‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le premier ouvrage des grands écrivains — qui n'est pas toujours le meilleur, — c'est leur vie. Bon ou mauvais, il importe de le connaître tout d'abord, car c'est celui où l'auteur met le plus de son esprit et de son caractère, de ses idées et de ses passions, le plus de lui-même en un mot; et, par là, c'est celui qui éclaire et explique tous les autres.

H est d'autant plus naturel de commencer cet essai sur Bernardin de Saint-Pierre par l'histoire de sa vie, qu'il est peu d'écrivains dont la vie et les ouvrages offrent plus de rapports entre eux, se rattachent par des liens plus intimes et plus

directs. Bernardin de Saint-Pierre s'est formé solitairement, à 1 école de la Bible et de l'Évangile, d'Homère et de Plutarque, de Fénelon et de Rousseau, mais surtout à l'école de la nature et de la vie. Il a commencé à écrire très tard, après avoir mené longtemps une existence aventureuse et romanesque, pendant laquelle il accumulait, sans autre dessein que celui de se distraire, de se consoler, de se venger de l'injustice du sort et de celle des hommes, les impressions, les souvenirs, les couleurs qui devaient servir plus tard de matériaux à ses ouvrages. Si l'on voulait rechercher les sources de son talent, on les trouverait cachées derrière les principaux événements de sa longue et parfois dramatique odyssée. 11 avait beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup aimé, beaucoup souffert avant de publier une seule ligne. Son premier écrit est une relation de voyage, ouvrage de circonstance, inspiré par la nécessité beaucoup plus que par l'ambition littéraire.

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre le 19 janvier 1737.

« Son père, Nicolas de Saint-Pierre, avait la prétention de descendre d'une famille noble ; il comptait au nombre de ses aïeux le célèbre Euslache de Saint-Pierre, maire de Calais, et quoiqu'il ne pût donner des preuves bien claires de cette illustration, il ne cessait d'en parler à ses enfants comme d'une gloire appartenant à la famille (1). »

(1) Mémoires, p:ir Aimé Martin, sur la vie et les œuvres de Bernardin de Saint- Pierrfi,

Bernardin de Saint-Pierre partagea naturellement les prétentions ou les illusions paternelles, respectables et même salutaires, eu ce qu'elles entretenaient dans ses enfants l'émulationetla fierté et les consolaient de la médiocrité de leur fortune et de leur héritage. Il les appuya sur des recherches généalogiques qui n'aboutirent guère qu'à un certificat du marquis de l'Aigle, lieutenant général de Normandie, attestant que sa famille était originaire de Lorraine, que son grand-père, gentilhomme de ce pays-là, sortit de sa patrie et vint s'établir en Normandie, que lui et plusieurs de ses frères avaient servi dans la maison du roi, etc. (I).

En vertu de ce certificat, il se laissa donner par ses amis le titre de chevalier, titre de courtoisie aussi banal et aussi indispensable qu'une épée pour un jeune officier sans fortune et sans crédit, égaré longtemps, en pays étranger, dans des aventures où il s'en fallut de peu qu'il ne se perdît.

Plus tard, quand il n'eut plus besoin, pour avoir sa place dans la ■ société et son rang dans le monde, de posséder un nom, s'en étant fait un, quand la réputation lui permit de se passer de noblesse et que d'incontestables titres de gloire, fruit de ses œuvres, le dédommagèrent de l'inanité de ses litres généalogiques, il souriait philosophiquement de ces vanités de sa jeunesse.

^1) Currexpondance. Lettres à M. Hennin, 5 juin 17(55 et 15 septembre 170!i. T. I, p. 64 et 101.

Henri était l'aîné de deux frères, Dutailly et Dominique, et d'une sœur nommée Catherine, cette dernière a spirituelle et jolie, mais vaine et précieuse », demeurée fille par pruderie, par dédain, qui ne s'affranchit que tard de l'aigreur e{ (lyp regrets des célibats involontaires, pour les remplacer par la douceur et les grâces tardives de la résignation.

Quant au jeune Henri, dit son biographe, qui le connaissait bien, « il réunissait à lui seul les qualités et les défauts de ses deux frères, la vanité de sa sœur, et une imagination brillante qui environna d'illusions toutes les époques de sa vie. Dès sa plus tendre jeunesse, ses lectures le jetèrent dans les rêveries d'un monde idéal où il se créa une existence et des habitudes solitaires. »

Ce défaut d'équilibre entre les facultés, cette prédominance de l'imagination et de la sensibilité sur la raison, cette facilité à recevoir des événements ou des hommes des impressions aussi vives que passagères, cette humeur des rêveurs, promptement révoltée, qui voit dans la contradiction une injustice et dans l'obstacle un affront, cette tendance à une exaltation h la fois généreuse et chimérique, caractérisèrent de bonne heure l'âme du jeune Bernardin. Les influences de milieu et d'éducation le firent encore pencher du côté où le portaient naturellement les influences d'origine. .\é dans un port, de parents d'une ambition supérieure à leur fortune et mécontents de leur sort, ayant vécu, enfant, avec des vaisseaux sous les yeux et par de là l'horizon infini de la mer,

filleul d'une grande dame prodigue el déchue, la comtesse de Bavard, qui lui racontait, avec le regret ému du passé, des histoires du temps de Louis XÏV, et d'un financier avare, M. de Savalette, dont le cœur, fermé comme sa bourse, n'encourageait pas d'espérance fondée sur sa protection ; rejeté ainsi et ballotté tour à tour par les dégoûts de la vie domestique aux consolations du rêve, aux enivrantes délices de la vie intérieure, par la latigue de ces langueurs stériles aux fièvres de l'action, le jeune Bernardin de Saint-Pierre fut ce qu'il devait être.

