierre est en train

(1) en, 57.

l'empire 415

de rédiger et de proposer à Rome, pour son compte personnel, un petit concordat : il ne demande pas mieux que dallera la messe, à condition d'y pouvoir prier et chanter en français. Il remarque d'abord que, en général, « les harmonies religieuses sont attachées aux langues mortes : la juive à l'ancien hébreu, le christianisme catholique, en Espagne, Italie, Portugal, à la langue latine» (1). Il semble oublier la France; mais, à la page suivante, il insiste sur le côté français du problème :

Les religions suivent le sort des langues. Je tire de cette importante observation deux conséquences très essentielles : la première, c'est qu'il faut qu'un peuple parle la langue de sa religion pour y rester attaché. Il est très remarquable que les peuples qui prient Dieu dans leur langue maternelle tiennent plus à leur religion : tels sont les Juifs, les Arabes, les Turcs, et chez nous les communions dissidentes, chez lesquelles il y a bien moins de renégats que dans les catholiques. Il est donc nécessaire de faire chanter en français les offices de nos églises, afin de lier le peuple français à sa religion, et mettre d'accord les paroles et les sentiments des fidèles, comme le voulait saint Paul. Mais comme toute réforme doit se faire peu à peu, je voudrais qu'on laissât subsister quelque temps dans la langue sacerdotale la messe, et toutes les fonctions religieuses qui renferment des mystères, mais qu'on introduisit dans le reste des offices de l'Eglise gallicane non seulement des psaumes français, mais des prières et des hymnes françaises qui eussent des rapports directs avec les besoins de notre patrie, plutôt qu'avec ceux de Jérusalem. C'est par des moyens semblables que les missionnaires et surtout les jésuites avaient attiré au catholicisme tant de peuples sauvages en leur composant des cantiques dans leur langue...

La deuxième conséquence qui résulte des relations que la religion de chaque peuple a avec sa langue, c'est qu'il faut tolérer toutes les communions : damner un homme parce

(1) xm, 26.

qu'il n'est pas catholique, c'est l'envoyer en enfer parce qu'il ne parle pas un des dialectes de la langue latine. D'un autre côté, c'est n'ouvrir le ciel qu'à un bien petit nombre d'élus, qu'aux privilégiés de la terre, dont le principal mérite a été de naître dans un coin de l'Europe qui n'est elle-même qu'une bien petite partie de la terre, et qui n'en est pas la moins corrompue. Ainsi c'est faire du salut une affaire de géographie, ou plutôt de grammaire. Jésus- Christ ne pensait pas ainsi, lorsqu'il parut en Judée pour rappeler les Juifs aux lois éternelles de la nature, dont leurs dissensions les écartaient. Il n'eut pas l'intention de confier l'empire des consciences et de la vérité à aucun peuple, mais au ciel, à aucun homme, mais à Dieu, ni à d'autre langue qu'à celle du sentiment. Si donc les papes veulent ramener les peuples à lui, c'est de les rappeler à la nature sans violence et sans inquisition. En affaiblissant l'influence de la langue latine qu'ils ne parlent plus eux-mêmes, ils donneront plus d'empire à celle de la raison.

Qu'ils viennent au secours des peuples malheureux ; qu'ils renient ceux qui réduisent les noirs à l'esclavage, qui s'emparent des terres des pauvres Indiens, les conquérants qui font des guerres ambitieuses ; voilà une langue qui sera entendue comme celle de l'Evangile par tout l'univers, et l'univers alors se fera romain (1).

Pour réduire les dernières résistances du déiste, pour réfuter ses objections suprêmes, pour transformer son ultimatum en capitulation, il suffisait de la théologie du curé d'Eragny, d'un sourire ou d'une larme de Désirée. Le nouveau Polyeucte, à peine converti, commence à prêcher sa foi nouvelle : il le fait même avec une certaine sévérité : il a une façon très autoritaire de recommander la prière: « Beaucoup se dégoûtent de prier parce que leurs vœux ne sont pas exaucés. Une femme de qualité me racontait un jour qu'elle avait été fort pieuse dans sa jeunesse, mais qu'elle cessa de

(1) xiii, 27.

l'empire 417

se fier à Dieu parce qu'il avait refusé à ses prières la vie d'une amie mourante. Je lui répondis : — Vous croyiez donc, Madame, que Dieu était à vos ordres (1) ? »

Sans doute Bernardin n'a pas tellement dépouillé le vieil homme qu'on ne trouve dans sa nouvelle façon de croire ses anciennes habitudes de sentir. C'est ainsi qu'il décrit la naissance d'Eve plutôt avec le charme voluptueux de Prudhon qu'avec l'austérité de Philippe de Champaigne(2). Mais, pour tout le reste, ses corrections dernières aux Harmonies dénotent le changement profond qui s'est produit dans son cœur. Il aime à rendre justice à l'Eglise, même sur les points où elle est le plus dénigrée par M. Homais, même sur son histoire politique au Moyen Age: « Ce n'est pas que j'attribue à l'Eglise romaine l'ancienne barbarie des nations de l'Europe. Elle s'est vue forcée souvent d'opposer la superstition à leurs brigandages, et de les gouverner par les opinions mêmes dont elles étaient infatuées. On lui aura l'éternelle obligation d'avoir sauvé de leurs fureurs une partie des ouvrages de l'antiquité, et d'avoir contribué au rétablissement des lettres et des arts en Europe, en lui conservant des modèles de bon goût (3). »

Peut-être des esprits exigeants trouveraient-ils que tous ces textes ne suffisent pas pour prouver que Bernardin, personnellement converti, nous le savons par ailleurs, a voulu manifester dans son livre sa conversion. Peut-être diraient-ils qu'on n'est réellement catholique que quand on pratique ostensiblement, quand on confesse sa foi aussi bien dans ses écrits que par ses actes. A ceux-là je répondrais que Bernardin

(1) xxi, 54. — (2) xin, 33. — (3) clxx, 2.

de Saint-Pierre, racontant dans ses dernières Harmonies la mort de son fils Bernardin, n'hésite pas à dire « qu'il accompagnait sa femme quand elle partit en pèlerinage demander à Dieu la guérison de leur enfant 1). »

(1) ex vi, 57.

Page 1