Il fut d'un tempérament inquiet, d'un caractère fier et susceptible, d'une imagination ardente, curieux de vérité, at^amé de justice, épris de l'inconnu, amoureux de la chimère du beau et du bien absolus ; il devait avoir et il eut la jeunesse romanesque, aventureuse, vagabonde des hommes au cœur généreux, à l'esprit impatient , qui apportent au progrès le tribut de leurs épreuves personnelles et d'une expérience cruellement acquise, arrivent à la vérité par le paradoxe, à la réforme par l'utopie, à l'éloquence par la douleur,à la gloire par un chef-d'œuvre ou le martyre.

A la fois actif dans ses projets et passif dans ses actes, mobile el tenace, observateur et visionnaire, enclin à l'imitation, avant d'arriver à cette indépendance individuelle, à cette originalité qui ne pouvait être que la rude et tardive conquête de l'expérience et de l'adversité, Bernardin voulut faire tour à tour tout ce qu'il voyait faire aux autres.

La lecture de la Vie des Pères du désert et de Rohinson Crusoë l'enchanla d'abord, et il fut ermite tout un jour, à la grande inquiétude de ses parents^ qui purent arracher avant la nuit l'enfant aux délices et aux déceptions de la solitude. L'agrément de ses promenades avec un aimable capucin, le Frère Paul, le passionna ensuite pour le froc, la sandale, la ceinture de corde, la vie agreste et nomade, aux haltes fréquentes dans l'hospitalité des châteaux, des presbytères et des fermes. Il revint de chez les jésuites de Gaen avec la vocation jésuitique. Enfin, il paya des mésaventures et des déboires d'une précoce et brutale initiation aux fatigues de la vie du matelot durant un premier voyage aux Antilles, l'illusion d'une vocation maritime dont son oncle Godebout, vieux capitaine au long cours, aux façons de corsaire, le désabusa rudement.

Nous ne dirons rien de plus de cette enfance et de cette jeunesse de Bernardin de Saint-Pierre. Nous allons le voir, après une éducation dont le décousu devait se retrouver dans sa vie, auxprises avec les épreuves inévitables de la lutte pour l'existence et pour la lumière. Il y était mal préparé par une instruction hâtive, plus variée que profonde, une confiance excessive en lui-même et dans les autres, une hardiesse d'esprit mêlée aune grande faiblesse de caractère. Il était mieux armé parles qualités mêlées à ses défauts : une foi ardente dans la providence divine, une grande modération de besoins et de goûts, un sentiment de dignité et un amour de la vérité et de la jus-

lice, qui, s'ils l'exposaient à plus d'une erreur, le préservaient de beaucoup de fautes.

Elevé successivement par un magister local, par un curé pédagogue des environs de Caen, passé de là chez les Jésuites de Caen, enfin ayant achevé ses études au collège de Rouen, où il fit sa philosophie et obtint le premier prix de mathématiques en 1757 sous le professeur Le Cat, le jeune Bernardin se trouva, à vingt ans, maître de sa destinée et libre de choisir la voieoùil allait chercher la fortune, sans autres moyens de parvenir que la jeunesse, une figure intéressante, un talent qui s'ignorait encore lui-même, et l'espérance.

La guerre de Sept Ans paraissait ofïrir ces occasions de fortune et de gloire qui tentent toujours les jeunes gens. Bernardin, à qui son prix de mathématiques semblait indiquer sa vocation, entra à l'école des ponts et chaussées, qui devait lui permettre, au titre du génie, l'accès de la carrière militaire par un sentier détourné. Il n'y était pas depuis un an, que, son père, qui était devenu veuf, se remaria, et que, par une de ces mesures des bureaux qui parent l'arbitraire d'un prétexte d'économie(réconomie sous Louis XV !), l'école fut licenciée, la plupart des ingénieurs et tous les élèves congédiés.

Le ministre de la guerre formait à Versailles un corps d'officiers ingénieurs. Bernardin se présenta, dut au hasard d'un heureux quiproquo d'être agréé, reçut son brevet, qui lui donnait droit à cent louis d'appointements, une gratifica-

tion de 600 livres, et partit aussitôt pourDusseldorfl, où se rassemblait une armée de 30,000 hommes aux ordres du comte de Saint-Germain.

C'est ainsi qu'il fit la campagne de Hesse en 1760, et se trouva jeté, du hautdesesspéculations juvéniles, au milieu des fièvres de l'action, des horreurs et des leçons de la guerre, terribles le jour d'une victoire, plus terribles encore le jour d'une défaite. Orc'est au milieu d'une déroute que le jeune officier reçut le baptême du feu. ïl avait fait preuve de courage dans le combat, mais, sous la tente et dans les rapports administratifs d'une franchise et d'une indépendance de caractère qui s'appellent facilement de l'indiscipline et ne tardèrent pas à lui valoir sa première disgrâce.

Accueilli comme un intrus par des camarades qui ne pardonnaient pas à un auxiliaire sans diplôme d'avoir forcé l'entrée de la carrière, desservi par son chef, l'ingénieur en chef Berthier, jaloux de ses talents et mécontent de ne pouvoir les exploiter impunément, le jeune officier fut suspendu de ses fonctions et reçut l'ordre de se rendre à Paris.

Dégoûté par ces premiers déboires, il chercha dans sa famille des consolations qu'il n'y trouva pas. Après un séjour de trois mois auprès d'un oncle à Dieppe, auprès de son père au Havre, las d'un accueil de plus en plus aigre qui lui rendait le pain des siens aussi amer que celui de l'étranger, il résolut d'aller de nouveau tenter la fortune dans la capitale, où il arriva au commencement de mars 1761, avec douze louis pour tout pécule-

Une des fréquentes querelles qui survenaient entre le Grand Seigneur et l'Ordre de Malte, ayant fait redouter le siège de la capitale de l'Ordre, plusieurs ingénieurs furent envoyés à son secours. M. de Saint-Pierre fut du nombre, et partit pour Toulon, où l'on avait promis de lui envoyer sa commission de lieutenant et le brevet d'ingénieur géographe. Son impatience ne lui permit pas d'attendre ces papiers indispensables dont l'absence devait l'exposer aux plus graves embarras.

Là encore, et dès que le vaisseau le Saint-Jean eut levé l'ancre, les officiers du génie, ne lui voyant ni titre ni fonction, refusèrent de le reconnaître, et il se trouva en butte à l'hostilité du corps et traité en intrus. L'ingénieur en chef trouva bon de le faire passer pour son dessinateur. De là indignation de Bernardin, qui porte sans succès ses réclamations auprès du ministre de France, du grand-maître, et qui prend le parti, devant lequel il n'hésita jamais en pareil cas, de préférer la retraite et la misère à un affront.

Il loua une petite maison à un étage six francs par mois, et y vécut frugalement avec un vieux domestique qui lui coûtait le même prix. Le siège n'eut pas lieu, et chacun de songer à retourner en France, Bernardin plus que tout autre. Il reçut 600 livres d'indemnité et de frais de voyage, et le voilà embarqué sur un vaisseau danois qui faisait voile pour Marseille. Il faillit n'y jamais arriver, grâce à une tempête qui manqua de changer le voyage en naufrage. Il rentra à Paris pour y cuver sa deuxième disgrâce, sans

place, presque sans argent, mais riche déjà de bien des déceptions, de bien des déboires, de l'expérience de la guerre, de la tempête, de la pauvreté et de l'injustice.

Il ne se découragea point: il ne se décourageait jamais, ayant l'espérance aussi vivace que le coup de tête facile. Le voilà donc visitant le bailli de Froullay, M. de Mirabeau, n'en recevant que des compliments, essuyantles hauteurs d'un premier commis aussi flatté que le ministre, et vivant dans son hôtel de la rue des Maçons de quelques leçons de mathématiques, tout en faisant dans sa mansarde d'utopiques projets d'expéditions lointaines, de colonies dont il serait le législateur, de fondation de Salentesbataves, slaves ou américaines, sur le patron Fénélonien, retaillé avec les ciseaux de Jean-.Jacques. Et le voilà parti pour la Hollande avec quelques louis d'emprunt et deux lettres de recommandation, l'une pour l'ambassadeur de Hanovre à laHaye, l'autre pour le chevalier de Chazot, commandant de Lubeck et son compatriote, dont M. Blaze de Bury a publié les curieux Mémoires sur Frédéric II et sa cour (1).

Arrivé à la Haye, Bernardin s'empressa de présenter au baron de Sporken, ambassadeur de Hanovre, la lettre de recommandation qu'un protecteur de hasard, un de ces oflicieux dont le monde fourmille, qui se mettent à votre disposi-

(1) Où il ncft pas question de Bera/i7(,1!n et où nous avons.v9,iDetnent cherché son nom.

Voyages et apprEiNtissages. 21

lion pour se parer d'un crédit qu'ils n'ont paS;, lui avait remise, l'assurant de sa liaison intime avec le destinataire. Celui-ci ne reconnut pas le signataire, et Bernardin fut éconduit, ne retirant de cette nouvelle épreuve qu'une juste méfiance des lettres de recommandation, qui ne vaudront jamais, en eflet une lettre de crédit.

Dégoûté de la Haye, il partit pour xVmsterdam, où il trouva meilleur accueil auprès d'un personnage plus modeste, le journaliste français Mustel. Ce brave et savant homme vivait en sage, cultivant son jardin du faubourg, et y rédigeant sous sa tonnelle l'été, l'hiver dans son cabinet, entouré de sa femme et de quelques amis, la Gazette, où il traçait d'une main tranquille le tableau des vicissitudes de l'Europe. Le bonhomme, qui était fin observateur, n'eut pas de peine à reconnaître le talent de son visiteur. Un jour, tout en buvant sa bière et en fumant sa pipe, il lui ofirit de partager son existence patriarcale, et de s'associer à son travail, en acceptant la main de sa belle-sœur et la place de rédacteur de la Gazette, qui valait mille écus. Bernardin remercia, et refusa, heureusement pour sa gloire, et, en dépit des apparences, pour son bonheur ; car il était de ceux qui ne trouvent la paix qu'après de longues agitations; et ce n'est pas sans avoir essuyé plus d'une tempête que, naufragé de l'amour et de l'ambition, il devait aborder au port du mariage et du bonheur domestique.

Bernardin partit d'Amsterdam avec l'argent prêté par M. Mustel, et de Lubeck pour Saint-

22 BBRNARDIN DE SALNT-PIERRE.

Pétersbourg avec deux cenfs francs que lui prêta le chevalier de Chazot, qui lui avait ouvert sa bourse. Hâtons- nous de dire, à propos de ces fréquents emprunts qu'excusait la nécessité, que Bernardin de Saint-Pierre, justifîantlaconfiance des prêteurs, se fit un devoir d'Iionneur de désintéresser, avec des procédés qui honoraient le service en même temps qu'ils acquittaient la dette, jusqu'au dernier des bienfaiteurs de sajeunesse militante; ajoutons que cette jeunesse souvent ne fut besogneuse que par suite de nobles scrupules de délicatesse et de fierté.

L'avènement au trône impérial de Catherine, princesse intelligente, spirituelle, lettrée, ambitieuse de gloire, avide des éloges des philosophes et des hommages des artistes, semblait ofirir au jeune officier d'aventure l'occasion favorable qui lui avait déjà plusieurs fois échappé, et justifiait les espérances qui le conduisaient dans la capitale delà Russie. Le chevalier de Chazot l'avait chaudement recommandé à son beau-père, le chevalier Torelli, premier peintre de l'empire, qui se rendait à la cour pour y faire le tableau du couronnement.

Le peintre de la cour, reçu sur le quai de la Neva par une députation de l'Académie, avait bien autre chose à faire qu'à s'occuper du protégé de son gendre, qui se trouva seul errant, son épée sous le bras, à la recherche de l'unique auberge de Pétersbourg tenue par des Français, M. Lemaignan et sa sœur. Notre héros y entra avec si peu d'argent que, peu de jours après, il ne pouvait,

sans nouvelles ressources, décemment en sortir. Une heureuse rencontre de ses promenades mélaQcoli(|ues lui fil faire la connaissance du secrétaire du maréchal Munich, gouverneur de Pélersbourg, qui lui offrit obligeamment de le présenter à son puissant patron. Le maréchal, et ce n'était pas sa seule originalité, donnait ses audiences à trois heures du matin. L'heure n'élait pas pour efirayei- Bernardin, car il ne dormait guère eu attendant que la Fortune, qui aime, comme on sait, les gens éveillés, frappât à sa porte. Le jeune homme, assez naïf ou assez hardi pour ospr se présenter sans autre recommandation que lui-même, reçut un accueil brusque mais cordial du vieux soldat parvenu, qui aimait à jouer auprès des débutants dignes de son intérêt le rôle du hasard heureux auquel il devait sa fortune. Il fut satisfait de la conversation de Bernardin et d'un plan qu'il lui montra au point de lui promettre de le recommander à M. de Villebois, grand maître de l'artillerie, et de lui ofïrir un sac de roubles pour ses frais de voyage jusqu'à Moscou. Le refus modeste et fier de son protégé l'étonna sans lui déplaire. Bernardin accepta du moins, avec une reconnaissance un peu hâtive, la proposition de faire le voyage sous les auspices d'un ami du maréchal, le général Sivers, auprès duquel il fut introduit par une recommandation jugée sans doute banale parle destinataire, car, se réservant pour lui et son adjudant deux voitures bien chaudes et bien closes, il laissa le jeune l^rançais se morfondre, à côté de son domestique, dans un

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traîneau décoiiverl où il eut une joue gelée, et où il eût perdu ses deux oreilles sans la charité de son compagnon, qui lui prêta un bonnet fourré.

11 n'était pas sans argent, grâce à la générosité d'un Genevois nommé Duval, joaillier de la couronne. Le digne homme s'était pris pour Bernardin, rencontré par lui à l'hôtel Lemaignan, d'une admiration qui devinait l'avenir et d'un dévouement qui devinait le présent. Duval fut le premier ami de Bernardin dans son odyssée, le meilleur, le premier qui crut en lui, un ami à la Tiberge, toujours prêt au conseil et au pardon. Bernardin, qui avait cru devoir refuser l'argent d'un protecteur étranger, avait consenti à accepter quelques roubles de son ami.

C'est avec les restes de ce modeste pécule, qu'abandonné à l'arrivée comme il avait été négligé pendant levoyage, il se trouva à l'auberge, se préparant stoïquement, couché, avec un portemanteau pour oreiller, sur la banquette de la salle commune, à sa présentation en cour, et se confiant, pour tout le reste, à la Providence. Elle lui avait ménagé un ami à Pétersbourg dans le joaillier Duval. Elle lui en ménagea un àMoscou, dans la personne d'un jeune et généreux officier, compagnon plus favorisé que lui du rude voyage à la suite du général Sivers, admirateur du courage et de l'inaltérable dignité du disgracié, et indigné des procédés de son chef, qu'il prit spontanément à tâche de réparer.

Il le pouvait, car il était le neveu de M. de Villebois, grand maître de l'artillerie. Mais avant

d'essayer, en faveur de son protégé, du crédit de son oncle, il s'enquit des lettres de recommandation qu'il pouvait posséder pour d'autres personnages influents. Dans le nombre, il en aperçut une tout entière de la main du maréchal Munich et adressée au général du Bosquet.

C'était un Français au service de la Russie. Il y en avait plus d'un alors qui, à travers les intrigues de cour ou les aventures mihtaires, avait fait son chemin, depuis les marquis de la Chétardie et les Lestocq, qui avaient connu, sous les règnes précédents, tous les tours de roue de la fortune, du plus haut au plus bas. Le règne de Catherine, patronne de Grimm, protectrice de Diderot, admiratrice de V^oltaire, n'était pas fait pour décourager les espérances fondées sur plus d'un exemple de rapide faveur et d'éclatante fortune, non plus que pour diminuer l'autorité de la leçon de subites disgrâces. Mais on ne pensait qu'aux précédents favorables, oubliant volontiers les autres.

11 y avait donc plus d'un Français bien en cour au moment où Bernardin allait pour un moment en augmenter le nombre. En général, ils étaient hospitaliers et confiants à l'égard du compatriote dans lequel ils ne voyaient pas encore un concurrent ou un rival. Quant à notre ambassadeur, le baron de Breteuil, il ne fallait compter sur lui qu'autant qu'il pouvait compter sur vous. Il était de ces diplomates courtisans — il y en a encore — qui protègent surtout le succès, viennent volontiers au secours du plus fort, ofh^ent tous les bons offices qu'on ne leur demande pas, et en pré-

BEENAEDIN DE S.-PIEEEE. 2

sence de celui qui sollicite leurs services, supputent surtout les services qu'ils peuvent en attendre.

M. deVillebois, dont on a de curieux Mémoires, où il n'est pas question de Bernardin de Saint- Pierre, etle général du Bosquet se montrèrentpour Bernardin des protecteurs bienveillants et désintéressés. Bernardin ne quitta pas ce dernier sans en avoir obtenu la promesse d'un brevet d'officier du génie, qu'il reçut en effet quelques jours après. Grâce à la bourse de M. Lemaignan, l'hôtelier français de Moscou, sur laquelle l'entremise prévoyante de Duval lui avait ouvert crédit, le nouvel officier au service de Russie put pourvoir à son équipement et endosser, non sans satisfaction, l'élégant uniforme de son corps et de son grade : habit écarlate à revers noirs, gilet ventre de biche, bas de soie blancs, brillante épée au côté, et superbe plumet au chapeau.

M. de Villebois le trouva fort à son gré dans ce costume et résolut de présenter sans retard à la souveraine, qui ne haïssait point les beaux officiers, le jeune mais naïf courtisan; car, à l'insu de son protecteur, il se préparait à l'audience de la tzarine en relisant son Plutarque et en écrivant fiévreusement, sous le titre de Projet d'une compagnie pour la découverte d'un passage aux Indes par la Russie, le plan d'une colonie, ou plutôt d'une république dont il serait le législateur.

La présentation eut lieu au milieu de l'appareil fastueux d'une cour plus orientale qu'européenne. Sur un signe de M. de Villebois, Bernardin s'avança

sur le passage de la souveraine, mit un genou en terre pour baiser respectueusement sa main, et^ relevé d'un geste plein de grâce et de majesté, répondit heureusement à quelques questions qui lui furent adressées sur la France.

Il reçut en récompense un de ces sourires enchanteurs et décevants des belles souveraines, témoignagne d'un succès quelquefois durable, le plus souvent passager, qui mènent quelquefois atout, le plus souvent à rien. Ce fut le cas de Bernardin de Saint-Pierre, qui n'avait rien de cet esprit d'intrigue sans lequel on ne réussit pas en cour. Ses services se bornèrent à quelques voyages d'inspection avec le général du Bosquet, et la récompense n'en dépassa point une gratification et le grade de capitaine. La disgrâce et l'exil de son protecteur, M. de Villebois, et de son ami Borosdine le dégoûtèrent bientôt d'une carrière pleine de vicissitudes et de dangers, surtout pour les officiers philosophes et réformateurs, et il quitta un peu brusquement l'uniforme russe.

A ce moment éclatait l'occasion tentatrice des événements qui suivirent, en Pologne, la mort d'Auguste III. Bernardin de Saint-Pierre ne pouvait manquer d'être attiré par cette révolution dramatique et romanesque, par ce spectacle nouveau, qu'il voyait à travers le prisme de l'illusion, d'une couronne royale élective décernée au plus digne par une diète de grands seigneurs délibérant à cheval, le sabre à la main, sous les yeux de gracieuses et, au besoin, héroïques amazones, comme jadis le prix du tournoi était donné au

meilleur chevalier par la plus belle dame, au bruit des fanfares et des cymbales.

Bernardin ne devait pas tarder à être détrompé de son erreur ingénue sur la loyauté de ces sutfrages, sur la générosité des électeurs à mine chevaleresque, sur la vertu de ces amazones au panache héroïque, sur la durée de cette république oligarchique, qui n'était qu'une aristocratique anarchie, où la guerre civile préparait l'intervention, la conquête et la domination étrangères, moins dures encore peut-être que le joug féodal à un peuple de serfs misérables.

Cet étonnant courtisan n'avait pas trouvé de meilleur moyen de reconnaître les bontés de l'impératrice Catherine effacées à ses yeux par la disgrâce de sesainis, que de donner sa démission avec un éclat imprudent, demeuré heureusement impuni, et de partir pour Varsovie, portant contre Stanislas Poniatowsky, candidat de Catherine, au prince Radziwil, chef et candidat des mécontents, l'appui de ses conseils et de son épée.

Ce zèle n'était pas absolument désintéressé : il était inspiré, encouragé, récompensé par les bonnes grâces d'une de ces séduisantes amazones dont nous avons parlé plus haut, la princesse Marie Milsnik, cousine du prince Radziwil, qui faisait, comme plus d'une autre belle ethonneste dame — à la Brantôme, — de son temps et de son pays, servir sa beauté au succès de sa cause, et mêlait agréablement l'amour et la politique.

Ici la vie de Bernardin devient un roman d'aventures et de mésaventures dont il faut chercher

te prototype plutôt dans les contes de Boccace et del'Arioste, ces voluptueux charmeurs des cours de la Renaissance italienne, que dans les épopées du moyen âge et les chastes et mystiques légendes de la chevalerie à son âge d'innocence.

Ce n'est pas le lieu d'insister sur les tableaux de cette partie, qui n'a rien d'héroïque, de l'histoire de Bernardin ; c'est plutôt un devoir pour nous de jeter d'une main attristée le voile sur le sommeil de Renaud, endormi sur le sein d'Armide par la pire des ivresses, et de l'attendre, pour en dire la leçon, aux désabusements expiatoires du réveil.

Bernardin, même dans ses confidences de vieillard devenu sage à ses meilleurs amis, s'est gardé de tout dire sur ces fautes et ces malheurs de l'amour, qui devait être, avec l'ambition, la grande passion de cette partie de sa vie. Il ne citait, avec le sourire mélancolique des échappés du naufrage, non sans avoir laissé plus d'une épave, plus d'une dépouille à la mer, que la conclusion morale d'un épisode qui n'aurait rien eu que d'immoral sans cette salutaire leçon, cet exemplaire aveu.

11 avait aimé, été aimé, ou cru l'être, ce qui est la même chose. Tl avait été heureux quelques jours par l'espérance, puis par la réalité et leurs passagères délices, avant d'être longtemps malheureux, par le désabusement, le repentir, le regret et leurs durables amertumes. 11 avait sacrifié en Russie à une décevante ambition d'utopiste, quatre, et en Pologne à une passion plus

décevante encore pour une femme, trois des plus belles années de sa vie. Et il ne rapportait de ces sept années de servitude de l'ambition, de servitude de la passion, quele regret amer de lajeunesse envolée, de la chimère en vain poursuivie, de la vie stérile. Bernardin se trompait en s'accusant ainsi à son retour. Il oubliait que nous n'arrivons à la vérité que par l'erreur, à la sagesse que par nos fautes, que le meilleur de l'âme humaine est fait de l'expérience de la douleur, qu'avoir été un moment esclave de ses passions n'est rien si on a su à temps s'affranchir du joug et faire servir aux autres et à soi-même l'exemple et les leçons de la liberté reconquise.

Si l'homme dans Bernardin pouvait se consoler de ses erreurs et de ses lautes par l'expiation et la rédemption morale qui les lui avaient rendues salutaires, l'écrivain, l'artiste, le poète en lui ne pouvaient considérer comme entièrement stériles ces années de voyage. Il avait peu écrit ; mais il avait fait provision d'observations pour son métier, de matériaux pour son art ; l'expérience souvent cruellement payée avait fortifié sa raison ; son imagination s'était élargie, élevée, vivifiée, enrichie par ce commerce intime avec la nature, la flore et la faune septentrionales, elle avait accumulé dans ses magasins le souvenir de spectacles riants ou grandioses, enchanteurs ou terribles, les images et les couleurs nouvelles du passage slave, du décor de neige, en attendant les images et les couleurs nouvelles de la nature

tropicale, du décor de soleil.

Bernardin ne pouvait donc pas considérer comme irréparable le mal qu'il s'était fait, et c'est nous, c'est le public qu'il a depuis consolé et charmé, qui aurions probablement à regretter que, cédant aux suggestions delà sagesse vulgaire, il eût continué en Russie à suivre la carrière du génie militaire et eût vécu au foyer du général du Bosquet, qui lui otïrit en vain, pour le retenir, la main de sa nièce, M"® de La Tour, et l'assurance de son héritage. Il eut été heureux peut-être, mais il eut éteint dans les travaux de son état et les devoirs domestiques la flamme de son génie naissant; il eût élevé de beaux enfants, mais il n'eût pas écrit de beaux livres; il est bien difficile de servir deux maîtres à la fois, et de travailler en même temps pour son bonheur et pour sa gloire.

Nous nous abstiendrons d'ailleurs de tout détail sur les aventures de ces années de voyage et d'épreuve, sur les scènes où il joua le rôle d'acteur, sur les spectacles dont il fut témoin, sur les dangers que coururent plus d'une fois sa liberté et même sa vie. Nous serons tout aussi sobres d'inutiles développements sur le voyage et le séjour à Dresde et à Berlin, où Bernardin, en quittant la Pologne, avait porté de nouvelles illusions, où il succomba à de nouvelles tentations, et où il traversa de nouveaux désabusements, sans plus de profit pour sa fortune que pour sa vertu, mais non sans ajouter quelque chose à l'éducation de son esprit et de son cœur.

Là encore ii trouva un ami véritable, le bon Taubenheim, conseiller du roi et régisseur de la ferme des tabacs, qui lui offrit de partager sa vie patriarcale et de se fixer à son foyer, en qualité de mari de la fille de son hôte, la vive mais douce, la tendre et folâtre Virginie. Là encore Bernardin refusa et passa peut-être à côté du bonheur. Mais il était et se sentait peut-être parfois né pour la gloire, qui l'attendait en France. Il y revint, débarquant au Havre le matin du 20 novembre 1766, comme il en était parti, avec une valise pour tout bagage, son épée pour toute fortune et sept années de plus, dévorées par les passions, perdues pour l'espérance. Il parcourut tristement les lieux témoins de son enfance et de sa jeunesse, en constatant les changements subis par les êtres, par leur cadre, comme par lui-même, durant cette absence si longue au regard de la fragilité des hommes et de la brièveté des choses.

A son retour dans sa patrie. Bernardin s'y trouvait comme un étranger. A son retour dans sa famille, il n'avait plus de famille. A son retour dans sa maison, il n'avait plus de maison. Son père était mort ; ses deux frères couraient les aventures maritimes et coloniales. Sa sœur était retirée dans un couvent sur les bords delà mer, à Honfleur. Il aurait vécu de l'hospitalité mercenaire de l'auberge, il n'aurait eu personne avec qui échanger ses souvenirs et ses regrets, s'il n'eût rencontréet reconnu, dans une vieille femme qui filait devant sa porte, la fidèle servante quj

avait pris soin de son enfance. Après avoir mêlé ses larmes à celles de Marie Talbot, après avoir accepté sa modeste et cordiale hospitalité et, malgré ses refus, partagé sa bourse avec elle, après avoir embrassé sa sœur, et assuré son sort en faisant en sa faveur abandon de quelques menues rentes patrimoniales, Bernardin revint tristement chercher fortune à Paris.

il y passa l'hiver en fastidieuses correspondances de procédure pour le règlement de la succession paternelle, en démarches décevantes auprès de M. de Sainte-Foy, de M. du Bucq, de M. Durand, premier commis des affaires étrangères, de M. le comte de Broglie, pour lequel il avait des lettres de recommandation, de M. Hennin, notre résident à Genève. Celui-ci, qu'il avait connu secrétaire d'ambassade en Pologne, en 1764, qui, depuis, se montra un ami solide, sûr, mais d'un bon sens sévère et d'une raison quelque peu sceptique, ne lui ménagea ni les services, ni les prêts d'argent, plus tard fidèlement rendus, ni les conseils, ni au besoin les reproches, lui parlant le langage d'un dévouement sans illusions, et prêtant, pour ainsi dire, une voix à sa conscience.

Tout en fréquentant quelques salons, et surtout en faisant de longues et vaines stations dans l'antichambre de protecteurs indifférents, il se délassait des fatigues de ses énervantes sollicitations, et se consolait des déboires d'une ambition pourtant bien modeste, — car elle se bornait à obtenir une mission d'ingénieur colonial, unbre-

vet d'ingénieur militaire, ou une place de secrétaire dans quelque légation, — en mettant en ordre ses noies et observations sur les pays du Nord où il avait vécu, Hollande, Russie, Pologne, Saxe, Prusse, Autriche.

lien promenait les feuilles éparses, avec ses livres et ses instruments de mathématiques, à travers les domiciles précaires de sa vie errante, tantôt à l'hôtel de Grenelle, rue de Grenelle, tantôt à l'hôtel des Nations, rue des Maçons, tantôt chez M. Noguères, vis-à-vis de M. de Boulogne, près des Jacobins, rue Saiut-Honoré, tantôt enfin chez le curé de Yille-d'Avray, chez lequel il vivait pendant le printemps et l'automne de 1 766, errant le plus souvent dans les bois, accompagné de Favori, l'épagneul de sa sœur, qui le lui avait donné pour compagnon de ses solitudes.

Rentré à Paris, logé tour à tour à l'ancienne Académie, rue de Vaugirard, puis à l'hôtel du Petit-Liixembourg, rue de Tournon, il y était encore en juillet 1767, ajoutant à toutes les précédentes ses sollicitations auprès du duc de Choiseul, du duc de Praslin, « s'accrochant atout, et laissant flotter çà et là des fils comme l'araignée, jusqu'à ce qu'il pût ourdir sa toile », écrivant aussi dans la même lettre à M, Hennin, en usant de ces comparaisons et de ces images rustiques qui attestaient sa prédilection et sa vocation croissante de peintre de la nature: « Malgré tant de traverses, je n'ai point perdu courage, je trace, comme le bœuf, ce pénible sillon qu'on appelle la vie, sans regarder devant ni derrière moi, et

quand je serai au bord du fossé, il faudra faire la culbute » (1) .

Enfin, le 20 novembre 1767, les tribulations de cette longue attente arrivaient à leur terme, et il pouvait écrire à M. Hennin : « Je me hâte de vous mander que je suis enfin placé à l'Ile-de- France, en qualité de capitaine-ingénieur du Roi. Mes appointements sont de cent louis par an. Mon départ de Paris est fixé à la fin du mois, (il de Lorient dans le cours de décembre» (2).

Ce n'est que le 18 février 1768 que Bernardin de Saint-Pierre partit sur le Marquis de Castn'es, vaisseau de sept cents tonneaux, installé dans une petite cabine où il couchait avec son chien, « un ami de deux ans et un ami fidèle », dit-il (3).

Ce voyage ne devait pas être, plus que les précédents, exempt de vicissitudes et de déceptions, et le séjour sous les tropiques ne devait pas être plus favorable, moralement parlant, à notre explorateur que le séjour sous le climat du Nord. Il n'emportait pas le même bagage d'illusions et de passions. De plus en plus son ambition prenait le caractère philanthropique et humanitaire, et il n'était plus personnellement intéressé à son propre succès que par le désir de la gloire et l'amour des hommes, malgré l'injustice et l'ingratitude de quelques-uns. Mais cette ambition d'utopiste longtemps contenue et refoulée, depuis l'échec de ses plans de fondation d'une

(1) Correspondance. T. I, p. 110, 112.

(2) Ibid. p. 120.

(3) Ibid. p. 123.

colonie sur les bords du lac Aral, s'élait légèrement aigrie. Elle apportait à la contradiction une certaine impatience, voisine de l'intolérance ; et la vue des abus et des excès de ce régime colonial, plus despotique à coup sûr que le régime tzarien, allait exciter l'indignation, plus encore que le zèle du réformateur.

Il devait sa commission à l'intervention, une fois par hasard active et efficace, du baron de Breteuil. C'était un protecteur intermittent. Sa bienveillante indifférence était capable de quelque effort, quand il s'agissait d'obliger un de ces hommes de talent dont il caressait par intérêt la vanité, moins soucieux de se ménager leur reconnaissance que d'éviter leur rancune , et dont il se faisait des clienls par devoir de fonction plus que par goût, sauf à écarter systématiquement l'occasion de les employer, comme pour Ru- Ihière, ou à saisir avec empressement celle de les éloigner, comme pour Bernardin de Saint- Pierre. Soit par complaisance banale, soit par ironique malice, le baron avait flatté la manie réformatrice de son protégé d'une mission secrète, jointe à sa commission patente, trop conforme au caractère et aux desseins de Bernardin pour ne pas lui susciter les jalousies et les hostilités qui empoisonnèrent en effet la joie de son premier débarquement.

Bernardin avait donc reçu un brevet pour l'Ilede France; mais sa destination véritable étaitMadagascar. Il était chargé de relever les murs du fort Dauphin, et de civiliser la colonie en offrant

à l'émulation des Européens et à l'imitation des indigènes, l'exemple et le modèle d'une organisation fondée sur l'humanité, le travail et la vertu. On ne peut se défendre du sourire qui effleura sans doute les lèvres diplomatiques du baron de Breteuil, quand il découvrit, en le voilant de fleurs, à son protégé enthousiasmé, ce mandat secret, véritable guêpier dont il n'allait pas tarder à sentir les piqûres. Le chef de l'entreprise, — et Bernardin aurait du s'en apercevoir, si sa méfiance naturelle et trop juste des hommes n'avait été aveuglée par sa confiance en lui-même, — n'était pas du tout l'homme qui lui convenait.

Il n'emmenait ni soldats, ni laboureurs, ni artisans, mais des secrétaires, des valets, des acteurs, des danseuses et des cuisiniers. Il emportait aussi les volumes parus de V Encyclopédie. Au fond, il se proposait tout simplement de faire le commerce des noirs, et de vendre ses futurs sujets (1 ). Et cela pendant que Bernardin lisait les Mémoires de son prédécesseur, M. de Flacourt, employait les restes de son héritage à acquérir des livres et des instruments de colonisation, et travaillait aux plans de législation et d'organisation d'une république coloniale modèle, destinée à réaliser les rêves d'où devaient sortir seulement les pages inachevées de son Arcadie.

Après une pénible traversée de cinq mois, pendant laquelle le vaisseau courut, au milieu d'une effroyable tempête, risque de perdition, et l'équi-

(1) Mé?noires,pa,v Aimé Martin, p. 230.

38 BERNARDIN DE SÂlNT-PIERRE.

page fut décimé parle scorbut, Bernardin de Saint- Pierre aborda à l'Ile-de-France II avait renoncé à sa commission secrète, et s'était séparé avec horreur et mépris d'une expédition de flibusterie décorée du prétexte de colonisation, et de son chef couvrant de dehors frivoles des desseins scélérats (1).

Sa commission ostensible était en règle. Il la présenta à M. du Breuil, ingénieur en chef, fut agréé en sous-ordre et reçut comme logement une misérable cabane, au lieu du palais patriarcal de pasteur de peuples qu'il avait rêvé à Madagascar. Il ne tarda pas à être désenchanté, à l'Ile-de-France comme ailleurs, de tout, excepté de la nature. Il y trouva, comme ailleurs, la société divisée, les chefs en discorde ; et sa pauvreté fière, qui se préoccupait moins de bien vivre que de l'acquittement de ses dettes, eut à lutter contre la cherté de l'existence et l'insuffisance de ses ressources. Comment faire, avec cent louis d'appointements, payés en papier et non sans perte, pour vivre dans un pays où une pension valait 50 écus par mois, une petite chambre sans meubles dix écus, où le bœuf coûtait dix-huit sous la livre et le pain six sous? Comment faire surtout pour payer en surplus quatorze cents livres de dettes ?

Bernardin fut bien accueilli de son chef M. Dumas et de l'intendant, M. Poivre, dont Brissot dans ses Mémoires, et Crévecœur dans ses ouvrages, font un juste éloge, mais qui, à cause

(1) On peut voir ce que devint cette expédition au t. II des Barmonies de la Nature. Voir aussi la Correspondance, t. I, p. 139-143.

même de ses qualités, était peu fait pour s'entendre avec le gouverneur. D'où des tiraillements perpétuels, dont Bernardin fut exposé plus d'une fois à recevoir désagréablement les contrecoups.

Ses confidences à M. Hennin respirent dès les premiers temps un découragement qui devait bientôt lui rendre son séjour insupportable (1).

A la fin de 1770, la coupe d'amertume avait été vidée jusqu'à la lie. Bernardin n'aspirait plus qu'à renoncer à son décevant état d'ingénieurmilitaire ou civil et à revoir la patrie. Il avait la nostalgie de la France, de son climat tempéré, de son ciel clair, de ses douces verdures. Il avait aussi la nostalgie de Paris, de son animation intelligente et gaie, de son bospitalité discrète pour la pauvreté, de ses monuments, de ses bibliothèques, de ses salons, môme de son ruisseau de la rue du Bac. Il était rassasié jusqu'au dégoût des ciels en feu, des villes en cases, de la tyrannie des blancs et de la servitude des noirs.

Dès le 18 avril 1770, il écrivait à M. Hennin à Genève :

« Je désire avec ardeur retourner en France; il n'y a rien ici qui puisse flatter l'ambition de mener à la fortune. Je suis bien las de courir le monde... Que les hommes sont fous! Ne valait-il pas mieux que j'employasse le crédit du baron de Breteuil à m'obtenir en France quelque emploi honnête ?Ne valait-il pas mieux

(1) Correspondanee, 3 août et 6 décembre 1768, t. I, p. 132 et

se jeter au fond d'une campagne, sur la terre d'un bon et simple paysan dont j'aurais épousé la fille (1)?...

Enfin, le 3 juillet 1771, Bernardin annonçait à son ami son retour en bonne santé, sept mois après son départ de l'Ile-de-France. Il revenait seul, ayantperdu, quelques moisavant son dépari, son chien Favori, auquel il devait consacrer plus lard sous ce titre : Eloge de mon ami, une oraison funèbre d'un mélancolique enjouement, satire des éloges académiques, a plaisanterie, dit-il, qui a beaucoup plu à quelques dames, mais qui m'a brouillé avec de graves philosophes ».

(1) Correspondance. T. I, p. 152.

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